CHAPITRE IV
devaient tenir séi^nce et aviser à ce qu'il y avait à faire. On s'y rendit en foule, avec plus ou moins d'entraînement toutefois, selon les caractères. Nous présentions l'aspect d'une mêlée un peu confuse dans la grande salle de l'hôtel; mais dans celte foule régnait un sentiment très vif de colère et de représailles. Il fallait se constituer en réunion et former un bureau. Par une sorte d^acclamation un peu vague, qui est le mode de votation anonyme et d'instinct des hoihmes qu'un événement soudain rassemble, je fus appelé à la présidence. Cet honneur n'était point décerné à ma personne, mais à la qualité de président du Centre gauche que j'étais alors. C'était d'ailleurs une vue juste que de placer en tête de l'armée républicaine, qui allait entrer en lutte contre le nouveau gouvernement, le parti le plus capable, par sa modération résolue et par son bon renom dans le pays, de fomenter la résistance et de gagner la bataille.
Le bureau constitué, j'indiquai en peu de mots quel était le but de la réunion; et comme, de l'aveu de tous, il s'agissait non de discourir mais d'agir, après une courte délibération^ il fut décidé qu'un manifeste, en réponse au message du Maréchal, allait être rédigé séance tenante, signé par tous les membres présents, et qu'il serait publié au nom de tous les groupes de Gauche de la Chambre. On désigna une dizaine de députés pour rédiger ce travail : j'en étais. Mais, comme il arrive toujours en pareil cas, une collaboration en commun ne pouvant rien produire, un seul tint la plume et fit l'adresse : c'était Spulier. Le document fut signé par tous les membres présents. Quelques députés envoyèrent leur adhésion, et parmi eux M. Thiers, qui tint à rendre cette adhésion publique. Ils étaient 363. Ce nombre, comme celui des 221 de 1830, devint dès
lors un mol d'ordre, un drapeau. Il caractérisait à lui seul la situation faite au parti républicain et l'attitude qu'il avait prise, celle d'une revendication du droit parlementaire contre les prétentions affichées du Pouvoir personnel.
De leur côté, les bureaux de Gauche du Sénat, avec l'adhésion unanime des divers groupes, rédigèrent et publièrent une déclaration, dans laquelle ils disaient notamment : « Les trois groupes de la Gauche du Sénat, réunis en assemblée générale..., considérant qu'il importe de rassurer la France, expriment la ferme conviction que le Sénat ne s'associera à aucune entreprise contre les institutions républicaines, et déclarent qu'ils résisteront avec énergie à une politique menaçante pour la paix publique. »
Après vingt ans écoulés, après que d'autres événements ont pu faire apprécier plus exactement les vrais sentiments de tous ceux qui, à Droite comme à Gauche, ont été mêlés à cette affaire du Seize Mai, on peut trouver excessives ces manifestations précipitées du parti républicain : c'est qu'on a oublié et qu'on ne peut plus savoir combien il y avait de passions dans l'air, et à quel diapason l'esprit public était monté. Non pas encore partout cependant. Cette ébullition s'était surtout produite dans les milieux politiques de Versailles et de Paris. La province était plutôt hésitante. Ce fut le ministère qui, par ses excès de zèle qu'on attribuerait volontiers à la peur de manquer le but, la décida un peu plus tard à entrer en ligne.
Après les paroles et les manifestes, l'action. On se mit, de tous les côtés, à préparer la campagne, comme si la dissolution de la Chambre eût été déjà prononcée et la période électorale ouverte. Personne ne se figurait, en effet, que l'ajournement à un mois pourrait