CHAPITRE IV
ramener les esprits à une appréciation plus exacte des choses. Le Maréchal put voir que, s'il avait cru à un apaisement, à peine un jour écoulé, il en était déjà loin. Lui-même, du reste, était déjà dépassé. La direction du mouvement allait lui échapper; et ceux à qui il l'avait remise avaient d'autres vues que lui. Encore peut-on dire avec vraisemblance que les ministres ne savaient pas eux-mêmes ce qu'ils allaient faire de cette aventure. Ils allaient subir la fatalité d'une situation qu'ils n'avaient pas créée, il est vrai, mais que pourtant ils avaient préparée et rendue possible. — C'est le châtiment. En vain peut-on dire qu'ils avaient, dès le premier jour, prévu et redouté les conséquences de l'acte du 16 mai, mais qu'ils ne pouvaient refuser leur concours au Maréchal embarrassé. Cela est vrai, et on peut même ajouter qu'ils étaient d'autant plus tenus de répondre à son appel que c'étaient eux qui l'avaient poussé dans cette impasse. Mais qu'importent les paroles quand les actes parlent? Le Maréchal, les ministres, les forces sociales qu'ils allaient mettre en œuvre, tout fut engagé dans cette entreprise dont les principaux meneurs durent parfois s'inquiéter.
Le moment n'est pas venu de juger le rôle que M. le duc de Broglie a joué pendant son passage dans les affaires publiques soit à l'Assemblée nationale, soit pendant la période du Seize Mai. Personnellement, je n'ai pas eu assez l'occasion de le connaître pour apprécier en lui-même l'homme public. Vu du dehors, on ne peut guère avoir à son sujet que des impressions : et mon impression est que le rôle qu'il a joué, même
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quand il a occupé le premier rang, a toujours été inférieur à son mérite. Est-ce parce que les circonstances . ne lui ont jamais permis d'appliquer un système qui fût bien à lui, et de mettre en œuvre ses idées propres? Je ne sais. Il semble qu'il se soit toujours trouvé dans le cas de faire les affaires d'autrui. De là une contradiction au moins apparente entre la politique qu'il pratiquait et ses traditions de libéral. De là aussi une sorte d'incertitude sur les opinions de l'homme, et d'incohérence dans la conduite du politique. Quand il gouverne, on dirait que le pilote voudrait bien mais qu'il n'ose pas, ne sachant pas trop dans quel port il va entrer.
Son illustre père, feu le duc de Broglie, avait écrit sous l'Empire son livre le Gouvernement de la France, en vue du lendemain de ce régime détesté. Le duc pressentait qu'après l'Empire il y aurait un interrègne qui s'appellerait sans doute la République, pendant lequel les Français reprendraient le goût et l'usage de la liberté, mais qu'ils seraient amenés à restaurer la monarchie. 11 pensait, et il en donnait de fortes raisons, que la monarchie était la seule forme de gouvernement qui fût propre à diriger et à maintenir dans sa vraie voie la démocratie française.
M. le duc de Broglie paraît s'être beaucoup inspiré du livre de son père. A-t-il cru qu'au 24 mai et au 16 mai le moment était venu d'opérer la transition d'un régime à l'autre? Peut-être. Mais il a pu s'apercevoir que, à l'une et à l'autre époque, à la seconde surtout, il avait à compter avec des associés qui n'avaient pas le même goût que lui pour une monarchie tempérée. Il put se rendre compte qu'il allait devenir le complice, ou, comme le lui avait dit M. Thiers, le protégé de l'Empire. De là une incohérence marquée entre ses opi-