CHAPITRE V S
assistent à de tels débats ne peuvent comprendre que même la passion de parti porte des hommes d'esprit à de telles invectives.
Les sentiments qui provoquent et qui alimentent les luttes intestines ne changent guère; et ce sont les mômes armes dont, à toutes les époques, se servent les combattants. On enfle les mots et les méfaits, les modalités seules varient. En 4849 et en 1850, la réaction qui préparait inconsciemment le coup d'État de i85i évoquait sans cesse ce qu'on appelait alors le spectre rouge. En 4877, les ministres s'attachaient à montrer le radicalisme comme le danger suprême. C'était pour le combattre qu'ils avaient faitun coup d'État. Ils le dénonçaient à la France, qu'ils cherchaient à entraîner avec eux dans la lutte engagée contre la Chambre; et pour mieux préciser la situation politique, ils saisissaient le radicalisme corps à corps, en le personnifiant dans Gambetta. Us ne prenaient pas garde qu'ils grandissaient ainsi singulièrement, aux yeux du pays, un homme dont ils ravivaient la popularité, justement acquise pendant la défense nationale, mais très atteinte et presque effacée depuis.
Dans son discours, M. de Fourtou prit à partie Gambetta surtout à propos de son programme électoral proposé aux électeurs de Belleville en 1869. II rappela que Gambetta l'avait invoqué de nouveau en 1875 lorsqu'il dit aux électeurs : t Est-ce que le contrat tient toujours? Oui, le contrat tient toujours : le pacte est toujours là! » et il citait les principales clauses de ce contrat, parmi lesquelles la suppression des armées perma-
nentes, la suppression du budget des cultes, la séparation de l'Église et de TÉtat, l'élection des fonctionnaires publics, t Mais cette politique, ajoutait-il, trop révolutionnaire pour être acceptée par le pays dans sa crudité, on la déguise sous le masque de Topportunisme. *
Ce mot d'opportunisme, puisque je le rencontre au passage, a eu, dans ce temps-ci, une belle fortune. Il a désigné, non pas un parti, mais ce qu'il y a peut-être de plus réel dans la politique pendant les époques troublées, c'est-à-dire les intérêts qui se groupent, se glissent et se satisfont amplement à la faveur des factions.
Un parti représente un ensemble d'idées, d'opinions nées de convictions fortes tendant à un but déterminé : tels jadis les Jacobins, les Girondins et les Royalistes; tels aujourd'hui les libéraux ou nationalistes et les socia- Kstes. Tout régime comporte des partis qui ont leur opinion particulière sur la manière de gouverner. Le nom qui désigne chacun de ces partis ne peut servir indifféremment à tout et à tous : leur pavillon ne saurait couvrir toutes les marchandises.
Ce qui a fait l'originalité de l'opportunisme et ce qui le marquera d'un signe à part dans la troisième République, c'est que précisément son nom a décoré indistinctement tous ceux qui, sans s'embarrasser de convictions, qu'il est pénible de se faire et périlleux de garder, se sont trouvés à leur aise sous tous les pavillons. Ils donnaient successivement l'appoint de leurs concours aux partis contraires, ce qui assurait à la fois la permanence de leur lortune politique, et l'incohérence de la chose publique.
A un point de vue plus élevé, le mot- d'opportunisme peut s'appliquer à la prudence et à la sagesse des hommes d'État. Mais cet opportunisme-là ne date pas 4^(iier. Il ^ a beau temps qu'un homme qui avait tra«