CHAPITRE V
versé les troubles civils, Crcéron, écrivait déjà à son ami Atticus : c temporibus conveniendum : il faut se conformer aux circonstances ». Et chez nous, les bons Français qui aidèrent Henri IV à faire sortir laFrance des désordres sans fin du seizième siècle, et qu'on appelait les Politiques, savaient le prix de la temporisation et des (conipromis dans la conduite des affaires de ce monde. Ceux-là avaient une politique; et ils la servaient avec autant de suite que de prudence. L'opportunisme ainsi compris est un titre d'honneur, autant qu'il serait un titre d'opprpbre, s'il servait à désigner l'hypocrisie de gens qui couvrent les desseins réels qu'ils poursuivent sous des professions de foi et des déclarations mensongères, propres à tromper la confiance publique. L'art d'Kscobar pratiqué de haut, surtout dans un Élut démocratique, est une profanation de la liberté, qui est régide des démocraties; et en même temps un crime d*État, puisqu'il a pour effet de tromper le peuple sur qui reposent les destinées de la nation. Pour les bonnes Ames que toute vérité fnit trembler et qui me trouveraient sévère, je dirai qu'il y a beaucoup d'infatués inconscients qui confondent ingénument leur intérêt avec le bien public, et qui croient se sauver par l'intention.
Le ministre des Travaux publics, M. Paris, intervint aussi dans le débat, mais sur un ton modéré et quasi .conciliant. Ce n'était pas un lutteur politique. 11 était plutôt homme d'affaires. Bon juriste, très honoré dans .son pays d'Arras où il avait exercé la profession d'avo- .cat, M. Paris avait des mœurs démocratiques et des ten- ;dançe8 libérales; il n'était pas délibérément hostile à
68 LE SEIZE MAI i877
une République qui eût été modérée. Ses sentiments religieux, qui étaient très vifs, sans être empreints de fanatisme, l'avaient rangé parmi les conservateurs persuadés que tous les républicains étaient animés de sentiments contraires; mais il n'était voué à aucune cause dynastique jusqu'au martyre. Bon orateur d'affaires •et très laborieux, il était très utile aux causes auxquelles il s'attachait; mais je suis porté à croire que l'on se servait de lui sans le mettre dans tous les secrets du parti. Il s'était mis de bonne foi dans les rangs des défenseurs de l'ordre; et, de tous les ministres du i6 mai, il fut aussi le plus modéré.
Avec ces dispositions d'esprit, il s'attacha, dans son discours, à montrer la République dévoyée sous la direction devenue dominante du parti radical; et il signalait les entorses déjà données à la Constitution par l'influence qui tendait à se substituer à tous les pouvoirs de l'État. Comme l'avait fait M. de Fourtou, il visait ainsi Gambetta. C'était devancer les temps. Sans trop s'en rendre compte, il semble qu'il avait àcœur de justifier son attitude et celle des modérés de la Droite, dans cette étrange aventure du 16 mai, en montrant que c'était l'inertie ou les défaillances du Centre gauche qui avaient fait tout le mal, et que les conservateurs avaient été obligés de prendre en main la défense de Tordre dans la République, puisque les membres du Centre gauche paraissaient déserter la cause qu'ils avaient le devoir de défendre. C'est l'éternel procès entre les conservateurs libéraux et nous; eux qui nous accusent de faiblesse, nous qui les accusons de défection. Procès rétrospectif et qui n'a plus grand intérêt, puisque les conservateurs libéraux de jadis ou leurs neveux se trouvent obligés de se rallier aujourd'hui à la République, où d'ailleurs on les reçoit assez mal, et qui, sans