CHAPITRE V
doute, n'aurait pas glissé dans tant de mauvais pas, s'ils s'y étaient pris plus tôt pour nous aider.
Les deux ministres eurent soin, on pourrait dire eurent la loyauté ou la naïveté de bien indiquer qu'on respecterait les institutions tant que durerait la présidence du Maréchal, c'est-à-dire jusqu'en 4880; mais qu'à cette date les partis recouvreraient toute leur liberté. C'était annoncer qu'ils en useraient pour remplacer la République par une restauration. On ne pouvait donner la partie plus belle aux républicains, qui n'avaient plus qu'à prendre acte de l'aveu du but poursuivi par les auteurs du 16 mai, et à le signaler au pays. C'étaient les institutions qui étaient ainsi mises en jeu.
Gambetta, porté par le sujet, stimulé par les attaques personnelles par lesquelles les ministres l'avaient provoqué comme en un combat singulier, en proie à la fièvre qui secouait alors tout le monde, surexcité par la tempête d'injures et d'invectives qui pleuvait sur lui, déploya tous ses dons oratoires, et fit une de ses belles et vigoureuses harangues, où il s'inspira de l'état violent des esprits et des circonstances presque tragiques du moment. Il laissa percer la passion qui, malheureusement, dominait le plus sa pensée et sa conduite politique, en dénonçant le cléricalisme comme le vrai danger de l'ordre de choses nouveau. Mais, avec le sens pratique qu'il apportait dans le maniement du suffrage universel, il tirait de là un grand avantage, une machine de guerre formidable pour la campagne électorale qui allait s'ouvrir, c Vous ètes^ dit-il à M. de Fourtou, le
gouvei^nement des prêtres et le ministère des curés, i Le pays, déjà mis sur ses gardes par les discussions émou« vantes et toutes récentes, qui avaient jeté un jour vif sur ce que nous avions appelé les manœuvres du parti clérical, allait s'emparer de ces formules dans la lutte engagée. C'était un mojen d'action très efficace sur le moment, mais qui devint funeste quand on l'employa à un autre usage, après la victoire obtenue. C'est ainsi que le Seize Mai prépara tant d'armes pour la politique excessive du lendemain, La formule employée pendant la campagne électorale d'alors servit puissamment dans la guerre religieuse ouverte dans la suite, et dont l'effet, au grand détriment de la République et plus exactement de la patrie française, fut d'amoindrir chez nous l'idée religieuse qui fait la principale force morale des nations. Jules Ferry n'avait pas jusqu'alors donné toute sa mesure, ni comme orateur ni comme homme politique. Quand nous arrivâmes à l'Assemblée nationale, il était déjà connu comme un des jeunes hommes qui avaient pris une part brillante à l'opposition contre l'Empire, dans la presse, dans les réunions publiques et au Corps législatif; mais il n'était pas alors au premier rang. Son rôle à la préfecture de la Seine pendant le siège, quoiqu'il ait été très utile et très bien rempli, était resté un peu effacé. C'est de lui que Trochu me dit un jour qu'il était d'une bravoure héroïque Bel éloge dans la bouche d'un tel soldat. A Bordeaux et à Versailles, il était considéré et il comptait : il avait été président de la Gauche républicaine. M. Thiers qui faisait cas de lui, ne pouvant employer tout le monde dans son gouvernement et entouré, par préférence je crois, des hommes qui avaient vécu dans la politique de son temps et dans son intimité, l'avait envoyé comme ministre de France & Athènes, où il resta peu de temps. Ce n'est que beau-