CHAPITRE V
son âme de patriote tantôt en nappes abondantes d'une parole châtiée et pleine de séductions pour l'oreille, tantôt en accents de forte éloquence où l'on sentait la douleur contenue que soulevaient en lui l'injustice, les erreurs de conduite ou seulement la sottise de ces conservateurs, qui, chez nous, ont si souvent, par leur faute, perdu les causes les plus belles. Il leur disait :
Et puis, messieurs, c'est être dur pour le cabinet de M. le prince de Polignac, que de le comparer au cabinet actuel. M. le prince de Polignac avait un prétexte, une foi et un but : un prétexte, l'article 14 de la Charte. Tout plein des idées du droit divin, il pouvait se tromper sur la signification de cet article.
Il avait une foi particulière, la foi dans la royauté antérieure, supérieure au droit populaire.
Il avait un but précis, positif, qu'il affirmait devant la Chambre des pairs qui allait le juger, comme dans les conseils du roi Charles X au moment où il présentait les Ordonnances à sa signature : c'était la restauration de la monarchie d'avant 1789. Vous, vous n'avez ni un but, ni une foi, ni un prétexte !
Il montrait les royalistes égarés dans cette aventure qui ne pouvait aboutir, si jamais elle réussissait, qu'à un nouveau césarisme, objet d'horreur pour nous qui avions vu naguère la France après l'Empire, vaincue, démantelée et amoindrie, peut-être à jamais. Il remporta, ce jour-là, un des plus beaux triomphes oratoires auxquels j'aie assisté. L'Assemblée tout entière était soulevée par le souffle vraiment inspiré de l'orateur.
Au surplus, tous étaient portés par la passion qui donnait à ces débats un caractère de frénésie, d'enthousiasme et d'émotion frémissante. Dés le premier jour de cette discussion, un incident devenu fameux avait donné jour à l'explosion des sentiments dont nous étions remplis.
M. de Fourtou était à la tribune. 11 venait de dire : « ...Oubliant que les hommes qui sont au gouvernement aujourd'hui sortaient des élections de 1871, qu'ils avaient fait partie de cette Assemblée nationale, dont on peut dire qu'elle a été la pacificatrice du pays et la libératrice du territoire... >. Il n'avait pas achevé sa phrase que l'un de nous se leva comme mû par un ressort. C'était Gailly, député des Ardennes, maire de Charleville où il avait vaillamment subi le bombardement et l'occupation des Allemands, âme droite et forte, honoré entre tous. II siégeait auprès de moi. Il s'était levé; et, désignant de sa main étendue M. Thiers qui était assis sur un des bancs de la Gauche, au-dessous et un peu à droite de lui. t Le libérateur du territoire, dit-il, d'une voix vibrante, qui remplit toute la salle, le voilà! > Presque en même temps que lui, Casimir- Perier s'était levé, lui aussi, et faisant le même geste, répéta les mêmes mots. Et aussitôt, toute la Gauche de l'Assemblée, qui remplissait les deux tiers des gradins, se lève et redit, avec des cris vingt fois répétés : « Le libérateur, le voilai » Les tribunes, bondées d'une foule aussi passionnée en ce moment que la Chambre elle« même, étaient en proie à la même agitation. Les spectateurs, debout, joignaient leurs cris et leurs applaudisse-