CHAPITRE V
Pendant ce temps-là, la dissolution de la Chambre était l'objet des délibérations du Sénat. Les deux séances du 21 et du 22 juin y furent consacrées» remplies par des débats menés par des orateurs puissants, moins orageux mais tout aussi passionnés que ceux de la Chambre.
Victor Hugo ouvrit la discussion, avec cette sorte de majesté que lui donnaient son grand flge, sa belle tète auréolée de génie et de cheveux blancs, son ton presque sibyllin : < Messieurs, dit-il, les vieillards sont des avertisseurs... vous écouterez l'homme aux cheveux blancs qui a vu ce que vous allez revoir peut-être... vous allez entrer dans une aventure ; écoutez celui qui en revient... Je vote contre la catastrophe, je refuse la dissolution. »
Jules Simon lui succéda à la tribune. Il fit l'historique de son ministère, et montra le néant des motifs qui avaient, disaitron, justifié le coup d'État du 16 mai.
Ce fut M. le duc de Broglie qui lui répondit. Comme «es collègues à la Chambre, il dénonça le radicalisme qui avait fait, dit-il, assez de progrès pour que ses chefs, hardis, habiles à dissimuler leurs vraies doctrines politiques, fussent devenus les maîtres de la Chambre, et par là, du gouvernement. D'autre part, non sans une ironie un peu dédaigneuse, il nous montrait, nous, les conservateurs républicains, devenus les coniplices inconscients du radicalisme. Et, dans ce même discours» avec une inconséquence qu'il n'aurait pu avouer, il est vrai, sans accus(3r sa propre conduite et celle de ses. amis du Centre droit, il disait, en parlant
de nous : < Tandis que dans vos rangs régnait l'esprit conservateur, qui veut maintenir les anciennes institutions du pays, esprit qui, en soi, n'a rien de contraire à la constitution républicaine... » Qu'est-ce donc qui les avait empêchés, lui et ses amis, d'assurer, par leur concours, la fondation du régime nouveau ? C'est que les hommes de ce groupe politique, imbus des vieilles traditions doctrinaires, entendaient y enfermer la France, au lieu de la suivre dans la voie où la force des destins et le mouvement naturel de la démocratie l'avaient engagée, ouvrant devant elle un nouvel avenir. N'est-ce pas aussi qu'on a peine à reconnaître qu'on s'est trompé, quand on se pique d'être un fin politique?
c L'espoir était revenu dans le cœur des modérés, lui dit M. Bérenger, avec une émotion qui animait )e ton naturellement grave de sa parole, et dans un discours plein d'autorité et aussi d'amertume. Eh bienl cet espoir, vous l'en avez chassé. Ce ne sont plus eux qui sont les maîtres aujourd'hui, et c'est vous qui en êtes cause. De là vient leur irritation. Ils sentent que tout le terrain qu'ils avaient gagné, vous le leur avez fait perdre; et qu'aujourd'hui c'est aux violents, que vous avez déchaînés, que vous avez laissé la parole. > Et plus loin : < Vous ne parlerez pas au nom de la République, et vous ferez bien; car si vous parliez au nom de la République, on ne vous croirait pas, et je vais vous dire pourquoi. C'est parce que tous les candidats que vous serez forcés de patronner devant le pays tiendront un autre langage... Écoutons un peu ce que chacun dira. Quelle cacophonie f Je me bornerai à citer le passage d'un de vos journaux qui doit dire la vérité, puisque M. le garde des Sceaux, qui charge ses parquets de poursuivre non seulement les fausses nouvelles, mais même le mensonge, l'a laissé passer. Je cite de mé-