CHAPITRE VI
vie nous échappe. Mais, à partir de 1870, il fut en quelque sorte Thomme de la France tout entière. L'autorité suprême dont il avait été revêtu dans des circoilstances tragiques, ses glorieux services lui avaient assigné dans le pays un rang à part. Il jouissait d'une influence universelle justement accordée au plus habile, au plus capable, au plus éloquent de ses contemporains, au plus grand politique français de son temps.
Grévy était un chef de parti, le chef du parti républicain proprement dit. Ce rôle, il l'avait toujours eu, même après qu'il fut élevé à la présidence de l'Assemblée nationale à Bordeaux. Mais il ne le jouait point ostensiblement ni bruyamment. Soit par goût, soit par tactique, on ne le voyait jamais mêlé aux réunions des groupes, au milieu desquels s'agitaient des personnalités plus remuantes. Je crois même qu'il n'y fit qu'une seule apparition, lorsque fut soulevée la question du vote de la Constitution de 1875.
Grévy se rendit ce jour-là à la réunion de la Gauche républicaine ; et il prononça un véhément discours pour détourner le parti républicain de voter la Constitution . Résolution étrange, qui découvre l'inflexibilité d'un caractère, lorsqu'on se rappelle que la France entière était suspendue au vote de l'Assemblée nationale, et que nous avions depuis trois ans fait tant d'efforts pour vaincre les résistances de la Droite. C'était 1848 qui réapparaissait, avec la rigidité d'un homme à principes, race à peu près disparue, avec surtout la volonté tenace de faire prévaloir ses idées, et. plus encore peut-être de rappeler le rôle qu'il avait joué à la Constituante, lorsqu'il défendit avec éclat son amendement resté fameux, par lequel il supprimait le Président de la République, et il mettait tous les pouvoirs de l'État dans l'Assemblée souveraine.
lOi LE SEIZE MAI 1877
Il y avait en Grévy un fond de Conventionnel du temps jadis. On peut penser qu'il s'en souvenait trop, lorsque plus tard, dans sa magistrature de la présidence de la République, il négligea délibérément certaines prérogatives de son pouvoir présidentiel, bien qu'il remplît correctement les autres devoirs de sa charge. Quoi qu'il en soit, dans cette réunion de la Gauche, il somma le parti républicain de rester fidèle à ce qu'il considérait comme la vraie doctrine. Cette doctrine, à la vérité, avait été pour lui un titre de gloire ; et son amendement de 1848 n'avait pas médiocrement servi sa renommée. Il est difficile de se détacher tout à Tait de soi.
Quoique Grévy ne parût pas dans les groupes de FAssemblée nationale, son action politique n'en était pas moins certaine et efiicace. Il ne se répandait pas au dehors; mais on le recherchait. Il ne s'ofl'rait pas comme un donneur de conseils; mais on lui en demandait. Il était satisfait sans doute de cette suprématie peu apparente, dont il n'avait ni les charges ni les ennuis. La tenue générale de sa vie publique, son caractère inattaqué, sa réputation méritée d'être doué d'un bon sens inaltérable, d'une grande justesse d'esprit et de finesse, son dédain de toute gloriole, son éloignement de tout procédé charlatanesque, lui avaient donné cette situation d'influence réelle sans être dominatrice que sa présidence de l'Assemblée nationale avait encore accrue. Il était vraiment chef de parti, sans le paraître; et il dominait les groupes politiques sans avoir l'air de se rattacher à aucun.