CHAPITRE VI i
La Chambre était dissoute. Mais on peut dire que, dès ce jour jusqu'aux élections, la Gauche continua à siéger partout. La fiction qui faisait en quelque sorte survivre les députés au décret de dissolution était acceptée dans le public; et les 363 constituaient isolément et chacun de son côté un parti agissant et parlant, de telle manière que la vie politique se trouva transportée et éparpillée partout en province, On avait pris soin d'ailleurs^ avant de se séparer, de préparer Faction commune, et d'organiser le combat en même temps que la résistance.
Dans les premiers jours de juillet une réunian eut lieu chez. Emmanuel Arago qui demeurait alors rue du Général-Foy. Elle se composait de membres de l'ancienne Chambre et de membres du Sénat. Nous étions une vingtaine de personnes, parmi lesquelles Victor Hugo, Louis Blanc, Gambetta, J. Ferry et la plupart des membres des bureaux des deux Assemblées. 11 s'agissait de composer un programme commun qui serait le mot d'ordre adressé aux électeurs au nom du parti républicain tout entier. L'intention de tous les assistants était bien tournée vers le même but; mais les idées et les vues ultérieures de chacun d'eux étaient fort divergentes.
C'était la première fois que je me trouvais engagé dans une délibération politique avec les représentants de l'Union républicaine, et même de la Gauche, et aussi avec les hommes qui avaient figuré autrefois dans les Assemblées de 1848 à 1851, et qu'on avait vus reparaître à Versailles dans l'Assemblée nationale. Mais tous n'étaient plus là quand nous nous réunîmes chez E. Arago.
Les anciens n'avaient pas joué à Versailles un rôle en rapport avec leur renommée. Louis Blanc, Ledru-Rollin, Laurent Pichat, Arnault (de TAriège), Littré, Oscar de Lafayette, Ëdgard Quinet surtout, avec ses longs cheveux blancs, sa belle tète encore rayonnante, sa longue lévite, et sa dignité quasi-sacerdotale, et tant d'autres, apparaissaient comme des revenants d'un âge lointain. Leurs opinions politiques et philosophiques avaient reçu l'empreinte du romantisme et de l'esprit humanitaire qui donnaient à toutes les créations de ce tempslà un ton d'exaltation souvent exagérée, un tour éthéré parfois jusqu'à l'incompréhensible* Leur pensée qui se plaisait dans les hauteurs se produisait en formules un peu creuses; et leur vue, quand elle s'abaissait vers la terre, n'avait plus la netteté suffisante pour leur faire apercevoir les choses telles qu'elles sont. Avec leur ardent désir d'améliorer le monde, avec leur goût extrême de le voir en beau, ils tombaient souvent dans le faux, et leur conduite politique, aussi bien que leur éloquence, s'en ressentaient.
Apôtres d'un évangile qui n'avait plus cours, ils étaient un peu comme les ombres des Champs-Elysées, vénérés par les uns, salués avec déférence par les autres, ou simplement regardés avec curiosité. Il sem* blait qu'il ne pouvait y avoir de leur côté aucune relation d'idées et d'espérances communes avec les nouveaux venus dans la politique; et les nouveaux venus se trompaient peut-être, sur le compte de leurs aînés, faute de les mieux connaître. Qui sait? les générations nouvelles se défient de l'ouverture d'esprit des anciens, t^omme si elles avaient quelque chose à leur apprendre. Et les anciens, en présence de dédains dissimulés sous le respect, sont frappés d'une sorte de timidité. De là, entre les générations qui se suivent, des désaccords