‹ Le seize mai et la fin du SeptennatChapitre 60 sur 171 · CHAPITRE VI fO · texte numérisé non relu

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plus apparents que réels, puisque, se ressemblant au fond, il t^j a entre elles que des formes qui les différencient et qui seules changent. Ce qu'elles veulent toutes c'est avoir leur place au soleil, ce qui est bien légitime, à la condition de la gagner et de la mériter.

Après les hommes du passé, venaient les survivants de 1848 et les républicains qui s'étaient formés sous le second empire; les premiers pénétrés encore de cet esprit chevaleresque qui avait caractérisé ce qu'on appelait les temps héroïques de la République, désintéressés, aimant la République pour elle-même, mais avec du goût pour les formules révolutionnaires, et un ton oratoire pompeux; les autres, quoique attachés encore à la doctrine, moins austères de toute façon, et plus assouplis aux nécessités de gouvernement, plus avides du pouvoir aussi. Ces derniers, plus pratiques, avaient fait leur éducation politique et philosophique à l'école du positivisme : du positivisme, dont l'excellence, d'un genre particulier, consiste à imposer des bornes aux plus belles intelligences. Leur art était plus moderne et plus souple : ils ne répugneraient pas au jacobinisme, quand il s'agirait d'appliquer leurs doctrines.

Pour nous, notre esprit était frappé à une tout autre empreinte, et notre éducation intellectuelle était très différente. A nos yeux, la République était non point un dogme, mais une forme de gouvernement plus appropriée que les autres à notre état démocratique. •Nous pensions que la France se ferait un grand honneur si elle parvenait à faire vivre un tel régime avec la liberté, dans un état unitaire. Mais nous tenions qu'il était indispensable de respecter les traditions d'idées et de sentiments qui ont été la trame de notre existence iiationale, et avec lesquelles un peuple ne peut rompre sans périr. On pouvait peut-être remarquer, non de

l'hésitation dans notre conduite, mais quelque embarras dans l'adaptation de nos idées au régime moderne. Nous entendions conserver pieusement à la France sa physionomie et son âme natives. Pour moi, après avoir connu réioquence et expérimenté l'esprit peu pratique des anciens, après l'épreuve faite des années qui viennent de s'écouler, je me permets de penser que la France ne sera tout à fait propre à un régime républicain libéral que lorsqu'elle se sera délivrée définitivement de l'esprit et du galimatias révolutionnaires.

Ces catégories diverses de républicains étaient représentées chez Emmanuel Arago. Quoiqu'ils fussent unis dans la poursuite du même but, ils ne dissimulaient plus la divergence de leurs vues. Soulagés de la contrainte qui avait pesé sur eux dans les assemblées parlementaires, et comme évadés de la discipline à laquelle ils s'étaient pendant longtemps astreints, leur langue se délia, et leurs pensées de fond, jusqu'alors contenues, débordèrent à loisir. On voulait se faire connaître enfin ! et dire au pays ce qu'on était et ce qu'on voulait. Ce fut long et obscur.

J'écoutais en silence, avec l'inquiétude de voir sortir de là un programme propre à nous faire battre; et surtout avec la préoccupation, qui ne m'abandonnait jamais, de préserver notre politique, celle de mes amis et la mienne, d'accointances fâcheuses et de promiscuités qui l'eussent rendue méconnaissable. L'opinion publi- . que, sujette à courir après des feux follets ou à s'engouer pour des erreurs d'un jour, revient infailliblement aux points de repères invariables qui marquent la

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j grande voie. C'est ce qui fait mon espoir et explique ma ténacité. C'est aussi à cela que nous aurons servi.

Au milieu de ces doctrines multiples émises àTéchap* pée on ne pouvait guère s'accorder. A la fin quelqu'un, obligeamment, me demanda mon avis. Je répondis que tout ce que je venais d'entendre était sans doute fort beau, mais ne semblait pas à sa place; que, si nous voulions paraître unis, il ne fallait pas montrer nos divisions; qu'enfin nous devions nous présenter comme les victimes d'un coup de violence accompli contre la [ représentation nationale, et nous borner à cette protestation.

Cette manière de simplifier la discussion mit tout le monde d'accord. On me pria de passer, avec quelques autres des assistants, dans un cabinet à côté pour rédiger une déclaration conforme à ce que j'avais dit. Après une courte délibération dans le cabinet d'Arago, nous en sortîmes avec un programme ainsi conçu :

< Les députés soussignés, représentants des bureaux des quatre groupes de la Gauche de ]a Chambre des députés frappée par le vote de dissolution '

€ Déclarent que les 363 députés qui ont voté Tordre du jour de défiance émis contre le ministère;

c Restant unis dans une pensée commune, se présenteront collectivement et au même titre devant le suffrage universel, lorsque les électeurs seront convoqués dans Jeurs comices. »

Cette rédaction fut adoptée et devint le programme de la lutte électorale déjà ouverte. De son côté, le Sénat fit un appel au pays, pour l'engager à renvoyer à la Chambre les 363.

Avant de se disperser en province on avait constitué un comité électoral des Gauches, qui se réunissait chaque semaine, le jeudi, au n" 9 de la rue Louis-le-

Grand soùs la présidence alternative de M. Calmon et de M. Hérold. Un rapport qui fut publié plus tard, après la victoire, par M. Herbette, aujourd'hui conseiller d'État, né donne qu'une faible idée de l'activité, du dévouement, de la générosité de tous, députés, anciens fonctionnaires, simples citoyens, pendant cette crise nationale : t Ouvrière, écrivait une pauvre femme, je ne puis prendre le temps d'aller porter ma cotisation républicaine. Voici deux francs en timbres-poste. Il y a toujours des lettres à affranchir. Que Dieu protège notre sainte et légitime cause. » De tous les pays du monde affluaient les offrandes et les encouragements. « Nos chers concitoyens d'Alsace, dit le rapport, après d'importantes souscriptions, nous envoyaient (au comité) au lendemain du scrutin d'ardentes félicitations. » Du côté de la Droite, l'activité était la même. La fièvre électorale avait envahi tout le pays, on se passionnait pour ou contre un parti.

J'ai vu ainsi, dans le cours du siècle, des temps de passion ardente et des temps de platitude. C'était hier encore, tout près de nous, la période du dilettantisme transcendant, qui de chute en chute avait pris enfin un autre nom, le vrai, je veux dire la rosserie. On ne saù*» rait mieux dénommer en effet cette étrange maladie morale qui consiste à se déprimer soi-même avec volupté, et, dans toutes les manifestations de l'âme, art, plaisirs ou devoirs, à rechercher l'avilissement comme pour en jouir et s'en glorifier : sorte de suicide moral qui souvent précède de près l'autre, le suicide physique, lequel, dans les sociétés décadentes, tend à devenir en-

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