VOYAGES DU MARÉCHAL
Cette tenue générale était d'autant plus surprenante chez ce peuple impressionnable et sensible aux blessures de l'injustice, que jamais, en si peu de tempsi, un gouvernement n'avait jusqu'alors accumulé autant d'actes de violence et d'illégalité. Liberté de la presse, liberté du colportage, inviolabilité du domicile, franchises municipales, liberté d'association, propriété privée, telle que celle des cercles et des cabarets, rien ne fut respecté.
Le ministre des finances, dans une circulaire du 28 juillet, décrétait que l'on pourrait fermer les cabarets c pour faits politiques ». Dans une circulaire du 2 juillet, le ministre de l'Intérieur affirmait la légitimité des candidatures officielles, et indiquait aux préfets les moyens de s'en servir : « Le gouvernement. Monsieur le Préfet, n'a pas seulement le droit, il a le devoir de faire connaître au corps électoral les candidats qui soutiennent et les candidats qui combattent sa politique.. II a le droit de dire aux populations : Vous êtes libres de choisir, mais, ainsi averties, vous choisirez du moins en connaissance de cause. » Libres de choisir! on peut imaginer ce que devait être cette liberté pour les citoyens, peu portés au martyre,- menacés et pourcha&-
ses par une multitude d'agents électoraux déchaînés» On procédait par intimidation : et en voici un curieux exemple entre mille. Un jeune sous-préfet de Loches, naturellement révoqué, avait dit amicalement à quelques fonctionnaires de l'endroit qu'il leur conseillait de se réserver et de ne pas se compromettre avec une politique qui lui paraissait destinée à un prompt avortement. Ce propos, recueilli par un offlcieux, devint un délit de corruption de fonctionnaires; et à peine le jeune sous-préfet était-il rentré au foyer paternel; qu'il fut assigné à comparaître devant le juge d'instruction du tribunal de Caen^ pour avouer son forfait ou se justifier. M. de Malherbe, aujourd'hui préfet à Oran, n'eut pas de peine à expliquer son cas au juge, qui, plus sensé que le parquet, renvoya le coupable jouir chez son père des loisirs que le Seize Mai lui avait faits.
On procédait aussi par calomnies collectives. On alla jusqu'à ce point de faire afficher sur les murs de toutes les mairies un numéro du Bulletin des communes^ journal officiel, dans lequel on assimilait tous les candidats républicains aux communards. Deux de ces candidats, M. Menier à Versailles, et M. Viette à Montbéliard, se fâchèrent et attaquèrent le journal du chef de diffamation. Mais les trii3unaux se déclarèrent incompétents. Pour nous, il n'y avait plus de juges.
On nous traitait tous indistinctement comme des rebelles. Il y avait dans l'arrondissement de Domfront un comice agricole présidé par M. Gévelot. Cette année-là, le hasard voulut que ce comice se tînt à Messei, cheflieu de canton. Je dus présider le banquet à défaut du maire, et je donnai le signal des toasts. Le président de la chambrç de commerce de Fiers, M. Leiièvre, d'une autorité morale universellement reconnue, vieux républicain^ esprit libéral et pondéré comme on l'est en Nor^