M. THIERS. — SA MORT, SES FUNERAILLES
M. Thiers n'avait pas cessé de suivre les événements -avec une attention passionnée. Diverses causes devaient entretenir en lui les ardeurs du politique, ardeurs que l'âge n'avait pu éteindre, qu'il avait à peine amorties. Il était le créateur du régime, et il y attachait une part de sa gloire.
Il me disait, dans une conversation que j'eus avec lui au mois de juin 1877 : < Mon honneur est attaché à la fondation de la République. Ce n'est pas moi qui l'ai apportée au pays. Je l'ai reçue sanglante et mutilée. Je l'ai rétablie dans un meilleur état, et je l'ai rendue habitable. Ce qui peut lui être le plus funeste, c'est le gâchis, c'est la plus terrible des accusations qu'on puisse formuler contre elle. Le gâchis est mortel pour tous les régimes, mais particulièrement pour celuilà... » La leçon pour dater de loin, n'a pas cessé d'être opportune.
Il avait reçu dans la nuit du 24 mai 1873 une blessure qu'il nourrissait au fond de l'âme. Le seul sentiment ressemblant à de la haine que j'aie trouvé chez lui datait de ce jour-là : il ne dissimulait guère que la maison du Maréchal en était l'objet. Enfin il conservait l'espoir d'une revanche personnelle. Il avait envisagé
13â LE SEIZE MAI 1877
l'éventualité de son retour à la Présidence de la République, éventualité que l'échec prévu du i6 mai rendait probable. Nous l'entretenions tous dans cette espérance qui souriait à sa vieillesse.
M. Thiers n'avait point d'orgueil. Il n'avait pas besoin d'ailleurs de se hausser lui-môme pour être au-dessus des autres. Il savait trop ce que valent les grandeurs, môme les plus hautes, pour se méprendre sur l'importance relative des hommes et sur la sienne propre. Il avait trop d'élévation dans la pensée pour s'abaisser jusqu'à des complaisances ridicules envers lui-môme ; il avait aussi trop d'esprit pour s'en faire accroire; mais il avait un juste sentiment de sa valeur, des ser-» vices qu'il avait rendus, du rôle enfin que, depuis plus de quarante ans, il avait joué dans son pays. Ses services! Quiconque n'a pas vu les années 1870-7ir72, ne saurait s'en rendre compte; et si on les connaissait bien, tels que les témoins d^alors ont pu les connaîtra, la gratitude nationale serait confondue de son impuissance.
Pour arriver à Bordeaux, après l'élection de février, 1871, nous dûmes traverser la France, sur des ponts de bateaux, comme à Creil, parmi les campagnes dévastées, les gares ravagées, les télégraphes abattus, et les locomotives de chemins de fer marchant à pas comptés sur des lignes coupées et à peine viables. Nous avions passé par Paris qui avait Taspect d'une ville morte, sans lumière, sans gaz, sans chevaux ni voitures, ne trouvant pour toute nourriture que du pain noir et de la viande de cheval; et pour en sortir, — rien ne peut