‹ Le seize mai et la fin du SeptennatChapitre 72 sur 171 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

effacer ce souvenir! — nous dûmes, à la station de Choisy-le-Roi, exhiber à des officiers prussiens nos cartes de députés pour pouvoir poursuivre notre route. Après trois jours et deux nuits de voyage, nous arrivâmes enfin à Bordeaux, où avaient afflué toutes les administrations à la suite du gouvernement provisoire de Tours, qui avait dû fuir devant l'invasion, et où se réunissait cette Assemblée qui allait représenter la France dans les dernières heures de son agonie.

Au milieu de cette foule de fonctionnaires, d'administrateurs, de députés venus de tous les points de l'horizon, inconnus les uns aux autres, foule confuse, éperdue, sans direction, sans espérance, tâtonnant sous le poids de sourdes colères et d'une douleur immense, un seul homme, au milieu des autres, fit apparaître l'image et l'idée d'un gouvernement : c'était M. Thiers.

Il avait plus de soixante-quinze ans; mais il était encore plein de vie. Rien dans sa personne ne trahissait les atteintes de l'âge. Sa physionomie et sa stature sont légendaires; mais on ne songeait guère à sa taille, quand tout le monde alors cherchait d'où pourrait venir le salut et se reposait sur lui. D'une activité inlassable, d'une puissance de conception prodigieuse, d'une science gouvernementale universelle, d'une promptitude de résolution extraordinaire, d'une sagacité merveilleuse; sachant tout, voyant tout, pourvoyant à tout, démêlant dans la foule qui se pressait autour de lui et en dehors d'elle, les hommes dont il pourrait se servir; ne négligeant aucun détail, surveillant les intrigues, calmant les impatiences, encourageant les bonnes volontés, devinant les dévouements désintéressés, portant cette charge énorme de préoccupations sans jamais perdre, au fond de l'âme, le souci de la patrie agonisante ni les afi*res de la douleur commune; et tout cela,

en gardant au dehors une bonne humeur constante, une vaillance spirituelle et un courage que rien ne pouvait abattre. Tel nous l'avons vu.

Nous l'avons vu, flagellant l'Empire de paroles vengeresses le jour où l'Assemblée tout entière, debout, sur les bancs, dans une explosion formidable des sentiments que notre ruine soulevait dans nos cœurs, et d'une seule voix, criait la déchéance de l'Empire. Nous l'avons vu, à l'heure où, revenu de Versailles, il suppliait l'Assemblée de se rendre à l'évidence des faits pour éviter la ruine totale; lorsque d'une voix émue, le geste désolé, et ne pouvant retenir ses larmes, il nous suppliait de voter la paix. Nous l'avons vu, plus tard, à Versailles, au milieu des débris de l'occupation étrangère qui avait laissé partout d'épouvantables traces, rappelant les lambeaul de notre armée, reconstituant l'administration publique; assiégeant notre capitale sous les yeux de l'ennemi, sans faiblir un seul moment dans son œuvre de sauvetage, mettant la main à tout; chef d'état, chef d'armée, chef d'état-major, fournisseur, comptable, financier, faisant face à l'ennemi créancier impitoyable, remettant tout en place, et jour par jour refaisant une France. Et tout cela en même temps qu'il menait le gouvernement général, qu'il dirigeait par la parole la plus persuasive qui fut jamais et par l'énergie de sa volonté, l'Assemblée souveraine, laquelle, dans les premiers temps du moins, subordonna ses passions politiques à la force des choses, et accepta, pour un jour, le jolig que M. Thiers appelait lui-même la dictature de la persuasion.

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