‹ Le seize mai et la fin du SeptennatChapitre 73 sur 171 · CHAPITRE IX d · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX d

Il acceptait sans réserves les règles du système repré* sentatif — il l'a bien prouvé quand il donna sa démission — mais il n'en subissait pas les abaissements. Un soir — c'était le 7 mai 1872, — je dînais chez lui avec Rivet, Ricard et Bardoux. Il avait parlé avec une tristesse profonde des difficultés qu'il avait à traiter avec la Prusse et des doutes qui parfois l'envahissaient sur les résultats des négociations. Et sa pensée se reportant sur l'Assemblée, il s'exprimait en termes plutôt attristés qu'irrités sur les résistances qu'il rencontrait dans la Broite. Il s'agissait alors du mode de nomination des membres du Conseil d'État' que l'Assemblée ne voulait pas lui abandonner. Je lui disais que, sans doute, il pouvait beaucoup, puisqu'il avait l'opinion publique avec lui, mais qu'en fin de compte le dernier mot res* terait à la Chambre qui, comme on le lui dit souvent, est souveraine. Et j'ajoutais : t Ce dernier mot, quel sera-t-il? Il faut tout attendre de gens passionnés et aveugles » . Il convenait qu'il y avait là un danger, mais disait que cela mènerait les partis de droite à un gâchis effroyable; qu'ils n'en pourraient sortir; que cependant, il se pourrait bien qu'ils le fissent, qu'il croyait même qu'ils le feraient. Il prévoyait alors un vote suivi de sa démission. Il se montrait décidé à ne pas accepter le vote qui eût donné à l'Assemblée le droit d'élire les conseillers d'État. « On ne peut pas gouverner, disait-il, la tête dans la poussière >. Nous nous efforcions de calmer son irritation, et je me hasardai, de dire qu'il serait peut-être bon de ne pas annoncer à l'avapce sa résolution,- afin de ne pas . encourir ..encore .

le reproche de vouloir peser sur TAssemblée. Madame Tbiers qui était présente, m'approuvait, mais lui ne l'entendait pas ainsi. < Il faut au contraire, disait-il, que l'Assenfiblée sache à l'avance ce qu'elle veut faire, et qu'on lui mette sa responsabilité sous les yeux ». Le patriotique souci d'achever l'œuvre de la Délivrance lui fît supporter bien d'autres déboires!

Oui, M. Thiers était dominateur, dans l'exercice de sa maîtrise; mais cette maîtrise lui appartenait en effet, et cette fois il s'en servait pour la tâche la plus difficile et la plus haute qu'un citoyen ait jamais eu à accomplir; C'est cette restauration d'un peuple écroulé qu'il faut avoir devant les yeux, quand on le Juge. 11 était doué de la qualité maîtresse des hommes supérieurs, qui est le bon sens suprême, c'est-à-dire la pondération di toutes les facultés intellectuelles et sensibles, dont l'ensemble, porté à une haute puissance, forme le génie. Il avait le génie du gouvernement. Aussi ne pouvait-il supporter la contradiction, quand il poursuivait un grand dessein, tel que la libération du territoire et la résurrection de la France. Les résistances l'indignaient quand il les mettait en regard de l'œuvre qu'il avait à accomplir. Dans un de ces moments où son âme tout entière se révoltait en face d'hostilités dirigées contre sa personne et qui enrayaient ses efforts : c Laissezmoi, leur dit-il, du haut de la tribune, laissez-moi achever ma tâche : après, je vous en laisserai une à la hauteur de votre courage et de votre mérite ». Les mauvaises raisons, les objections sans portée lui inspiraient un dédain qu'il ne dissimulait pas toujours. L'impa

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