CHAPITRE IX
lui plaisait, et qu'il occupait avec une entière indépendance d'esprit. Il jugeait très sévèrement l'attitude politique de ses anciens amis, et il faisait peu de cas de leurs capacités. Mais aussi, plus il avait été rapproché d'eux dans le passé, plus les animosités qu'il suscitait de ce côté étaient vives. Il leur demandait de renoncer à leurs préférences ou à leurs intérêts politiques, pour la patrie. Eux, lui • imputaient à crime ce qu'ils appelaient sa trahison. Leur défection qui détermina sa chute, au 24 mai, lui fit rompre tout lien entre eux et lui.
Le parti bonapartiste n'existait pas comme parti, dans l'Assemblée nationale de Versailles. Quelques personnalités y rentrèrent petit à petit, et se groupaient autour de M Rouher. Il fallut, pour que ce parti reprit quelque vitalité et le courage de se montrer, que la Droite et surtout le Centre Droit lui eussent demandé son concours pour renverser M. Thiers; ce qui permit à ce dernier d'adresser à M. le duc de Broglie, cette dure parole à la fin de son discours dans la nuit du 24 mai : c Le feu duc de Broglie, votre père, serait bien surpris de vous voir le protégé de l'Empire ». Dans les premiers temps, l'unanimité de l'Assemblée nationale — ils étaient cinq qui votèrent à Bordeaux contre la loi de déchéance — était sous le coup de sentiments tels, que le nom seul de l'empire ne pouvait y être accueilli qu'avec horreur; et M. Thiers partageait cette exaspération, en patriote qu'il était.
Plus tard, dans ses entretiens dans le salon de Versailles, lorsque avec la sérénité de son esprit, il donnait son appréciation sur les choses et sur les hommes, il portait un double jugement quand il parlait de l'Ëm^ pire. La politique intérieure de Napoléon III l'avait laissé indulgent : elle ne choquait pas trop ses ten-^
danees, au fond césariennes. Mais il était d'ane sérérité implacable, et dans les termes les plus méprisants, pour sa politique extérieure qui, de degré en degré, avait fait perdre à la France sa situation en Europe et sa puissance, et Onalement ses provinces. Il se ressentait dans ses jugements de son goût pour le premier empereur dont il avait écrit l'histoire; et il ne faisait pas assez, selon moi, le rapprochement forcé qu'il convient de faire, entre l'élévation des Bonapartes et Tamoindrissement final de notre pays.
A regard des membres de la Gauche, d'une manière générale, il se montrait très accueillant, affable et désireux de les rattacher tous à sa politique. Non qu'il y comptât beaucoup, car il me disait quelquefois : < Voyez-vous, nous serons obligés de passer par le défilé du radicalisme; mais le passage sera court, et la République en sortira plus raffermie, en s'appuyant sur les opinions foncièrement conservatrices du pays ». Sa clairvoyance ne l'avait pas trompé, sauf pourtant sur la durée de l'épreuve à subir et sur son vrai caractère» Il ne soupçonnait pas que le radicalisme fût rapproché de la démagogie et de la révolution sociale à ce point qu'ils semblent comme des frères. Il ne supposait pas surtout que les redoutables ennemis de la République qu'il voulait fonder, les Jacobins, trouveraient devant eux un obstacle aussi frêle que celui que lui opposeraient les modérés. Si le Centre gauche de ce temps-là n'avait pas montré plus de résolution, plus de fermeté et de netteté dans ses opinions et dans ses desseins que n'en montrent contre les démagogues de nos jours les républicains que l'on désigne sous les titres divers de progressistes, de gouvernementaux et d'amis de tout le monde, il n'aurait jamais fondé la République.
M. Thiers se montrait particulièrement affable pour