‹ Le seize mai et la fin du SeptennatChapitre 76 sur 171 · CHAPITRE IX 14i · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX 14i

les membres du Centre gauche. Là, il se sentait vraiment chez lui, appuyé sur des sympathies sincères et sur des dévouements très désintéressés. Nous ne partagions pas toutes ses idées sur la politique. Il le savait sans trop s'en soucier; et je pense qu'il n'a jamais eu l'idée de nous associer à son gouvernement; mais nous savions qu'il était seul capable d'établir le régime que nous voulions fonder; et pour mon compte, ces sentiments s'étaient encore accrus par l'admiration que j'éprouvais à le voir faire.

C'était un artiste incomparable dans son œuvre d'homme d'État. A la tribune, avec sa petite taille, son geste court, sa voix fluette et sans timbre, mais qu'on entendait de partout, il était merveilleux de clarté dans l'exposition, de dialectique dans le raisonnement, avec je ne sais quelle force puissante et secrète qui dominait l'auditoire, et le conduisait, sans qu'on y prit garde, à la persuasion. Ses discours sont des traités de politique, mais dits avec tant d'art, de digressions reposantes, de traits spirituels ou mordants, que l'esprit ne se fatiguait jamais à l'entendre. On oubliait Thomme, et on n'apercevait plus que le génie de cette éloquence en action, mettant en œuvre une intelligence sans bornes, une science politique achevée, un esprit étincelant et les sentiments profonds d'un patriotisme sans phrase. 11 était plus étonnant encore peut-ôtre dans son salon.

Sa conversation était un charme. 11 était attentif à convaincre les esprits et à s'attirer les sympathies, à gagner son monde : et cette bonne grâce, alors métne qu'elle avait pour mobile un intérêt politique , ne lais-

sait personne insensible. Son accueil était toujours poli, habituellement bienveillant; son commerce dépouillé de formes vaines, mais dans un rapport parfait avec sa haute dignité de Chef d'État, avec sa grande situation due aux rôles qu'il avait toujours joués et à sa supériorité intellectuelle.

11 n'était inférieur nulle part, de quelques hommes qu'il fût entouré; et il s'entourait à plaisir des savants, des lettrés, des artistes les plus distingués de son temps. C'était une joie pour l'esprit que de se trouver initié à ces cercles qui rappelaient les salons politiques de la Restauration, les causeries brillantes du dixhuitième siècle, et selon le hasard des rencontres, l'Académie d'Athènes. Parfois le cercle était plus intime; c'étaient les vieux amis de M. Thiers, M. Mi« gnet, M. Giraud, M. Boissier, Legouvé, Barthélémy Saint-Hilaire, puis les anciens compagnons de ses luttes du temps passé, ceux du moins qui étaient restés fidèles à sa personne, qui s'étaient rattachés à sa politique, et qui n'avaient pas déserté sa maison, le chevaleresque comte Roger du Nord, Ch. de Rémusat, Léon de Malleville et Calmon, et toujours le fidèle et dévoué Barthélémy Saint-Hilaire. Quels régals f et quelles leçons !

Il recevait tous les soirs à Versailles, à la Présidence, et plus tard à Paris, lorsqu'il y revint, découronné de son titre mais non de sa suprématie. Il avait les manières aisées d'un homme qui sent sa valeur^ et qui n'a pas besoin de s'imposer; mais pleines de simplicité et d'une bonhomie fine, parfois railleuse, mais sans méchanceté. Il était vif et remuant, presque toujours debout, il tenait la conversation; non qu'il s'imposât; il n'y avait pas trace de pédantisme dans ses propos; mais nul n'avait envie de l'interrompre, ni ne s'y risquait, surtout quand il parlait de la politique du jour. On aimait

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