‹ Le seize mai et la fin du SeptennatChapitre 77 sur 171 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

mieux l'entendre, et il ne supportait guère la contradiction. Lorsqu'il traitait un sujet quel qu'il fût, sa mémoire, qui était prodigieuse, lui fournissait mille souvenirs toujours intéressants; il émaillait sa conversation de traits spirituels et souvent malicieux sans amertume; il paraissait parfois s'égarer dans des digressions, apartés et détours amusants ou curieux, qui tenaient l'auditoire en éveil, tandis que, par des chemins de lui connus, il le ramenait à son propos. Son esprit, qui était pétillant, n'étaitjpoint à facettes : jamais de mots ; c'était un perpétuel rayonnement. 11 était amusant et sérieux à la fois. Il n'avait aucune pédanterie; et il discourait toujours, mais sans le paraître. Après ses journées de travail sans rémission, il faisait encore et toujours de la politique en causant; sans cesse occupé de raCTaire du moment, et poursuivant et faisant partout son œuvre de persuasion, collective ou individuelle. A chaque heure ainsi, il gagnait sa cause; mais au prix de quels efforts et de quelles fatigues I II ne cherchait pas les témoignages de dévouement et d'admiration, mais il aimait à penser que nous avions ces sentiments pour lui. Il savait bien qu'il méritait d'être loué, et malgré sa possession de lui-même qu'il gardait avec dignité, il était vaincu parfois par les émotions de son âme.

J'en veux citer un exemple. Le Journal Officiel du 16 mars 1873 annonçait que le territoire serait complètement libéré le 30 juillet, avant la date fixée par le traité, sauf Verdun qui devait être évacué le 15 septembre. Je revins le soir à Versailles pour voir M. Thiers et lui apporter, pour mon compte personnel, l'hommage de ma reconnaissance. Une soixantaine de membres de la Gauche et du Centre gauche étaient venus ; aucun de la Droite et du Centre droit. Au moment ou j'arrivai, il était presque seul. Il s'assit sur un canapé et me prit

près de lui. Je lui exprimai mon étonnement que FAssemblée tout entière ne fût pas venue. Il répondît que, le dimanche, beaucoup de députés étaient à Paris, les excusant presque : c après cela, ajouta t il, on n'aime pas à s'entendre dire qu'on va mourir! t 11 pensait à la dissolution de l'Assemblée qu'il supposait prochaine. Il était accablé de fatigue, et son visage en portait la trace. Je lui en fis l'observation, et il me dit alors que les deux derniers jours des négociations avaient été terribles. J'ai su qu'en effet, dans la dernière nuit^ on l'avait éveillé trois fois pour recevoir des dépêches et y répondre.

Le lendemain 17, le Centre gauche prit la résolution de charger son président, qui était alors Christophle. de faire une motion à l'ouverture de la séance, et de proposer à l'Assemblée nationale un vote de reconnaissante publique à l'occasion de la libération anticipée du territoire. La résolution était ainsi conçue : f L'Assemblée nationale déclare que le Président de la République a bien mérité de la Patrie ». C'était la formule antique que nous avions reprise ; et j'y avais fait ajouter son nom : c que M. Thiers^ Président de la République... »

Grévy fut prévenu de notre intention, et il exprima le désir que M. Thiers fût averti. Dès le matin du 18, j'allai à la présidence avec Ricard. M. Thiers nous reçut dans son salon. Ricard lui fit part de l'objet de notre démarche. M. Thiers prit le papier et relevant ses lunettes sur son front, comme il faisait pour lire, il lut le projet de résolution ; ses mains tremblèrent, ses yeux s'humectèrent, et sans pouvoir prononcer un seul mot, il ne put retenir ses larmes. Pernolet était aussi là.* Ricard et moi silencieux, nous avions les yeux humides devant l'émotion si profonde de ce grand citoyen*'

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