‹ Le seize mai et la fin du SeptennatChapitre 79 sur 171 · CHAPITRE IX lit · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX lit

Dieppe» 27 août 1877.

Mon cher de Marcère,

J*ai reçu votre aimable lettre, et je ne perds pas de temps pour vous en remercier. J'ai élé reçu ici avec beaucoup de cordialité, et j'ai trouvé quelque chose d'affectueux, mêlé à la vivacité du sentiment politique, qui m'a fort touché. Au milieu des misères du temps qui vous affectent^ il j a un progrès visible dans le pays qui est de nature à nous consoler. Du reste, les nouvelles sont tous les jours meilleures, et nous pouvons compter sur d'excellentes élections. Ce sera à nous à faire sortir de cette crise quelque chose de réellement bon et définitif, si on le peut. . . A vous de cœur.

A. Thiers.

Si on le peut... Ce mot trahit un fond d'anxiété sur le sort de notre pays. Il m'en parlait quelquefois, lorsque laissant de côté le ton de bonne humeur et même de jovialité qu'il affectait dans les moments les plus critiques, il trahissait le fond de sa pensée. « Voyez-vous, me disait-il, nous aurons bien du mal à tirer ce pays de l'état où les révolutions Tont mis ». Mais rien ne lassait son courage. Il était de ceux qui vont jusqu'au bout.

Le bout n'était pas loin pour lui. 11 rentra à Saint- Germain où il se proposait de séjourner pendant l'automne; et à son arrivée la population lui fit une ovation. 11 répondit à un discours de bienvenue : « Je suis heureux de votre visite et du témoignage d'affection que vous m'apportez. Comme je l'ai déjà dit depuis bien des années, je regarde la République comme le seul gouvernement possible en France. Ceux qui, ne pouvant rien mettre à sa place, s'attachent à contrarier son établissement, sont les vrais perturbateurs, les vrais anarchistes auxquels la France aura bientôt à demander

compte du dommage moral et matériel qu'on lui a fait essuyer cette année. Comptez donc sur ma constance à soutenir la République; mais permettez-moi d'apporter la même constance à la qualifier de conservatrice. Car pour qu'elle s'affermisse, il faut qu'elle soit aussi rassurante que libérale. Voyez les progrès que nos opinions ont faits cette année. Ils sont dus au calme et à la fermeté du pays. Persistons dans cette attitude. Soyons calmes et résolus et nous réussirons. Quand à moi je ne doute pas du succès. Tout l'annonce, et je n'hésite pas à vous en donner l'assurance. »

Ce sont les dernières paroles que M. Thiers ait prononcées en public. Le 3 septembre il mourait dans sa quatre-vingt-unième année. Il succombait à une congestion séreuse. On peut croire que l'effroyable labeur auquel ce grand serviteur de la France s'était livré dans les dernières' périodes de sa vie, l'avait prédisposé à cette maladie. Il en avait déjà]éprouvé les atteintes pendant qu'il était Président de la République à Versailles. Et ce fut ce grave incident qui me fit comprendre un propos que j'avais entendu de la bouche de Grévy.

Le 8 janvier 1875, dînant chez Mme Pelouze, la conversation fut mise sur M. Thiers. Et Grévy nous dit que lui, Grévy, avait été le seul homme dont Thiers s'était défié dès le séjour de l'Assemblée nationale à Bordeaux; et que cette défiance avait duré bien longtemps. « Il avait bien tort, ajouta-t-il ». Je compris pourquoi il disait cela en me rappelant une confidence que me fit un jour à Versailles M. Léon de Maleville.

Léon de Maleville était un familier de la maison Thiers; il datait dû temps de Louis-Philippe et il avait joué un rôle assez brillant à cette époque; il était alors député, et il appartenait aux camp des libéraux rangés autour de M. Thiers contre M. Guizot. Un beau vieillard

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