‹ Le seize mai et la fin du SeptennatChapitre 85 sur 171 · CHAPITRÉ X · texte numérisé non relu

CHAPITRÉ X

avait eu pour but et pour effet de rassurer la conscience du Maréchal qui aurait repoussé tout dessein de lui faire trahir son devoir. Mais le reste de la proclamation était rempli d'équivoques et de menaces. Le ministère annonçait que « si des élections hostiles aggravaient le conflit entre les pouvoirs publics, entravaient le mouvement des affaires, entretenaient l'agitation, la France, au milieu de ses complications nouvelles, deviendrait pour l'Europe un objet de défiance. » Et l'on faisait dire au Maréchal : « Quant à moi, mon devoir grandirait avec le péril. Je ne saurais obéir aux sommations de la démagogie. Je ne saurais ni devenir l'instrument du radicalisme, ni abandonner le poste où la Constitution m'a placé. »

Pouvait-on dire plus clairement à la France qu'il ne serait tenu aucun compte du résultat des élections^ si elles n'étaient pas conformes aux vues du ministère? Et combien ces vues n'étaient-elles pas en désaccord avec l'aflîrmation du Maréchal qu'il ferait respecter la Constitution, lorsqu'on apprenait chaque jour l'apparition de candidatures royalistes et surtout bonapartistes, pour lesquelles les partis hostiles à la République déployaient hautement leur drapeau? Parmi les 490 candidats déclarés ofiRciels, avec l'attache notoire du gouvernement et le monopole de l'affiche blanche, on comptait 240 bonapartistes, 98 légitimistes, 27 orléanistes, 125 monarchistes de toutes nuances; et dans le nombre des bonapartistes candidats des noms comme ceux de MM. Rouher, Granier de Cassagnac, Henri Chevreau, Échassériaux, Jolibois, Lachaud, Gavini, Abbatucci, Raoul Duval, Jérôme David, Dréolle, Busson- Billaut, Murât, Bourgoing, duc de Mouchy, Levert, Haentjens, duc de Padoue, prince de Wagram, Conneau, Prax Paris, Janvier de la Motte père, Pascal^

Haussmaon, Maupas, le préfet de police du 2 décembre I . . . les noms les plus éclatants et les plus sigoiflcatifs, dont l'adoption par le ministère ne pouvait laisser aucun doute sur la vraie pensée des auteurs du Seize Mai.

L'attitude, le langage, les projets ouvertement dévoilés du ministère et de ses agents dans les provinces avaient peu à peu déterminé dans la France entière un courant d'opinions très résolues, fondées sur les idées les plus chères à la nation depuis cent ans.

11 y a dans notre pays un fonds d'intérêts et de sentiments sur lequel il veut être rassuré. Quand il est inquiété et troublé sans ressources possibles au sujet des conditions essentielles de sa sécurité matérielle et morale, il s'abandonne à un mattre pour se débarrasser des factions qui l'oppriment. Cela s'est vu, et peut se voir encore, si les partis, en proie à leur délire, déchirent la patrie. Mais il faut qu'il ait perdu tout espoir de recours quelconque pour abdiquer son indépendance. L'indépendance est chez lui surtout une affaire de sentiment : elle tient de la passion de l'égalité qui est au fond de l'âme des Français. C'est autre chose que le goût du désordre et la fureur révolutionnaire qui porte aux changements et aux bouleversements perpétuels les peuples qui ont perdu leur équilibre. Le Français veut être son maître ; il aime à croire qu'il l'est : c'est un instinct de race; et il ne Ta jamais perdu, même sous l'ancien régime. Cet instinct se confondait alors avec l'amour du prince; et ce sentiment ennoblissait notre esprit de soumission et d'obéissance à nos rois. De la servilité I Jamais! 11 y a au fond de l'âme fran-

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