CHAPITRE X
m'a enchaîné à jamais par les liens de la reconnaissance. La population presque entière avait accepté, avec un entrain joyeux, l'avènement de la République. Cette " forme de gouvernement convient mieux qu'une autre à ses instincts démocratiques. J'avais trouvé là, parmi les gens les plus considérables de la contrée, des hommes, inconnus pour moi la veille, dès le premier jour mes soutiens dévoués, et devenus depuis mes amis, amis les plus fidèles, les plus désintéressés , les plus zélés que jamais un élu du peuple ait pu rencontrer : Sculfort Henri, aujourd'hui président du conseil général du Nord, un petit parlement; Herbecq, qui fut député de Maubeuge; Horrie, alors maire de cette ville; Hennetde Courtefroy, maire de Bavai, la ville gallo-romaine; Darche conseiller général; Eliez Evrard, député àBerlaimont; les Carlier, du Quesnoy; Ernest Dubois, du Quesnoy, et tant d'autres dont les noms sont liés à tous mes souvenirs de ce temps-là.
Combien les mœurs politiques étaient différentes de ce qu'on les a vues depuis, alors qu'au sortir d'affreux désastres toutes les âmes désolées s'attachèrent avidement à un idéal I
Ce fut un renouveau de la vie politique du pays. Je trouvai là dès le début, en février 1871 et depuis, — était-ce aussi la jeunesse ? — un élan, un mouvement d'idées, un concours de générosités sans aucun calcul, un désintéressement, un amour intrépide du bien public .qui m'emportaient dans la joie d'une vie ardente, tout entière alors donnée à la patrie. Nos chevauchées à travers la contrée, nos réunions dans d'humbles maisons de village avec tous les hommes assemblés, nos visites qui se changeaient en fêtes dans les demeures hospitalières, et l'entrain, et la belle humeur, et les luttes vaillamment soutenues; et, circulant à travers les fatigues,
•les difficultés, voire les intempéries, une intarissable gaieté; telle est l'image que je me représente de cette vie politique d'alors, exempte des cruautés, des amertumes, des vilenies que l'on a pu voir depuis.
Dès le premier jour, je les retrouvai tous, debout, prêts à combattre et résolus à vaincre. M. de Fourtou n'avait rien épargné pour nous. Il m'avait, paratt-il, par une distinction honorable, désigné comme un de ceux qu'il fallait à tout prix écarter du Parlement. Préfet, sous-préfet, maires — car on avait révoqué les anciens partout où on l'avait pu — commissaires, tout le monde officiel était sur pied. En sus des commissaires spéciaux et ordinaires de police, on en avait envoyé six autres dans ma circonscription composée de cinq cantons; et toute cette armée avait le mot d'ordre de terroriser les habitants et de faire triompher mon compétiteur. Celui-ci avait les honneurs de l'afûche blanche — marque de sa fonction de candidat officiel — il avait de plus la qualité particulière de Candidat du Maréchal. J'avais fait une profession de foi dans laquelle j'avais mis surtout en relief le caractère de la crise politique ouverte par le Seize Mai. J'y énumérais aussi les griers tels qu'ils s'élevaient de toutes parts contre le gouvernement et contre les procédés électoraux. Elle était loin pourtant d'exprimer dans sa vérité l'état de l'opinion, qui en était arrivée à une exaspération dont rien, de nos jours, ne peut donner l'idée.
Un de mes amis, parlant de la pression gouvernementale, m'écrivait : t Ça va jusqu'à la folie! » — Un autre : « Les électeurs sont tellement terrifiés qu'ils se refusent à faire des protestations et à les signer. » — A propos de poursuites dirigées contre un journal qui soutenait ma candidature, Herbecq m'écrivait : c La poursuite a été décidée en conseil des ministres. Le