CHAPITRE X
Procureur de la République a lu à l'audience la lettre de M. de Broglie. Henri Sculfort a entre les mains là lettre de l'avocat, M* Manesse, qui relate le fait. » Le publiciste le plus accrédité du département du Nordj un homme de grand talent, espril supérieur, écrivain de race, M. Verly, directeur de VÉcho du Nord, journal de Lille, m'écrivait de son côté : t Vous pouvez voir que j'ai échappé à la persécution jusqu'à présent, et que je fais des miracles d'équilibriste pour ne pas tomber à mon tour de la corde raide. Triste temps et triste métier! C'est à casser sa plume de rage et de désespoir. Que nous réserve l'avenir???... »
Un dernier fait, vraiment odieux celui-là, porta jusqu'au paroxysme l'exaspération des populations témoins de ces excès. C'était au Quesnoy, le jour même de l'élection, là où on redoutait le plus im succès pour ma candidature. On voulut frapper un grand coup; et on avait choisi comme victime la famille Carlier, qui avait commis le crime irrémissible de m'accueillir avec amitié, et de mettre à mon service son influence qui était grande. C'était une famille de négociants haut cotés dans la contrée, une de ces familles modèles, patriar» cales, où les vertus domestiques et civiques étaient de tradition, famille honorée entre toutes et digne de l'être, environnée d'une universelle considération. On imagina de porter une main hardie et vraiment criminelle sur cette maison, où je recevais l'hospitalité. Le nom seul, à plus forte raison l'appareil de la justice est l'objet d'une révérencieuse terreur dans ces familles chez qui le sentiment du bon renom et de l'honneur est si puissant. Or voici le récit que m'adresse, après vingt ans passés, dépouillé de tout sentiment rétrospectif de représailles, une jeune femme, petite fille de la maison. Je le transcris sans y rien changer :
46l LE SEIZE MAI 4877
Le jour des élections législatives, mon père avec ses amis était à la mairie depuis le matin, luttant contre tous les procédés d'intimidation et de pression que les adversaires mettaient en œuvre. C'est alors que fut organisée cette manifestation qui, dans l'esprit de ses auteurs, devait faire un coup de théâtre et qui échoua si piteusement! Le commissaire de police du Quesnoy, M. Leroy, accompagné du brigadier de gendarmerie, M. Gragniot et de deux gendarmes se présenta chez ma grand'mére qui était déjà sérieusement malade, et lui lut un ordre en vertu duquel il allait procéder à une perquisition chez mon père qu'on soupçonnait de receler les terribles brochures que vous savez, que l'on redoutait tant, et qui se trouvaient dans toutes les mains. Vous vous rappelez, monsieur, combien, dans notre petite ville, les esprits étaient surexcités à cette époque et quelle ardeur régnait parmi les combattants.
Une partie de la population avait suivi mon père qui, prévenu, accourait en toute hâte, pendant que ma mère, aidée de tout le personnel, faisait disparaître des paquets entiers de ces criminelles publications. Un va-et-vient s'opéra sous l'œil bienveillant des gendarmes fort ennujés de la besogne qu'on leur faisait faire, et cela pendant que M. le commissaire relisait à mon père avec une morgue croissante, ses instructions. Mon père qui ignorait la disparition des petits livres incriminés s'attendait à son arrestation et disait au commissaire : « Vous allez m'arrêter, mais je vous jure que nous traverserons la ville à pied, moi entre deux gendarmes et les menottes aux poings, > ce qui, je crois ne se serait pas effectué sans difficulté. C'est alors que commença cette perquisition rageuse, on n'épargna rien, fouillant toutes les chambres, faisant lever les enfants pour renverser leurs literies, remuant toute la paille et le foin des greniers, etc. M. le commissaire dut s'en aller avec sa courte honte, au milieu des huées de la foule, suivi de ses gendarmes qui souriaient...
Telle fut cette journée mémorable qui finit par votre éclaianl succès et qui signala la fin de cette époque de terreur