‹ Le seize mai et la fin du SeptennatChapitre 93 sur 171 · CHAPITRE XI ili · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI ili

mérité : et ce que fit la France, elle pourra le refaire encore : elle n'a pas épuisé, Dieu merci, sa vertu civique. Mais le mérite en revient à la nation entière et non pas à un homme. Il convient de rendre au pays ce qui lui est dû. C'est lui qui a tout fait. II convient également de faire justice d'une légende créée en vue d'attribuer l'honneur du 16 mai à une autre politique inaugurée beaucoup plus tard, et en tout contraire à la pensée que nous fîmes alors triompher.

Toutes les fractions de la Gauche s'étaient unies pour une action commune. Gambetta, comme les autres, eut sa place dans la phalange. Son influence était loin d'être prépondérante. Le pays était à peine encore rallié à la République, que l'on voyait toujours un peu en rouge; et comme il en était le représentant le plus en vue, il se détachait des autres dans la résistance. Mais il inspirait alors plus de méfiance que d'enthousiasme.

c Gambetta n'est pas désiré, m'écrivait un des hommes les plus clairvoyants et les plus pondérés de notre parti, M. Robert de Massy (d'Orléans). On lui rend justice. Ses derniers discours ont été très goûtés. Mais il n'est pas l'homme de la situation; et, d'intuition, ceux-là mêmes qui l'acclameraient le plus volontiers, croient que son heure n'est pas venue; qu'il le comprend, et qu'il ne sera pas un prétendant. Les regards se tour-^ nent vers Thiers et Grévy. Les campagnes ne connaissent que M. Thiers et ne pensent qu'à lui. Chez nous, surtout, où on a tant souffert de la guerre (Orléans), le petit bourgeois qui a fait la paix, libéré le territoire et payé cinq milliards sans que les impôts de la terre aient

été augmentés très sensiblement, reprend un regain de popularité et sa réapparition serait une ovation. Je ne vous donne pas mes idées, je vous indique le sentiment qui se fait jour et la physionomie de tout ce qui m'entoure... » Oui, le soulèvement du pays fut Tœuvre de chacun de nous dans nos circonscriptions électorales. C'était encore M. Thiers qui apparaissait, tant qu'il avait vécu, comme le chef, et ses amis les plus proches avaient le plus de crédit auprès du suffrage universel.

Mais le succès des élections fut l'œuvre du gouvernement lui-même plus encore que la nôtre. Les abus, la violence même éhontés de quelques-uns des ministres et des agents administratifs, les excès commis avec un caractère de prévarication plus irritant que les autres, dans l'ordre de la justice (1), suscitèrent partout une grande indignation, qui se tournait en entraînement vers les 363. Lorsque nous disions à la nation qu'il s'agissait moins encore des institutions républicaines menacées que de sa liberté, de ses droits les plus nécessaires et les plus chers, elle pouvait nous croire : les ministres se chargaient de confirmer nos dires. On sentit la blessure faite à la dignité du pays; et ce fut la nation elle-même qui, avec la spontanéité de ces sentiments élevés et généreux dont elle est coutumière, défendit alors sa propre cause avec celle des 363. Oui, ce fut un grand et beau spectacle, exempt des mélanges impurs et répugnants qui corrompent souvent les meilleures causes, lorsque la politique est mise au service d'intérêts vulgaires ou de personnalités simplement ambitieuses. Il faut en faire honneur à la France.

(1) En moins de cinq mois, le garde des sceaux ordonna 2,700 poursuites en matières politiques, fit condamner les inculpés à un million d'amendes et 46 ans de prison. — (Zévokt, Hiiioire de la iroiiième République, t. II, p. 357).

Page 1