‹ Le seize mai et la fin du SeptennatChapitre 94 sur 171 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Tels ont été le relief et le lustre de la lutte et de la victoire des 363 que, de nos jours encore, le parti révolutionnaire lui-même voudrait s'en attribuer le bénéfice, il compte, non sans raison, sur l'étrange ignorance dans laquelle le monde politique actuel est plongé au sujet d'événements pourtant si récents. Un des membres importants de ce parti, M. Mesureur, ne disait-il pas naguère, dans un discours prononcé à Amiens et publié dans le journal le Voltaire du 19 mai 1897 : « Tous ces actes (il s'agissait du ministère Méline comparé à celui de M. de Fourtou !) constituent un véritable renouvellement du 16 mai 1877, dont nous fêtons glorieusement l'anniversaire, car nous en avons été les vainqueurs I »

Voilà un anachronisme que l'on pourrait dire éhonlé, s'il était prémédité. La vérité est que le parti révolutionnaire qui, sans doute, existait déjà à l'état latent, n'avait garde alors de se montrer. Il eût fait horreur au pays, et il Faurait rejeté dans les bras de la réaction. Pas un instant, il ne fut question ni de la revision de la Constitution, ni de la guerre à la religion catholique, ni des lois intangibles — qui n'étaient ni faites ni même soupçonnées, » ni de la séparation de l'Église et de l'État, ni des lois antisociales, de ce qui forme enfin la trame de la politique radicale. On se plaignait de Tingérence abusive du clergé dans les affaires du gouvernement : on lui reprochait d'avoir pris parti ouvertement contre la République. Il n'avait pas encore reçu la direction pontificale si pohtique qui lui a été imprimée depuis. Le pays ne nourrissait aucun esprit d'hostilité contre la religion elle-même. Lors donc que Ton assimile les luttes de nos jours, celles qui ont suivi l'avènement, en 1879, du vieux parti républicain, au conflit du Seize Mai, on fausse l'histoire dans un intérêt de parti; et on prétend Attirer à soi l'honneur d'une lutte qui fut très belle,

n* LE SEIZE MAI 1877

qui a laissé le souvenir d'un triomphe pacifique de la liberté sur des passions aveugles, mais dont le caractère était bien différent de celui du triomphe actuel et momentané du parti révolutionnaire sur la société fran^ çaise, telle que les siècles, son génie propre et ses tra* ditions l'ont faite. L'erreur historique, que l'on cherche à faire prévaloir, devrait soulever mille contradictions, si les hommes politiques de nos jours se doutaient de ce qui s'est passé chez nous, il y a seulement vingt ans. J'élève ici, au nom de la politique que j'ai servie, ma protestation personnelle.

Quel fut l'effet produit par les élections dans le gouvernement, dans le monde politique et à l'Elysée? De ce côté, je ne puis guère apporter mon témoignage : je n'étais pas initié, et je n'ai jamais cherché à voir dans le jeu des autres. J'ai su depuis, par les confidences du colonel Robert, qu'immédiatement après les élections, le Maréchal eut Tidée de se retirer. Il n'avait jamais eu grande confiance dans le succès de l'aventure; et quand il vit qu'elle avait tourné à sa défaite, comme un soldat vaincu, il était disposé à se rendre. Mais son entourage l'empêcha de suivre ce premier mouvement. Les uns, amis dévoués et sincères, tenaient que son honneur était engagé à ne pas abandonner la partie. D'autres, le plus grand nombre, sentaient que leur sort était lié au sien, et ils n'entendaient pas succomber sans lutter jusqu'au bout. On sut faire jouer un ressort qui tenait à rhonneur de Thomme. Abandonnerait-il, sans chercher à les défendre, ceux qui s'étaient attachés à sa fortune? 11 était sensible à ce genre de raisonnement. Il resta donc jusqu'au bout de l'aventure, et môme au-delà%

Page 1