CHAPITRE XI
Beaucoup de résolutions contradictoires furent agitées dans le trouble au milieu duquel tout le monde, un peu éperdu, fut jeté. Il fut notamment question d'une seconde dissolution; et on prêta à ce sujet au Maréchal un propos qu'il avait dû tenir, c Je leur demanderai la dissolution- de la Chambre, dit-il en parlant du Sénat, et s'ils me la refusent, je leur donnerai ma démission. > — Il fut sûrement trèa irrésolu et très perplexe sur ce que lui conseillaient sa dignité et son devoir. J'ai su par le même témoignage que Mgr Dupanloup, contrairement à ce que l'on croyait généralement, avait dès le lendemain des élections, écrit au Maréchal pour lui conseiller de se séparer de ses ministres, et de former un nouveau ministère avec M. Dufaure et avec moi. Cette révélation a été pour moi bien inattendue, et il a fallu pour que j'y croie, que M. le colonel Robert m'assurât qu'il avait la lettre de l'évéque d'Orléans dans les mains.
Je n'étais pas alors accoutumé à beaucoup de justice de la part des membres de la Droite. Tous les membres du clergé pourtant ne partageaient pas les sentiments de défiance presque haineuse que je rencontrais de ce côté avec la conscience de ne pas les mériter. On me pardonnera de transcrire ici le passage d'une lettre que je reçus alors d'un vieux curé de campagne, que je ne connaissais pas, honoré entre tous pour son caractère et pour ses vertus, le curé de Wargnies-le-Grand (Nord). « Voilà, me disait-il, ce que j'ai eu plusieurs fois, l'an dernier, le désir de vous écrire, lorsque je vous voyais en butte aux attaques odieuses de journaux prétendus religieux. 11 y avait au moins alors un prôtre catholique, qui, tous les jours, priait pour vous, au saint sacrifice, et qui ne manquera pas, quoiqu'il arrive, de le faire chaque jour à l'avenir, avec toute la ferveur pos-
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sible. Je sais qu'ayant pour vous ces sentiments, je suis dans le véritable esprit de Notre Seigneur, et je suis sûr que nos grands catholiques, les Lacordaire, les Montalembert, les Gratry, qui regrettaient tant le malentendu qu'on aggrave à l'heure actuelle, je suis sûr qu'ils seraient aujourd'hui avec vous, i >
Telle n'était pas l'opinion des journaux dits religieux, de ce temps-là. c On raconte, disait la Défense^ qu'un ministère (où pour narguer le Maréchal reparaissait M. de Marcère), obtiendrait le sacrifice de la moitié des préfets sans compter les sous-préfets. De sorte que le Maréchal trahirait la bonne moitié des gens qui ont le droit de compter sur sa parole. >
Les journaux de cette époque, sous l'empire de passions que l'on explique sans qu'elles se justifient, ont entraîné leurs lecteurs, qui d'ailleurs les y poussaient, dans des voies sans issues qui ont abouti au triomphe de la politique révolutionnaire. Les hommes de la Droite qui s'étaient faits mes adverscdres sans me connattre, ne s'étaient pas demandé à quels sentiments j'obéissais. Cela était fort simple. J'avais lu l'histoire du siècle et médité sur leurs œuvres. Je souhaitais ardemment pour la France un avenir meilleur. Leurs auteurs ou euxmêmes avaient gouverné la France depuis cent ans; et nous assistions aux catastrophes de la fin. Ce n'était pas pour nous engager à recommencer.
J'avais cru, dans le premier moment, que tous les Français avaient racheté le passé dans le baptôme du sang généreusement versé par tous en 1870 et 1871. Oui : il y eut un jour, jour fugitif, où tous les Français sans distinction, parurent abjurer les erreurs du passé, dépouiller le vieil homme, et s'éprendre tous ensemble d'un idéal de gouvernement vraiment libéral, anonyme, accessible à tous, dans lequel les conservateurs auraient