Voir aux Morceaux choisis, p
Les dieux, par pitié pour son infortune, le métamorphosent en coucou. La verve et la gaieté de Passerat sont inaltérables. Pauvre, voyant sa pen^ion mal payée ou supprimée, il adresse au roi ou au trésorier de l'époque des suppliques dont le style original vaut celai de Marot :
Mes vers, Monsieur, sont peu de chose, Et, Dieu merci, je le sais bien ; Mais vous ferez beaucoup de cliose, Si les changez en votre prose.
Il apprend que Thulènes, le fou du roi, vient de mourir; il demande sa place.
Le poëte et le fou sont de même nature.
Frappé de cécité, il se trouve supérieur cà Homère qui n'était qu'aveugle et poêle, tandis que lui est aveugle, poëte et professeur; et parodiant le mot de Léonidas : « Tant mieux, dit-il, je combattrait l'ombre. »
Ce poêle de la vieille roche est un bon citoyen. Les malheurs de la France désolée par la guerre civile, et envahie par les reîtres, alliés des prolestants, lui inspirent des pièces remarquables, où une émotion profonde se cache sous l'ironie. Telle est cette Sauvegarde de la maisonde Bagnolet tant de fois citée, où, s'adressant à ces « diables du Rhin »
Empistolés à visage noirci,
il leur souhaite de ne plus « entrer en cette terre » et d'aller combattre ailleurs.
Ainsi jamais ne vous faille la guerre.
Ainsi jamais ne laissiez en repos Le porc salé, les verres et les pots... Ainsi toujours couchiez-vons sous l'étable, Vainqueurs de soif et vaincus de sommeil. Ensevelis en vin blanc et vermeil.
Sales et nus, vautrés dedans quelqu'auge Comme un sanglier qui se souille en sa bauje ! Bref tous souhaits vous puissent advenir Fors seulement en France revenir, Qui n'a besoin, ô étourneaux étranges, De votre main h faire ses vendanges !
Rappelons aussi les quatrains qui accompagnent la Ménippée^,
i. Voir quelques-uns de ces quatrains aux Morceaux choisis, p. 53, n. t.
la chanson sur la journée de Senlis où le duc d'Aumale prit honteusement la fuite, cl dont le refrain est :
Il n'cist bon que de bien courir.
Rien n'égale en fraîcheur certaines chansons : le Premier jour de nwi, J'ai perdu ma tourterelle, certaines parties de l'églogue intitulée Catin. Ce poëte, qui avait horreur des mauvais vers *, mériterait assurément les honneurs d'une édition nouvelle.
Jean Vauquf.ltn de la Fresnaye * débuta à dix-neuf ans par deux livres àc Foresteries, qui semblaient promettre un talent original. 11 y décrit les bois, les champs de la Normandie qu'il peuple de faunes et de bergers élégants et raftinés. Plus tard, il rougit de cette production de sa jeunesse et, trop sévère peutêtre, ne les fit pas entrer dans l'édition de ses œuvres en 1605.
Les Idylles ou, comme les appelle Vauquelin, les Idyllies, sont supérieures aux bergeries des maîtres de la Pléiade. Plus voisines des églogues antiques, ce sont, comme il le dit lui-mémo, des imagetes et 'petites tabldcs de fantaisies d'amour où paraissent non plus des Toinon et des Catin, mais des Philanon, des Philis, des Galatée. Dans ce cadre antique, Vauquelin a introduit des sentiments modernes. Ce ne sont plus des seigneurs et des princes auxquels Je poëte prête la parole; c'est lui-même qui parle, et qui exprime ses sentiments intimes.
Ces poésies champêtres, où respire un vif sentiment de la nature, furent suivies d'œuvres d'un genre nouveau, de satires. Vauquelin, marié, magistrat, a laissé les agréables passe-temps de sa jeunesse ; s'il cultive encore la poésie, c'est en philosophe et en moraliste. A lui revient l'honneur d'avoir introduit chez nous un nouveau genre littéraire. Non qu'avant lui, on n'eût écrit déjà des satires ; sans remonter plus haut que le seizième siècle, les coq-i-l'âne de Marot, le Poète courtisan de Du Bellay, le Médecin courtisan, le Courtisan retiré de Jacques de la Taille, la Dryade violée de Ronsard, ses Discours des misères du temps, son Appel au peuple françois, les pièces de vers dont Passerai, Rapin, Durant accompagnent le Catholicon, sont des pièces satiriques. Mais jusqu'à Vauquelin, le nom de satire n'est pas prononcé ; la satire n'est pas considérée comme un genre.
1. Amis, dit-il (Jaus son épilaplie, ( Amis, de mauvais vers ne chargez pasina lotubc.
Afin que rien ne [JOÙJe {])i}sc) .'i ma ci'ndre j
[ul niea os, I i- Voir aux Morceaux choisis, p. 273.
Vauquelin s'inspire d'Horace. Il en a l'er.Jonemenf, le bon sens poétique, la philosophie indulgente, mais, plus qu'Horace, il a le sentiment du devoir et de la morale. Ses vers sont d'un honnûte homme, ;\ l'àme élevée, au cœur fier. Quand le spectacle des vices du temps excite son indignation, son style se colore, et il trouve des traits vigoureux.
Ses sonnets ne sont pas seulement des sonnets amoureux, comme ceux de ses amis de la Pléiade ; il y fait entrer des pensées graves, des développements sérieux pour lesquels cette forme ne semble pas faite. L'amour de la pairie et le spectacle des maux qui désolent la France lui inspirent des plaintes éloquentes. Le poëte, chez Vauquelin, est uni à l'honnCte homme, au bon citoyen.
Après les ^a^iVes, l'œuvre la plus importante de Vauquelin est son Art poétique en trois livres, composé, vers 1S75, à la prière de Henri lil. Cet ouvrage est la poétique de la nouvelle école, comme les arts poétiques de Sibilet et de Fabri étaient la poétique des écoles de Marot ou de Le Maire. L'auteur s'y inspire d'Horace et d'Aristote, mais il ajoute à leurs préceptes son expérience personnelle et sa connaissance de notre littérature. Il fait preuve de goût et de sens; il préfère à l'imitation des anciens la culture des genres nationaux; il croit qu'au lieu de jouer sur la scène Persée et les fables grecques, il vaudrait mieux représenter les drames de l'iiisloire sainte. On a accusé Boileau d'avoir imité Vauquelin qu'il ne cite pas une seule fois ; cette accusation ne nous paraît pas fondée elles ressemblances qu'on peut trouver entre les deux auteurs doivent remonter à la source commune où ils puisaient. Si Boileau avait connu Vauquelin, il n'aurait pas commis les erreurs qu'on trouve dans les vers où il prétend retracer l'histoire de notre littérature.
Vauquelin a donc quelque valeur. D'où vient l'oubli dans lequel il est si vite tombé ? De son inexpérience dans l'art de composer et d'écrire. Son style est incorrect et diffus. L'Art iwétique, malgré sa division en trois livres, présente un désordre complet, l'auteur se répète et revient sur ses pas. Malgré des qualités solides et estimables, malgré de beaux vers qu'on peut détacher de ses œuvres, Vauquelin n'est pas un véritable poêle.
Claude Gauchet, aumônier de Charles IX, fit paraître en 1583 un poëme intitulé les Plaisirs des champs, divisés en quatre livres, selon les quatre saisons de l'année, qu'il refondit en partie dans une seconde édition donnée vingt et un ans plus tard. Le
titre de cet ouvrage en indique le sujet. Gauchet décrit les travaux, les fôles, les jeux des paysans ou plutôt des genlilshommes campagnards ; la chasse, dont les exercices variant avec les saisons forme l'objet principal de ses peintures. Ce poëme est écrit avec verve, les descriptions sont pittoresques et précises ; Gauchet ne fait pas d'idylle, et décrit naïvement, familièrement, sans redouter la vulgarité, les diverses scènes champêtres qu'il déroule sous nos yeux. Mais son style est incorrect et négligé.
Jean le Houx S avocat de Vire, continua ou reprit les traditions du foulon virois, Olivier Basselin. Il fit l'éloge du vin dans des chansons ou Vaux de Vire, qui pendant longtemps ont été attribués à Basselin ; il passait seulement pour les avoir remaniés. La critique contemporaine a rendu à Le Houx son œuvre, et reconnu en lui un poète original. On ne saurait assez admirer la fécondité avec laquelle il varie l'éloge de la précieuse liqueur. Sa verve inépuisable crée sans cesse de nouveaux motifs et des rhythmes nouveaux. Son vers est net et franc, sa langue correcte.
ÎNous voici arrivés à la fin du seizième siècle. L'école de Ronsard, après cinquante ans, s'affaiblit et languit. Après Desportes est venu Bertaut, après Bertaut, Duperron, qui a laissé de faibles imitations de Virgile et d'Ovide, des sonnets amoureux, des stances, des complaintes raffinées et froides et quelques belles paraphrases de psaumes et d'hymnes de l'Église. Duperron marque la fin de l'école.
A ce moment un gentilhomme normand, François de Malherbe, préparait au fond de sa provip.ce une révolution littéraire ; il déclarait détestables les poésies de Desportes et même celles de Ronsard, et enseignait à quelques amis l'art de faire difficilement des vers faciles. Duperron, qui présenta Malherbe à Henri IV, disait qu'il avait renoncé à la poésie depuis qu'il avait vu les vers du poêle normand.
Et cependant, c'est à l'heure où une école nouvelle va se lever sur les ruines de l'ancienne, que celle-ci jette soudainement un dernier et splendide éclat. En 1G08, paraît un recueil de satires qui placent leur auteur au premier rang des poètes français ; nous parlons de Mathurin Régnier.
RÉGNiKR, dit Boileau, est le poète français « qui, du consentement de tout le monde, a le mieux connu avant Molière les mœurs et les caractères des hommes. » Les satires, en effet,