CHAPITRE PREMIER La fin du théâtre du moyen âge
Le seizième si(''cle voit finir le théâtre du moyen Ti^eet corn mencer le ih(>âlre mo lerne. Les mi/stéres, les moralités, les sotties et les [■■ic(S di?pa!ais-ent pour faire place h la tragédie et à la comrdii:. Nous assl-totis à la chute d'un art dramatique qui vécut plus de qualre siècle-:, et à li naissmce d'un art nouveau qu(; Citriieille, Racine et M dii'Te porteront à sa perfection.
Les my-teres représenlaient su;- la sci">ne les événements les plus remarquables de l'histoire sacrée. Oa jouait, pour l'édiûcalion du public, la vie et la mort de Jésus-Christ, l'histoire de Ta Vierge, des sainis. d'Adam, des patriarches, etc. Nous n'avons pas à raconter la formation de ce théâtre religieux sorti, par un (lévelnpp(!rnent naiurel , des cérémonies catholiques, de la m(?me manière que le IhéAlre éiail né, chez les Athéniens, du culte de I?acc.hiis. Ce Iho.lire, qui existait déjà au onzième ^;i(jcle, resta deux siècles aux mains du clergé. Au treizième, .'es poètes laïques commencent à compositr des œuvres dramatiques du Tn('m<' pcnre : Jean lîo h;!, le Mirudo di! saint Nicholas; Rutebieuf, celui de saint Théophile, etc., et le clergé en
1. Doilcau rcpi'ochc Ji ^(Stïiiier «ses rimes 1 plus du siècle que de l'huinme. Ce n'est yniqucs». R('{;iiier |))Ui-t:iiil uiî passa ipi'à p.irtir du xvii» siècle que la langue ;;iniaia au xvi-' sjcc'e p ^ur un p.jële h- | Irinçaise a cessé Ui' braor l hminùtcté. < cncicux. Sa hardiesse d'expivsd on vient • t. Sur le théâtre au inuyeu âge, vuir
LE THÉÂTRE AU XVl" SIÈCLE. 147
abandonne la rcprésontalion à des laïques. Quand une ville voulait se donner la représentalion d'un de ces s[)cc(acles, les bourgeois notables se réunissaient, et avec le concours des échevins, du cbapilre, des autorités civiles et ecclésiastiques, élevaient un iliéAtre en planches sur la place publique, faisaient fabriquer des décors, des costumes, engageaient et formaient des acteurs; la représentation était précédée d'une n.cnslre ou procession de tous les personnages du drame en grand costume, et d'un cnj public {proclamation) en vers, invitant la foule à assister au mijstére.
A côté de ces représentalions édifiantes, il y avait des spectacles, des /eux plus profanes. Dans certaines fêles populaires, on représentait des farces, petites comédies grossièrement intriguées. Celaient des cuides ou fabliaux mis en action.
Dans certaines circonstances solennelles, telles que l'avénemcnt d'un roi, le mariage d'un prince, etc., on donnait aussi des représenlalions mimiques dites entremets, sortes d'intermt^des où l'on faisait passer sous les yeux du public les tableaux les plus divers : masques, décors, merveilles de mécanique, oiseaux, animaux rares, hommes sauvages, sallimbanques, etc. Ces tableaux se continuèrent jusqu'au règne de Henri II.
Les spectacles que donnaient souvent dans le nord de la France les sociétés littéraires et musicales connues sous le nom de Puys^, étaient d'un caractère plus élevé ; telle est la pastorale de Hobin et Mnrion, due au pnëte Adam de la Halle à la fin du treizième siècle. Les pièces jouées par les Puys avaient souvent un caractère allégorique, comme on peut le voir par le titre de l'une d'elles, Picne de It Broche qui dispute à Fortune contre Réson. De là sont sorties peut-être les moralités.
Le commencement du quinzième siècle fait époque dans l'histoire théàtrah; du mnyeu Age. lîn 140-2, une société de bourgeois de Paris reçoit de Charles Vï le privilège « de faire jouer quelque mystère que ce soit, suit de la Passion et Résurrection ou autrequelconque tant de saincts comme de saincles qu'ils voudront
l'excellent résumii qu'en donne, d'après ' vornemlilich in xvi Jahrliiindert, Gotha, les derniers travaux de la science, M. C. 1858, in 8). Nous avotis mis à coutribu- Aubertin dans son //'S aire de Ui laKgne tion ce dei-niei- travail qui cHudie les caetdelahttéralnr'- f a:ir.iiUi' 'inmoypii âç/fi, racicres de notre théâtre. Iraiiique depuis t. I, p. ^72-578- Sur le théâtre au xvi» siè- la Céopâ're de Jodelli> jusqu'à l'^fforace cie,'voir Sainte-Beuve, <-'''/e'U, etc., p. 173 de Corneil e et dont l'introduction préets'uiv. et surtout Ebert (//i^^'iin? f/u rfeo('- sente uu intéressant résumé de l'histoire l'ppement de la tragéilk frnnçnise. mi ci- . du ihéàii-e du moyen âge. -paiement ùuseizièni>'S'ècle(V.n\.vi\c\>.e\\\n'^-\ t. Cf. Morceaux clioisis, p. 204, n. 7. geschichte der franzosiachen Tragœdie,
esliro et mettre sus {sur la scène), tootes et quantes fois qu'il leur pkiira.» Avec la confrérie de la Passion, Paris a son premier théâtre ; il s'établit dans l'hôpital de la Trinité, près de la porte Saint-Denis.
Peu après se fondent deux nouveaux théâtres, celui des Clercs de la Basoche et celui des Enfants saiis souci.
Les clercs de la Basoche ou clejrs du Parlement formaient une corporation depuis le régne de IMiilippe le Bel, qui leur avait donné des privilèges, des statuts et une juridiction spéciale. Dans les vingt premières années du quinzième siècle, ils obtinrent le droit de représenter, soit chez des particuliers, soit ■X des jours déterminés sur leur thOâlre du Châtelel, à côté des farces, des pièces spécia'es d'un caractère allégorique qui reçurent le nom de morahlés.
Vers la même époque, aune date qu'on ne peut déterminer exactement, des fils de famille, voulant prendre leur part des diverlisscme ts que donnaient les clercs de la Basoche, obtinrent également, sous le titre de Soc été des Enfants sans souci, le privilège de représenter, à côté des farce?, des pièces qui reçurent le nom de soties. Les Enfants sans sowa jouaient aux Halles *.
Les deux sociétés étaient rivales; par un accord à l'amiable, chacune d'elles concéda à l'autre ses droits et les unes et les autres jouèrent à la fois des moralités, des sot es, et des farces. D'un antre côlé, les confrères de la Passion firent avec les Enfants sous souci un traité, en vertu duquel ceux-ci purent jouer leurs soties sur le théûlre de la Trinité, et fournirent plus tard des acteurs pour les rôles comiques qui s'introduisirent dans les mystère?.
Telle était à Paris l'organisation régulière du théâtre au moyen Age. La province suivait l'exemple de la capitale; et dans les grandes villes se formaient des corporations, spécialement i)0ur la re|)résenlation des mystères. Angers, Bourges, Metz, Orléans, Poitiers, Rouen, Saumur, Tours et Troyes se distinguèrent par l'éclat de leurs représentations dramatiques.
Le quinzième siècle est la grande époque de notre théâtre; les mystères, les moralités et les farces élargissent leurs cadres ; les solies prennent un caractère déterminé.
Les mystères dans la variété des sujets qu'ils ont embrassés
1. Sur l'origine des clercs de la Hasoche et lies Knlaiits sans souci et sur les rapports qui unissaient ci.'s deux sooidtés, voir le livre de .M. A. l'abrc, A'-s clercs
du Palaii. Lyou, 1S7U, i' édition. La première édition a pour sous-titre des CU'rca Je la ISas'ichi;
LIi THÉÂTRE AU XVI" SJÈCL1<:. 149
peu à peu, peuvent se ramener à trois classes : mysières proprement dits qui traduisent par pe^'sonnnigcs les récils du Nouveau et de l'Ancien Testament; miracles, qui représentent quelque aventure merveilleuse d'un saint* ; mysières profanes, qui mettent sur la scène des événements historiques ou légendaires, et qui n'ofTrent plus rien de religieux : tel est par exemple le myslèrede G riselidi s {i^db )^, ce\u\ de la destruction de Troie la grant (vers 1450), celui du siège d'Orléans (deuxième partie du quinzième siècle). Avec cette dernière sorte de mystères, le théâtre religieux fait place au ihcAlre profane.
Les murait s sont d'ahord de simples allégories morales, mises en aciion. On peut en juger par le litre de la moralilé suivante : « Moralité nouvelle des enfauls de Maintenant, qui sont escoliers à Jabien, qui leur monstre à jouer aux cartes et aux dez et entretenir Luxure, dont i'ung vient à Honte et de Honte à Désespoir et de Désespoir au gibet de Perdition, et l'aultre se convertit à bien faire. VA à treize personnaiges, c'est assavoir : Le Fol, Mainlenant, Mignotte, Bon avis, Inslruclion, Finet, premier enfant, Mauduil, second enfant, Discipline, Jabien, Luxure, Honie, Désespoir et Perdition^. »
A ces moralités purement allégori ues s'ajoutent les paraboles, où l'action est plus réelle, et dont l'Evangile fournit les sujets les plus populaires. Telles sont celles de YEnfant prodigue, du Mauvais riche. Viennent enfin des moralités qui se réduisent à la représentation de quelque trait propre à mettre en lumière une qualité morale, une verlu. Telle est la «Moralité ou histoire rommaine d'une femme qui avoit voulu trahir la cité de Homme, et comme sa fille la nourrit six senmaines de son lait en prison; à cinq personnaiges, c'est assavoir : Oracius, Valérius, le sergi'nt, la mère et la fille*'. » La moralité allégorique, la première en date, perce déjà dans les jeux que donnaient les Pnys au nord de la France, durant le treizième siècle. Entièrement constituée dans la première moitié du quatorzième siècle, elle s'est sans doute développée sous l'influence du système d'allésories qu'on voit s'épanouir dans le Roman de la Rose, et qui semble porter la trace des abstractions et des subtilités scolasliques.
La sotie, qui paraît la forme la plus récente du drame du
1. Spécialement des saints locaux, dans | 3. Viollet le Duc, Ancien théâtre franles villes de province. ] çais, t. lU, inUio.
2. Bocace dans son Décamêron a le l 4. Id., ibvi., t. tU (pièce 54). premier raconté l'histoire de cette héroïne |
rélèbre au moyen âge.
150 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU XVr SIÈCLE.
moyen âge, offre quelque chose de satirique : c'était une sorte de mascarade où les sotz et les sottes, commandés par la mère sotte et le prince des sotz, dans des rôles déterminés .1 l'avance, livraient à la risée publique les abus et les ridicules, avec une liberté de langage illimitée, et flagellaient audacieusemen toutes les sottises des hommes depuis le peuple jusqu'au roi. C'est l'ébauche de la comédie de caractère, et un essai de comédie politique, qui parfois fait songer à Aristophane.
Nous avons parlé de \a farce, conte ou fabliau mis en action. La plupart des farces, môme celles qui brillent par l'esprit et la gaieté, sont grossières et licencieuses; un pe it nombre seulement pré:^entent de véritables sujets comiques développés avec finesse. Telle est la farce de l'avocat Patheliu, le chef-d'œuvre du genre*.
Dès la seconde moitié du quinzième siècle moralités, sotties et farces deviennent l'objet de l'attention soupçonneuse du gouvernement. Sous Charles VII, les mesures préventives se multiplient pour arrêter l'audace croissante des clercs de la Basoche et des Enfants sans souci; sous le dur gouvernement de Louis XI, il fallut se taire ou à peu près; mais avec Louis XII, la liberté reparut ; ce prince « permit les théâtres libres et voulut que sur iceux on jou.lt librement les abus qui se commettoient tant en sa cour comme en tout son royaume; pensant parla apprendre et savoir beaucoup de choses, lesquelles autrement il lui estoit impossible d'entendre » (Bouchef, Sérées, XHI). Il se fit même du théâtre une arme, dans la lutte qu'il eut à soutenir contre la papauté. Sous François I^"" recommencent les persécutions, et des arrêtés, des djcrets viennent restreindre la liberté des théâtres -. Entravé par ces mesures, le tliéâtre populaire languit durant le seizième siècle. Au commencement du dix-septième siècle, clercs de la Basoche et Enfants sans souci ont cessé leurs représentations. Toutefois l'ar-socialion des clercs du Parlement se maintient avec son organisation judiciaire, sinon avec toutes ses cérémonies et ses fêtes, jusqu'à la dévolution, qui la supprima avec les autres corporaiions.
Quant aux mystères, leur caractère sacré faisait passer la licence de certaines scènes impudentes et parfois ordurières. Néanmoins le Parlement et la chaire firent entendre sous François I*^' de nombreuses prosteslations. La reprcsenlalion du mystère des Actes des Apôtres, qui dura sept mois(lo40-lo41) et
1. Voir aux Morceaux choisis, p. Ii2, 1 2. Voir Vauquelln de la Frcsnave, Art l'extrait de Pasquicr. 1 poétique, chant III.