Cf. plus haut, p
3. « A.vaQt l'âge, • dit Montaighc, Aller ab undeciiuo vix luiu me ctperal ;inn;is.
« J'ay soutenu les premiers personnages en tragi'dies latines de Buchanan, de Gueieiilu et do Muret, qui se nprésentuient en notre cuUege de Guyenne avec quelque dignité. • (Essais I, 25, fin.)
150 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU XVr SIÈCLE,
rilalio. lo noiiYPau Ihéàlre tend donc à se substituer au Ihéflire
popill.lir-i' ".
En loi-!», Du UcUay lance le manifeste de la Pléiade, Trois ans ajiiès, J<idelle avec sa tragédie de Cléopâtre et sa comédie d'Eugène, inaugure le théâtre moderne. A [leiiie figé de vingt ans, l'ami de Ronsard
... le premier d'une plainte hardie Françoisenient sonna la grecque tragédie, Puys, on changeant de ton, chanta devant nos rois La jeune comédie en langage françois '^.
I.a Cléofdtrc et rjEf/gàîc furent représentés le même jour, on présence de la coui', au collège de Boncourl. <"nmniele privilège des Frères de la l'a??ion laissait en leurs mains les troupes d'aclenrs publics, les rAlcs durent être joués par des amateurs ; les acteurs furent Jodelle et ses amis, R. Belleau, I.a Péruse, Grevin, etc. Henri II fut si content de cette représenlnlion qu'il donna à l'aulfnir cinq cents écus et « lui fit tout plein d'autres grâces, d'autant plus que c'cstoit chose nouvelle et très-belle et rare 8. » Le triomphe était complet; Jodelie lut salué comme le pf'TC de la tragédie moderne. Après la représentation, l'auteur et ses amis parlent pour Arcueil ; chemin l'aidant, l'un d'eux avise un troupeau de moutons, s'empare du bouc qu'il orne de fleurs et de lierre, et dans la salle du festin, au milieu de la docte et joyeuse compagnie *, l'animal consacré ;\ Racchus est présenté solennelbiincnt au jeune vainqueur. Raïf dans des vers plus grecs que français entonne A celle occasion le Pxn tiidmtibal ''.
La CléopiUre est la i)remière des tragédies françaises. A ce titre et malgré son peu de valeur, elle mérite que nous l'examiiu'ons '.
t. Cliaspang, op. cit., p. 190; Éliert, f'p. cil , p. yo.
i, Ronsard.
3. Branlôitie, Gr/' nâs capitaine.i français (11- Rtaiid roy Henri II). M\t. I alanno, t. m, p. 289 Cette rilation est doiinéc par prieur rommo de Pasf|uier dans le n. 1 de la p:if;e 328 des AJorcemix choisis.
K. Ftoiisard. Muret, Danrat, Baif, Du Hellay, en luisaient aussi partie.
ij Le Im.uc fut ensuite rcnvovc* h son troupeau. ( etie plaitanlcrie di^tudiants, liélîgurf'c par li hruil puliliclit grand .^oandale. On vt une félc payenne ou un bouc
était sncrtfié au dieu Bacrhus. Ronsaril i^lait le grand pi être présidant au sacrifice. Les confrères de la Passion et les huguenote s'unirent pour crier au sairil(!j;e. Jodelle fut accusé d'atliéismi", Ronsard et Hiiifqui avaient composé des dilliyrainlies durent se justifier. Voir In Hèpon.Ki- de Honsard uuj: injures cl ciilnmiiics tic je ne sçay quels {'redirons et tiiiiiisti-rs de Genève. Cf. Ooujet, iJibliolhèt/ne français-, Xll, 27, )H9; les Jiiurnaiijc de l'/Cstoi/e, dani l'édition ilc Michaiid et Poujoulat, série I, t. I, partie I, p. 29. 0. Voici le pais:i;:e de Plutaiipie qui a
LE TIIÉATUE AU XVf SIÈCLE.
An premier nclf, l'ombre d'Anloino se Lnmonle en u!i long mcnologiie sur sa triste destinée: Cléoiiâlre a été la cause de
foiirni à Jodslle le sujet do sa Cléopâlr/'. Nous citons la tiaducliou d'Aniiot, t. Il (p. 7:i-7i6 , d(! IVdition do l'aris 16'iii:
« Cela l'ait, il (CiSar) y envoya Proculiius, luy ciinmiandanl qu'il fist loutilevoir et toute diii^:ciice de saisir Ci(^opàlrc vive, s'il pouvoit, pour autant qu'il oraignoit que son iré^or ne lût perdu, et davaiitajçe qu'il estimoit quo ce S' roit un grand ornement et embellissement do son triomphe, s'il la pouvoit prendre et mener vive à Home.
« Pende jours après. César Iny-mcsmo en personne l'alla visiter pour parler àelleetla reconfoi ter ; elle cstoitcuuchee sur un petit lit bas en bien pauvre estât; mais si tôt qu'elle le vid entrer en sa ohambre. elle se leva soudain, et s'alla j -ttcr toute nue en eliemise à ses pieds, estant merveilleusement df'fijïurée tant pour SCS cliev(U\ qu'elle avoil arraohez (\\e pour sa l'ace qu'elle avoit deschirée avec ses ongles, et si avoit la voix faible et tremblante, les yeux batus et fondus à force de larmoyer continuellement : et si pouvait-on voir la plus grande partie de son esloiMac deschiié et meurtri. Bref le corp^ ne se portoit gueres mieux que l'esprit : néanmoins sa bonne grâce et la vigueur et force de sa beauté n'estoient pas du tout esteiiites; elle apparoissoit au dedans et se demonlroit aux mouvements de son visage. Apres que <.ésar l'eut faict recouclier, et qu il se fut assis aupiès d'elle, elle commença à vouloir déduire ses delTonces et alléguer ses ju-tilications, s'excusant de ce qu'elle avoit fait, et s'en deschargeant sur la peur et la crainte d'Antonius < ésar au contraire la convainquoit de chaque point et article : par quoy elle tourna fout soudain sa pande à luy requérir pardon et implorer sa mcrcv, comme si elle oust eu grande peur de mourir et bonne envie de vivre A la lin elle luy bailla nnlwrdereau de bagues et linances quelle [louvtiit avoir. Mais il se trouva là d'aventure l'un de ses trésoriers nommé Seleucus, qui la vint devant César eonvainere, pour faire du bon valet, qu'elle n'y avait pas tout mis, et qu'elle en receluit sciannneni et retenoit quelques choses, dont elle fut si tort pro-sée d'impitience et de colère qu'elle l'alla prendre aux cheveux et luy donna plusieurs coups de poing sur le visage. C.ésar s'en prit à rire el la fil cesser. Hehis 1 dit-elle, " adonc, César, n'est-ce pas une grande indignité que tu ayes bien daigne prend: c
la peine de venir vprs moy, et m'ayes fait eesl honneur de parler avec moy ehetive, réduiie en un si piteux et si misérable estât, et puisque mes serviteurs me viennent aeeuser, si j'ay peut-estre mis à part et res?rvé (pielques lia):ues et joyaux propres aux femmes, non point ! hélas, pour en parer moy malheureuse, mais en intention d'en faire quelques petits présents à Oetavia et à Livia, à celle fin pour que par leur intercessii>n et niuyen tu me fuss "S plus doux et plus gracieux. (;ésar l'ut tres-joyeux de ce propos, se persuadant de là qu'elle désiroit fort asseurer Si vie; si luy fitrespomlre qu'il luy doniioit non-seulement ce qu'elle avoit retenu pour en faire de tout à son plaisir, npiis qu'outre cela il la traiteroil plus libéralement et plus ma nifiquemeiit qu'elle ne sçaurijit es|ierer; et ainsi prit congé d'elle, et s'en alla pensant bien l'dvoir trompée, mais estant bien trompé luymesmc. »
• (Cornélius Dolabella ayant ensuite appris h (Mcopàtre que César devait dans trois joui s l'envoyer en Syrie avec ses entants, elle obtient de César d'aller sur la tombe d'Aiituine.)
« l.à à genoux, embrassant le tombeau avec ses femmes, se prit à dire les larmes aux yeux : 0 cher sei:;nour Antonius, je t'inhumai naguère estant encore libi* et franche, et niaintrnant je pre-cnte ces ofcrtes et efl'usions funèbres estant prisoniere et captive, et me desfond on de deschirer et meurtrir de coups ce mien esclave corps, dont on fait soifjneuse garde seulement poiu- triomphi'r (le loy ; n'attend donc plus autres honneurs, offrandesni sacrifices de moy; celles ci sont les dernières queCleopalra te peut faire, puisqu'on l'emmène. Tant que nous avons veseu, rien ne nous a peu séparer d'ensond)le ; mais maintenant à notre mort je fais doute qu'on ne nous face eschanger les lieux de notre naissance, et comme toy Komain reste icy inhumé en Kgypte, aussi moy malheureuse égyptienne ne sois onsé|.ulturéo en Italie, qui sera le 'Oui bien que j'aiiray reçu de ton pa/s. Si donc les dieux delà ou lu es à présent ont quelque autorité et puis>ance, puisque ceux do par deçà nous ont abandonnez, ne soufl'i'e pas qu'on emmené vive Ion amie, n'endure qu'en moy ou triomphe de toy ; ainsi me reçoy avec toy et m'ensevelis eu un mesme tombeau. Car combien quo mes maux soient infinis, il n'y en a pas un qui m'ait esté si grief à
ses malheurs, de sa mort tragique, mais elle-même avant la fin du jour dtit venir le rejoindre: il le lui a ordonné dans un songe ; après avoir été si longtemps sa c.mi'pagne en sa liesse, il faut qu'elle soit maintenant compogyic en sa peine el tristesse. L'ombre s'évanouit el Gléopûtre paraît suivie de ses deux contidentes Éras et Charmion. lilles conlinuent un dialogue commencé derrière la scèn'e, dont les répliques vives rappellent Sénôque. Les confilentes dissuadent Cléopùtre de se tuer. « Antoine m'iippellc, Anioine il mo faut suivre, » répond Cléopâtre ; et elle fait le récit delà mort de son amant, et du songe qu'elle a eu la nuit précédente. Elle résiste aux sollicitations de ses confilentes; elle mourra libre plutôt que de vivre captive. Un chœur de femmes alexandrincs vient longuement développer le thème de l'instabilité du bonheur humain : le plaisir conduit aux fautes, les fautes conduisent au malheur !
Le second acte ne renferme qu'une scène. Octa\iea rappelle fièrement la grandeur que les dieux lui accordent ; mais sa félicité est altérée par le regret que lui fait éprouver la mort d'Antoine. Proculée, un de ses ofticiers, lui dit qu'il a tort de plaindre un homme dont les dieux ont puni l'orgueil. Agrippa, autre officier, développe la même pensée, en rappelant divers traits de la vie d'Antoine : qu'Oclavien, sans égard pour le nom d'Antoine, poursuive sa victoire, frappe les enfants de son ancien rival et Cléop.ltre leur mère. Proculce craint que Cléopâtre n'échappe au vainqueur par la mort, et Agrippa conseille de lui montrer des égards qui la détourneront du suicide. Octavien se range à cet avis. Le chœur, d.ins une série de strophes et d'anlistrophes, développe celte pensée que l'oi'gueil excite la colère des dieux, et cite comme exemples les Titans, Prométhée, Icare et enfin Cléopâtre.
Le troisième acte s'ouvre par un dialogue entre Octavien et Cléopâtre. Octavien ne veut pas entendre la justification de Cléopâtre. Celle-ci implore sa pitié. C'est son amour pour An-
avoit nom Iras, morte aussi à ses pieds : et l'autre Charmion à ilemy morte et tromblantc, qui liiy racoslroit le diailcme qu'elle portoit à i'eiitour de la teste : il y eut quelqu'un qui luy dit en courroux : Cela esl-il beau, Charniioi] ? Tiès-beau, respondit-ello, et convenable à une dame e\traiclcde la race de tant rois Elle ne dit jamais autre chose, ains clieut en la place toute morte près du lit.» (l'iutarque ra(ronte ensuile les diverei veisions qui avaient cours sur Vaspic de Cléopâtre.)
supporter comme le peu de temps que j'ay esté contrainte de vivre sans toy. » (Suit le ié:!it do la mort de Cléopâtre : un paysan, trompant les gardes, apporti' un pauiiir de ligues à la reine, qui ouvoie demander à (^ésar de la faire inhumer avec Autonius. César, craignant que sa victime ne lui échappe, envoie des hommes vers elle; il était trop tard.) « Quand ils eurvnl ouvert les portes, ils trouveront Cléopâtre roide moite couchée sur un lict d'or acoouïlree de ses habits royaux, et l'une de ses feuimes, celle qui
LE THÉATHE AU XVl" SIÈCLE. 13!)
loino qui l'a l'orcée à combadre Octavien. Saci'ifier son amour à la paix, c'éluit se séparer d'Antoine. « Séparer, las ! ce naot me fait faillir ! » Oclavien croit que son évanouissement est feint. Le chœur partage ses soupçons. Cléopûtre rcvienl à elle, éclate en regrcls sur son cher Antoine, et supplie à genoux Octavien de l'épargner, elle et ses deux enfants. Oclavien lui répond en lui montrant les conséquences l'alalcs qu'a eues sa conduite : loulefois il lui accorde la vie. Ciéopâlre recoiniaissante veut lui livrer ses trésors: Oclavien se montre satisfait ; mais Séleuque, serviteur de Cléopàtre, avertit Octavien que la reine cache la meilleure partie de ses richesses. Cléopàtre furieuse se jette sur Séleuque et lui arrache les cheveux, regrettant de n'avoir pas la force de l'écraser sous ses pieds. Elle reconnaît toutefois avoir retenu quelquesjoyaux,mais c'était pour en faire don à làvie et à Octavie. Octavien la remercie, lui dit de garder ces joyaux, et de reprendre goût à la vie : « Vivez captive, lui dit-il, comme vous viviez dans votre prospérité. » Suit une scène entre le chœur et Séleuque. Celui-ci regrette ami'rement la parole imprudente qui a excité la colère de la reine, l.e chœur termine par des réflexions sur la conduite de Séleuque, êtremarque que lo courage dont a fait preuve la reine, semble mon- Irer qu'elle ne subira pas facilement l'oulrage du triomphe.
Au début du quatrième acte, Cléopàtre déclareque les prières qu'elle adressait à Octavien n'avaient pour but que d'obtenir la vie de ses enfants ; elle ne se laissera pas traîner au char du vainqueur. Les deux confidentes ÉrasetCharmion veulent mourir avec leur reine. Toutes trois se dirigent vers la tombe d'Antoine. Le chœur compatit à la douleur de la reine, mais en entendant les plaintes de Cléopàtre sur sa tombe, il s'arrête. Ici la scène représente d'un côté le chœur exprimant ses réflexions, de l'autre, Cléopàtre et ses confidentes pleurant leur destinée. Puisse un même cercueil la réunir avec Antoine ! L'acte finit par un chaut où le chœur décrit, dans une série de strophes, d'anlislrophes el d'épodes, le sacrifice que CleopAlre fait sur la tombe d'Antoine.
Au cinquième acte. Proculée fait aux citoyens d'Alexandrie le récit de la mort tragique de Cléopàtre et de ses rieux confidentes. Le chœur célèbre riiéroïsme de la reine et déclare sa gloire immortelle ; il conclut toutefois en disant qu'Alexandrie apprendra par ces événements tragiques à ne plus rien oser contre César.
Telle est celle pièce où l'auteur a voulu représenter « les dé-
sirs et le?; flammes de ces deux amants » en mOme temps que « rorgiieil, l'audace d'Octavien et le jouniel souci de s.m trophée '.» l)n voit les défauts graves de la pièce : quoiqu'il y ail une intention dramatique, l'éiction est à peu près nulle, et la pièce n'est guère qu'une longue suite de déclamalious. Le vide de l'action est loin d'être compensé par le style, qui. en général, est lâclic, emiiliatiqiie, d'une pompe déplacée : pour simuler rr-inotion, la passion, l'auteur al)nsc de la répétition '; les traits patliétiqucs «ont eu petit nombre. Toutefois, comparée aux mystères qu elle veut renijilacer, cette pièce a quelque intérêt. Ce n'est pas une traduction ou une inn'lalion d'un drame grec, mais une œuvre nouvelle construite sur le modèle delà tragédie antique, et dont Plutarque n'a fourni que Jes élémeuls ^. Piuir la première fois paraît l'unité de ti'mps, et, malgré la faiblesse du drame, l'unité d'action. Par suite de cette unité, il y a plus d'ellels dramatiques d;uis la Cléopdtre que dans les mystères encombrés d'incidents et d'épisodes, sans nreud ni dénoûment. La tmgédie ne s'annonoe plus par de longs préambules ou prologues, mais entre dès l'abord dans le sujet. La seconde scène du premier acte est un dialogue commencé derrière la scène, qui se continue devant les spectatcuisril en est de même du début du troisième acte. Des coups de tliéâtre, comme l'évanouissement de CléofiAtre, sont employés p.ir l'auteur. Le cbœur fait corps avec la pièce et a çon rèle comme interlocuteur. Quoique le style ait une allure lyrique [)liitAt que dramatique, et que la fausse rhétorique domine, tniilefois le dialogue vif, coupé, aux rép iques heurtées, paraît déjà dans la CléopiHre; ou en suivra la trace durant tout le seizième siècle et au commencement du dix-septième jus-