CHAPITRE PUEMIElt
Vocabulaire.
§ 2. Nous allons d'abord essayer de donner une idée générale du lexique du seizième siècle. Pour une grande partie, c'est le lexique moderne, mais il s'y trouve encore nombre de mots du moyen âge que le dix-septième siècle, surtout dans sa seconde partie, laissera tomber en désuétude; beaucoup de mots encore aujourd'hui usités y sont également employés dans des acceptions maintenant disparues.
Le seizième siècle possède un certain nombre de mots iiou-
I. «Selou la variation continuelle qui a [ de moitié. • (Montaigne, Essais, III, 9). siiivy le nostre (Zadj^r^çe), jusques à cesle De même Vauquelin de la Fresiia\c,dans heure, qui pmt espérer que sa forme ses Satires (I, p. 214, éd. Travers) : présente soit en usage dicy à cinquaulc (.,„. ^ -^ quarante ans desjà quatre ou cinq ans ? Il escoulo tous les jours ne nus [fois.
mains et depuis que je vis, s'eot alteié | I,u façon a chaniîè de parler en françoiî.
18i L\ LANGUE FRANÇAISE AU XV1° SIÈCLE.
veaux empruntés aux langues anciennes; sous l'action de la Pléiade, il cherche aussi à faire revivre des mots oubliés des âges précédents; enfin l'influence italienne et espagnole apporte à la latigue certains termes, dont les uns expriment des idées nou\ elles, dont les autres se substituent aux vieux mots indigènes et les font disparaîlre.
§ 3. Le seizième siècle a reçu en héritage des siècles antérieurs des mots qu'il n'a pas transmis aux siècles suivants, ou qui, cessant peu à peu d'être en usage au dix-septième et au dix-huitième siècle, sont de nos jours tout à fait oubliés*. Tels sont par exemple :
Acaset', s'établir dans; acertener, assurer; achoison, occasion; acùiser, calmer, encore dans Molière et Bossuet; acoler, embrasser; aconsuivre, suivre à la piste, atteindre; acomparer, com[<arer; acO),table, engageant; agripper, agrippear, saisir, qui saisit vivement avec la main; affronteur, hardi trompeur; aguigner, guigner; ahan, effort (physique) pénible; ahanner, faire un ell'ort pénible; aheurté, obstiné; aumaire, armoire; alenterj ralentir; allouvi, alVamé comme un loup; altère, ce qui altère l'âme, passion ; animant, animal ; aorncr, orner ; apercevance, action d'apercevoir; archerot, le petit archer, l'amour; ardoir, brûler; arunde, arondelle, hirondelle; argoulet, soldat achevai; oie/it'e/', diminuer; avettc, abeille; avestir, revêtir, etc.
Balkr, danser; havardemtnt, bavardage ; baie, duperie ; bers, berceau ; bienveigner (qqn), lui souhaiter la bienvenue; bienheurer {<i'jii), lui souhaiter du bonheur; blasunner, critiquer; boucunncr (de bomon), empoisonner; brehaigne, stérile ; bniyart, bruyant, etc.
Cairnand, caimander, mendiant, mendier; cavein, creux, caverne; chaude-cole, nrdcnl désir, passion; à la chaude-cole, vivement, brusquement; chevir (encore dans Molière), venir à bout; concilier, salir; connil, lapin ; corbin, corbeau; cuurrail, verrou; coyment, tranquillement ; cuider, penser, etc.
Da, dea, certes (encore dans oui-da); debteur, débiteur; desduit, dibtraction, jeu; descha^ser, chasser \\0ï%àQ; dé fourrer, dégarnir de fourrure ; dcgosiller, égorger; dégoût, ce gui dégoutte; démener, conduire; desbiffé, mis en pièces; desconfort, ce qui déconlurte; desgasler, ravager, despendre, dépenser; desruner, déranger; desseigmr, former un desseifi; desnirer, ùéchirer;
1. Ouolijuos-uiis cxisl'Uit encore dans divers dialectes de nos provinces.
[être) dehait, de bonne humeur; dévaler, descendre; devis, récif ; délayeitr, celui qui prend des délais; dispostement, alh^'grement ; duire, instruire, former, et au sens neutre, convenir, etc.
Embarrassement, embairas; embesogné, occupé à la besogne; embourriires, ce qui sert à rembourrer; emnnj , parmi; bien, mal emparlé, qui parle bien, mal ; emiierière, impératrice: em- •pistolé, armé de pistolets; emprcndre, entreprendre ; s'énrjmoMrer, s'éprendre d'amour; enfançon, petit enfant; efigravfr, graver dans; engarder [qqn), le garder de faire (qqcb.l; enjoncher, joncher; ententif. ap[)liqué; enlrelas, entrelacement ; e?t(re<enemmt, le fait d'entrenir quelqu'un ; [à grand) erre, (à grande) marche, (à grand) train; esbourrer, dégager de la bourre; s'esbav.dir, s'égayer; eschaugueUe, poste d'observation ; esjuner, mettre à jeun, affamer; esj^teciaité, spécialité; espier, couper l'épi; espoinçonner, aiguillonner; espoindre, ])\queT ; espoinfe. piqûre; estape, étai; esfrangier, -ger, rendre étranger; estriver, lutter; éverolle, ampoule ; etc.
Féé, déterminé par le destin; fermesse, fermeté; féru, frappé ; fêtard (ou faitird), paresseux; fétardise [fait.), paresse; feintise, feinte; fiance, confiance; fieyit, fiente; finer, finir, flageol, flageolet; flambe, flamme; fleureter, conter fleurette, d'où flunruti^; fleuronner, fleurir; fougon, foyer; fâ'ctore, exclure, etc.
G«6er.(se), gabeler (se), se moquer; garot, trait d'arbalète; gast, ravage; gaudir (se), se réjouir (aux dépens de quv",lqu'un); gaudissene, plaisanterie; gmt, gentil ; y/acer, glisser ; glout, glouton; glueux, gluant; goffe, grossier; gosseur, vantard; grabeler éplucher; grolle, corbeau; yiierdon, récompense; guanigue, plaine nue; etc.
Halener, éventer; hantise, fréquentation; hazardement, par hasard ; hébergement, habitation ; hober, bouger ; hontoyer, avoir honte; huys, porte, etc.
Idoine, propre (\) ; impatroniser (s'), se rendre maître ; impiteax, impitoyable ; ire, colère, etc.
Jargonner, parler dans son langage; jeton, rejeton; jus, le long de, etc.
Langard, bavard; loist, il est permis; leschart, avare; lourche, embarrassé, attrapé; (en son) lourdois, (dans sa manière) grossière; lourdise, grossièreté; los, louange, renom; etc.
Maheutre,hai{n\\l; maltalent, mauvaise passion, colère; marry, affligé ; manotte, petite main, vrille (de la vigne) ; manque (adj.); mastiner, abâtardir ; mauvaitié, méchanceté ; incrcier, remercier ; meshaiag, méschef, malheur; rncschcoir, arriver mal (à quel-
qu'un); mcure'é, maturité; minière, mine; morgant, qui a de la morgue; moycîiner, procurer; 7nusse>; cacher, etc.
JVî'C'?, ignorant; nouer, nager; n»îsa«ce, dommage, etc.
Orbe (coup '.r6e), (coup) aveugle, qui meurtritsans faire de plaie ; ord, sale; orée, rivage; orgneiVir, enorgueillir ; or?je(ordinem), ligne, voie; ost, armée; ouvrer, façonner; oubliance, oubli, etc.
Pcdif, palissade; yardoù, haletant; jiarenteUe, parenté; juisseron, paFsereau; -paiitonnùr, gueux, terme d'injure; peauire, sel d'étaiu, ÏHTd;perdrigo7i, sorte de prune ;pe/"5, dont la couleur est entre le bleu et le violet ; pertuiser, percer; pilloler, butiner; piolrr, bnriolé; piot, boisson ; plaint, plainte; planté, abondance; plévir, garantir; pleiger, donner en caution; plonge, plongeon; pourpcnser {%&), songer (à quelque chose); jiourpris, enclos; jrivéement, familièrement; précipitmsement, précipitamment; prée, prairie; pnii, beaucoup; pucur, puanteur, etc.
Qvaimander (quémander), \oir cuimander ; quintaine, poteau contre lequel on s'exerçait à lancer des dards, etc.
Raboulière ou rabuti're, terrier de lapins; ramentevoir, rappeler dans son souvenir; se rebecqiier, se redresser contre (les paroles de qqn); rebours, fâcheux, peu traitable; recreu, recru, qui cède à la fatigue; recorder, rappeler à l'esprit ; remeugle, relent; rengréger, aggraver ; requerre, requérir; retornbir, rebondir ; rouant, qui tourbillonne; rosoyer, dégoutter de rosée, etc.
Sacquer, tirer hors; sade, qui a de la saveur, agréable; saffranier, banqueroutier ; saoïdcr, rassasier; secous, secoué ; sobresse, sobriété ; soûlas, consolation ; sommier, bfite de somme; soîdoir, avoir coutume.
Tabifvr, tambour; taisible, secret; targe, bouclier; tapinaudièrc, endroit où on se tapit; tavelé, tacheté; tirasser, traîner en tirant; tisfre, lisser; tortis, -se, qui s'enroule autour; trac, ligne tracée, suivie; tristevr, tristesse.
Vci^lelet, verdureux, verdoyant ; rcj'g'rigrHeux, honteux; vesprée, tombée de la nuit ; etc.
§ 4. Un grand nombre de mois ont survécu ; mais leur signification ou leur emploi a changé. En \oici quelques exemples:
Ajourner, citer à compar.iître à jour fixe; s'alambiguer {le cerveau),\c fatiguer (de pensées subiiles, raffinées); allouer {une chose), en convenir; Vamendement (des langues, des mœurs), leur amélioration ; appointer, mettre à point (qq ch. ; appointer un procès, le f;iire aboutir par la conciliation des parties); mettre en situation (qqn, en l'investissant d'une charge, etc.) ; rt])])ro»ve?', démonlrer ; Vartifœe, l'art.
Bélistre, mendiant; brave, élégant, bien mis; bruit, renom; brusque, sauvage.
Cabinet, meuble à tiroirs où l'on enfermait les livres, les papiers*. Capital [crime), qui mérite la peine capitale ; chandelle, lumière; chère, visage, et lig. aecucil {faire bonne chère à qqn.); chevalerie, bravoure, exploit d'im chevalier; coffre, secrétaire où l'on serre ses papiers; compasser, mesurer; contraindre, resserrer, mettre à l'étroit; convenir {en un lieu), s'y réunir; (langue) copie^i se, riche; cormc/ton, petite corne; crasse, poussière dont on est couvert; crouler, agiter, remuer.
Bésoppoititer, destituer; désister, abandonner; despartement, départ ; despe^che, rapide expédition (des affaires) ; despiter, mépriser; desservir, mériter; (être) à dire, être à redire, faire défaut ; discours, dissertation (sur un sujet); domestique, apprivoisé, adouci par la culture ; doubler, craindre.
Empescher, embarrasser; ewrie, regret ; enserrer, enfermer; eschafaud, scène du théâtre ; eslire, choisir; estomac (au figuré), cœur ; estonner, abattre (le courage, l'esprit).
Fanta<tique, Tèweur; faux, méchant; feindre à, hé^iler ii; fermer, arrêter; fier, cruel; fouler, fatiguer.
Gendarme, homme d'armes, soldat ; gibier (au fig.), objet que l'on poursuit; gouverner quelqu'un, s'entretenir avec lui; çramntairien, grammatical.
Haineux (s. m.), ennemi ; heur, événement (généralement heureux) ; joug, plier.
Lever, enlever; linceul, drap; magistrat, magistrature; majeurs, ancêtres; marmot, singe; meurtrir ou meurdrir, tuer (sens du simple meurtre ou meurdre et conservé dans meurtrier ou meiirdrier); nourriture, éducation; outrage, excès.
Patron, modèle; parement, parure; perruque, chevelure; poil, cheveux; poindre, piquer; pointure, piqûre; poutre, jument; preuve, épreuve ; puy, sorte d'académie de poésie et de musique.
Quesle, ce qu'on cherche.
R'tis, rayons; recueil, recueillir, accueil, riCCueiHir; resve, rcsverie, délire ; résulter, rebondir ; roman, livre écrit en français *; rompre {la guerre), la faire éclater.
1. Cf. Régnier, sat. II : « [Les dames) | sens qu'il faut donner à ce mot clans le
Lisant leurs beaux escrits,.. Les ont au cabinet sous le che\el du licl. y Montaiijiip {III, 5), parlant d'un cliapilrc qui ne doit pas être lu par tout le monde, dit : • Ce chapitre me sera du cabinet ; «c'est le
fameux vers du Misanthrope :
. Kianehemenl, iU sont bons à inctlre an c;ibi- [nel. .| 2. i Roman est historia gallico sermoiiu conscripta. » (Sylvius.)
Séjourner, s'aiTûler, attendre; séminaire, pépinière (fig.); ^<^monce, avertissement; scmondre, avertir; sensitif, impressionnable; iOMcZarf, soldat ; 5wcce^, résultat; symboUsation, accord.
Torcher (ses yeux), les essuyer; usage, cxpérieîicc; vaillant, valeur, fortune; vertu, courage, force morale ; ri^mVc (s. m.), langue vulgaire ; volontaire, qui fait volontiers une chose.
§ f). Dans les exemples que nous venons de citer, on voit la langue suivre son cours régulier, conservant certains mots intacts, en laissant d'autres tomber en désuétude, se contentant dans d'autres cas d'en modifier la signification. Ces faits divers sont dus aux lois générales qui régissent le cours des langues.
Mais, durant le seizième si(''cle, d'autres influences plus spéciales ont agi sur l'idiome. L'emprunt de mots faits par les lettrés aux langues classiques, et en particulier au latin, reçoit alors un développement considérable.
§ 6. Dès les origines de la langue, les clercs reprennent déjà des mots au latin ; on constate de ces emprunts au dixième siècle, peut-être même au huitième. Mais, durant le moyen âge, les mots de formation savante introduits dans la langue sont en petit nombre. Au quatorzième siècle, Bersuire, Oresrae, dans leurs traductions de Tite-Live, d'Aristofe, font des emprunts directs au latin et au grec. Les écrivains de la cour des ducs de Bourgogne, au quinzième siècle, essaient de donner à leur prose plus d'ampleur et de majesté en co[)iant la période cicéronienne, avec ses redondantes épithèles^ Au commencement du seizième siècle, on voit des versificateurs, t'is qu'André de la Vigne, rimer des pièces de vers qui n'ont de français que l'orthographe, el où presque tous les mots sont latins.
lin lii29, Gelfroy Tory de Bourges, dans son Champ flenry, s'indigne contre ces écimwars de latin. « Je trouve qu'il y a trois manières d'hommes qui s'esbatent et s'efforcent à la {notre lan- [fue) corrompre et diffamer. Ce sont les escumeurs de Latin, plaisantins el jargonneiirs. Quant Kscumeurs de Latin disent : Despumons la vcrbocinntion latiale et transfretons la Sequane au dilucule et crépuscule; puis déambulons par les Quadrivies et Platées de Lutece ; et comme verisiiniles umorabundes, captivons la bencvolence de l'omnigene et onmiformc sexe féminin, me semble