Voir un cicniplp, plus liant, p. :it, n
qu'ils ne se mocquent seullcment de leurs semblables, mais de leur personne '. »
Rabelais partageait l'avis de Tory; on sait que cette plirase du Chaitip fleiiry, qui sausiloule était un éclio des i)laisaiiteries des étudiants au quartier Latiu, a passé dans le Pantagruel, et est devenue, dans la buuclic du Limoitsm, une scène de vraie comédie. Rabelais cependant n'est pas tout à fait à l'abri du reproclie d'avoir abusé des mots lalins. Ce n'est pas toujours dans une intention burlesque qu'il entasse les épitbèles et les synonymes de forme latine; il est tellement rempli delà langue latine, il est si profondément pénétré de la culture classique, que les mots anciens arrivent naturellement sous sa plume.
L'action de la Pléiade en ce sens fut beaucoup moindre qu'on ne l'a dit. La phrase de Joacbim du Bellay dans son Illustration est souvent latine ; il transporte dans notre langue un certain nombre de mots lalins, ce que lui reproche aigrement Charles Fontaine dans le Quintil Censeur ^. Haïf, dans ses Pocmes, fait également des emprunts au lalin. Mais cette formalion de mots nouveaux est rare dans l'école de Ronsard, et appartient bien plutôt à l'école aniéricure.
§7. 11 n'en est pas moins constant que le seizième siècle voit pénétrer dans la huigue un nombre considérable de mots anciens. L'histoire de ces mots est difficile à faire, lorsqu'ils ne
i . Tory continue en s'adressant aui plaisantins : « Quant les plaisantcurs que je puis honnestcnient appeler déchiqueteuis de langage, disent : Monsieur du Page, si vous ne me baillez une lesihe dujaur, je me rw à Dieu, et vous dis du cas, vous ourés nasarde sanguine, me semblent f;iiie aussi grand doiuiuage à nostre langue qu'ils lout à leurs habits, en deschiquetaiit et consumant à oultrage ce qui \ault mieux entier que divi.ié et mutilé nieschantement. » — Quant aux jargonneurs, fonjeurs de mots nouvenulx, n pensez qu ils ont une grande grâce, quand ils disent après boyrc qu'iz uni le cerveau tout eucorniinatibidé et cniburelicoqut- d'uDg las de mirilifiques et triqucdondaincs, d ung tas de gringuenanldes et guilleroches qui les fatniuillent incessatnment. » bi Rabelais avec Tory se moque des escummrs et des plaisunteurs, plus souvent encore il suit, pour les exagérer, les excès des jargon m: urs que dénonçait en lb29 l'auteur du Champ fleury.
2. Folio 97 b, de l'édit. de 1553 : Sur la phrase de Du Bellay : n Ise de mots purement franc jvs, » il fait cette remarque : n le coiuuiandenient est tiesbon, mais tresinal observé par toy, l'réci'pteur, qui dis : vigiles pour veilles, songer pour penser, dirige pour adresse, epilhètes non oisifz pour super/luz, pardonner pour éfarg'ier, adopter \wur receooir, liquide pour clair, hiulque pour maljoinct, religion pi^ur oliseivances, thermes pour estiives, fertiles en larmes pour abondant, récuse pour refuse, le manque flanc pour le côté gauche, guerriers pour combattants, rassereni-r pour rendre serein, buccinuteur pour publieur, fatigue pour travail, intellect pour entendement, aliène pour estrange, tirer pour peindre ou pour traire, molrstie pour ennuy,.,., oblivieux pour oublieux, sinueux pour courbe et contuurne, et infiniz semblables que trop long serois à les nombrer. » — i.r. Egger, hellénisme en France, T,
190 LA LANGUE FRANÇAISE AU XVl" SIÈCLE.
sont pas lostés dans l'usage général; de ce qu'un écrivain emploie des mois nouveaux, on n'en peut pas toujours conclure qu'ils aient pénéiré dans la langue. Voici une liste de mots d'origine savante qui nous semblent avoir été usités au seizième siècle. Quelques-uns se sont maintenus jusqu'à nos jours, les uns en gardant, les autres en moditlanf leur signification primitive :
Ahlwnrnt (abhorrens), éloigné de; abscotis (nbsconsus), cacbé ; ahnc (ahniis), nourricier; aliène (alienus), étranger à; anomal (àvofj.a)b;), irrégulier (Rabelais) ; amplification (amplificatio), développement, extension d'une chose (n'a plus aujourd'hui qu'une i-ignitication très-restreinte);«s<org'fi(âaTop-^o:) (d'Aubigné), sans passion; aurrin (aurinus) , doré; cnncinnaire (en latin : cmtionamim), livre de psaumes; cat'me (carmen), vers; c«i<<e/e (eau tela), ruse,; circuir {nrcu'we), entourer; consister^ (consistere), se maintenir; co)ispect (conspectus), présence; contcmptible (dérivé de (,'07ifem])t«s), méprisable; conversation (con versatio), le fait de se trouviT avec quelqu'un quelque part convertir (convertere), faire tourner vers un lieu; crrditeur (crcditor), créancier ; (Zi7a/?o?i (dilatin), temporisation; élection {é\cctio), choix en général; 'xcqurs fexst'quia'), obsèques; exile (exilis), ténu ; expérimcnt (experimenlum), essai; extoller {exlol- 1ère), élever par des louanges; évent (eventus), résultat final; fictinn (fictio), artifice; /b/i'/c (funda), fronde; (jram (gramen), gazon; iijnare (ignavns), lâche ; im/)C?rrr (impeirare), obtenir; infcliciié (infrlicitas), niallienr; i)tf<ndrc (infundere), verser dans (d'où i///'(f<, infii'^e); inhi-^trcv (inlnstrare), éclairer; insuperable (insupcrabilit;), dont on ne [leut triompher; libère (liber), libre ; lifvre (lilura), rature ; tudipcatoire (dérivé de ludificari), illusoire; mamdention (manulentio), maintien ; morigeré (morigeratus), bien élevé; naial (nalalis [dies] ) (s. m.), anniversaire: p'')7(t>6er (pertnrbare), troubler; pcstilent (pestilenlus), qui ap{)orte la peste ; prcfation (pra;falio), préface ; police (rcXireia), gouvernement ; qucndeux ((inerulosus), qui se plaint volontiers; réfection (refeclio), repas; raf/ocmer (raliocinari), raisrmner; rcli<iurs (relliquiœ), restes (d'un monument, d'une ville, elc); n wfmr<rrr (rememorari), rappeler ^ la pensée ; répréhension (reprehensid), répiimande ; rétvibuleur (retributor). qui ri'lribuc, récompense; j'euerseon (reversio), retour; invoquer (revocare), rappeler ^d'un lieu); saijcttc (sagitta), flèche; scelcré (sceleratns), scélérat; serencr (serenare), rendre serein; s<lHntitde (sollicitudo), cause de souci; spelunquc (spe-
lunca), caverne; sf)7(/e»r (siriflor), cri strident; suasion {su;\sio), persuasion; superbe (siiperbia), orgueil ; surgir (surgere), se dresser; tempen'c (temperies), climat; trcmeur (tremor), crainte; versation (versatio), manière d'être; vùjile {\\g'ûin), veille, etc.
§ 8. r.es (écrivains du seizième siècle ont souvent hérité sur rorthographc qu'il fallait donner ;\ la terminaison de ces mot?. Inu(ili< doit-il devenir imilil ou inutile; pi ici ficus, pacifie ou pacifique. On trouve l'une et l'autre forme. Les poêles, suivant le besoin de la métrique, diront : Nei'iun ou Neptune. En général Ronsard et ses disciples préfèrent l'c muet. Jacques de la Taille, qui exagère les doctrines de l'école, donne à tous les noms propres étrangers une terminaison conforme ;\ la prononciation générale de la langue. Il faut, dit-il, « leur donner la tainlure l'rançoise en disant E:.echée, Joahe, Sarre, Bcbccque, Jonathe, Judicthe. Mesmes aux noms féminins en /, lu adjoindras le, disant : RachcUe, Jésubellf, MirholleK »
§ 9. Nous avons vu précédemment - comment Ronsard engageait les écrivains à « n'écurchcr point le latin, comme nos devanciers qui ont trop sottement tiré des Romains une infinité de vocables estrangers, vue qu'il y en avait d'aussi bons dans nostre propre langage » {Art poétique), et comment il les suppliait « de prendre pitié, comme bons enfans, de leur pauvre mère « naturelle. » Non-seulement il cbercha <à faire entrer dans la langue commune des mots expressifs empruntés aux dialectes de la France, mais il tenta de rajeunir des mots de la vieille langue disparus de son temps. Les commentateurs de Ronsard, Belleau, Muret, signalent entre autres astelles, criailler, bers, doiigé, comme termes dialectaux; envis (invilus), f'iitifs, ahert (adhérent), huche, mehaigue, comme vieux mots français « restaurés » par lui'.
§ 10. Ronsard ne négligeait pas non plus les ressources que lui offrait la langue pour créer des mots nouveaux. La Pléiade formait des composés, tels que darde-tonnerre, aime-joie, chèvre-
1 . la manicrft do faire des ver? en françois eomrne en grec et en laliii, par feu Jacques de la Taille, Paris. Kr. Morel, 1573, fui. 20, I). — Jean de la Taille écrit de même liezcfe, Jonbe, etc. Cf.
aux MoTce'tux choisis, p. 337.