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CHAPITRE IL

Orthographe et prononciation.

§ 13. L'orthographe au seizième siècle n'était pas fixée. Il y avait bien une tradition, fondée sur l'usage des siècles antérieurs, qui réglait dans certains cas la manière d'écrire les mots. Par exemple le groupe oi qui se prononçait au douzième siècle 6i (comme dans le grec uoi. aoi), s'était maintenu, bien que le son qu'il représent.lt fût devenu généralement au seizième siècle oué. De même, dans les mots bcsle, scste^ feste

1. Cf. Brachet , Dictionnaire /•hjmo- | n.s titre t'a celle heure), etc. Rabelais togtque, p. LV. 1 emploie des termes tourangeaux ; Ron-

2. Il Taudrait dire un mot épalement I sard des tiTuirs veiidôiiiois (cf. plus des expressions dialectales que lesécri- I haut, p. 191), Tahourot dos mots dijonvains des provinces emploient volontiers : n.iis, Bouehct des mots poitevins {cf. le Monliic, Montaigne, Marot recourent au J litre de si's Srrécs, pour Soirées) ; etc. f^ascon : e^cnrbiHat (voir l'astjuier, Let- 1 Mais celle iUuUi nous entraînerait au très, II, li), hilloUyûUA), stropiat, etc. ; J delà des limites de ce travail.

et les analogues, l's ôlymologique qui ne se faisait plus entendre après le douzliMne siècle, était restée dans l'écriture par la (brce de l'usage. L'usage encore fondé sur l'élymologie faisait écrire au pluriel boutez et non bontés, citez et non cités (quoique le z eût dès le treizième siècle perdu sa valeur de Is pour prendre celle de s), parce qu'au douzième siècle ou prononçait bonteTs, crters, formes plus Vdisines des primitifs bouitaresjCivitares. Mais si la tradition maintenait dans certains cas quelques règles générales, ces règles n'avaient pas assez d'autorité pour s'imposer à tous, et les écrivains, souvent aussi les imprimeurs, modifiaient plus ou moins librement et d'après des principes souvent contradictoires l'orthographe reçue. Au seizième s-iècle, en effet, on se trouve en présence de deux écoles, l'une qui, continuant et développant une théorie déjà admise au quinzième siècle et qu'on voit paraître au quatorzième, tend à rapprocher les mots de leur forme latine primitive; l'autre qui, rompant radicalement avec le passé, propose une orthographe représentant exactement la prononcialion. Parlons d'abord delà première de ces deux écoles.

§ 14. Vn certain nombre d'écrivains, par respect pour la laliuilé, essayèrent de rendre aux mots français la forme qu'ils avaient dans la langue originelle, sans tenir compte des transformations que ces mots avaientsubies durant un espace de plus de dix siècles. Dans les modifications successives de la prononciation, les syllabes avaient souvent changé de son, s'étaient contractées, avaient disparu de manière à ne laisser au bout d'un certain temps qu'un faible reste des sons primitifs. Par exemple le mot sacramentum (que les Latins prononçaient sacramèntoum) était devenu successivement sacranicnta (i-rononcez sacramén'tou), sacramcnt, sngramcnt (prononcez sacrament, saipamén't), sairement ([irononcez sâynmeii't'), sairement (prononcez séreman), et finalement sèrement, serment. Dans serment que reste-t-il du primitif sacramentum? Comme d'un autre côlé l'orthographe du moyen âge était fondée non sur l'élymologie, mais sur la prononciation, il en résulta que beaucoup de mots furent écrits autrement que les mots d'où ils dérivaient, et perdirent des lettres que ceux-ci pos.'édaient ou en gagnèrent que ceux-ci n'avaient pas. Pour prendre encore un exemple, scribere était devenu à la fin de l'empire romain iscribre qui donna au commencement de la langue française escrire. Le mot s'enrichissait d'un e et perdait un 5. Dès le quatorzième siècle, les écrivains lettrés, frappés de ce fait, voulu-

106 LA LANGUE FRANÇAISE AU XVl* SIÈCLE.

rent rapprocher l'orthographe de l'étymologie. Lfs tentatives furent modérées au qualoizicrae et au quinzième siècle, mais à la Renaissance ce fut un renouvellement étrange de l'orthographe. Les mots se chargèrent de lettres inutiles; et comme souvent on se trompait sur l'élymologie, ils reçurent des lettres qu'ils n'avaient eues à aucun moment de leur existence. De là cet aspect hérissé que nous offre le texte de cerlaines écrivains, notamment Rabelais et Montaigne, dans certains éditions du moins, et qui en rend la lecture d'abord si pénible. On comprend toutefois que, suivant leurs bahiludes et leurs tendances, les écrivains usèrent plus ou moins de celte liberté qui transformait capricieusement l'ortliograplie ; Ronsard par exemple est beaucoup plus voisin de rorthogr.iplie actuelle que Robert Estienne. Que l'on compare dans nuire recueil une page de Rabel.iis à u ne page de Boiiaveuture D^ispériers, et l'on verra comment une même langue, avec les mêmes archaïsmes, peut présenter une orlliogriiphe obscure et pédanlesque à côté d'une autre plus simple et presque moderne. Il y a plus; souvent un même texte présente des variations considérables. A la fin du prologue (le Gargantua, dans certaines éditions, le mot huile, qui se trouve répété quutre fois en six lignes, est écrit de trois manières dillérentes.

§ to. Voici quelques exemples de ces transformations qu'on faisait subir aux mots.

. § l(i. i'autôt oti substitue les lettres latines aux lettres fran- ■ çaises qui en dérivent. On écrit cenmonie, httré, au lieu de cérémonie, iWré à cause de cei'imoida, litteratus. Le grammairien Dubois écrit liGohs à cause de leoiinus, tout en avertissant qu'il faut [)rononcer /îso«5. Quoique la diphthoogue latine au soit devenue régulièrement oen français, comme le prouvent les mots du vieux français c/t ose de CACsa, or de Avrum, or-age dérivé de Aora, etc., on écrii Avreille, twreau, l.wrier, pwvre, au lieu de oreille, toreau, loricr, pov/e, seules formes que connaisse la vieille langue. Ll quelques-unes de ces formes illogiqi^es se mainiienneut dans l'écriture et vivent jusqu'à nous : t\vreaUf Iwrier, p^cire.

§17. Tantôt on fait un compromis entre l'orthographe française et la latine. On prononç.iit 'p'>vre; le latin ayant un au : juuper ; on écrivit p .ocre ci de même 2)Aovretii. C'est la même raison qui lit écrire Ab.le, ^le, pour Èle, de A/a, mot dans lequel Va éiail devenu é comme il l'est devenu dans doukre doniiEr, d')ih\lum dunuK, cLwem clzf, tdem td, etc. .Si l'on trouve

que la notation as s'éloigne trop clos habitudes françaises, on écrit aile, le groupe ai ayant la valeur d'un e ; cl c'est ainsi que ;3E/' de pAvcm, rie de aUi, cIev de chrum, tous mots de la vieille langue, redeviennent dus le seizième siècle \^.\ir, Aile, clAir.

. , § 18. Ailleurs on fait reparaître des lettres qui ont disparu dans lia prononciation. On n'écrit plus comme en vieux français cru, 'nu, ni, piV, etc. ; mais cruQ, nuo, nio, picD, etc. ; avenir, aviser, avocat, avouer, mais auvenir, aoviser, aovocat, aovoué ; abattre, acabler, afaiblir, alonger, apauvrir, clc, mais accabler, avfaiblir, atlonger, avpauvrir, etc. Sousmettre, soiisrire, réduits de nos jours à soumettre, sourire, etc., deviennent soiŒsmettre,souBsrire. Conoistre voit reparaître le g de cognoscere dans cnGuois're. Les vieu\ mots estan, sein, etc., redeviennent cstano, seine, etc., à cause de st'iGnmn, siGuiim, etc., et ce g final a assez de vie pour paraître le signe d'un son nasal {ng) et amener l'orthographe soino, besoiuG, une, etc. Colère, corde, esrole, avoir, etc., reprennent Vh du latin cuolra, caorda, escnola, uabere. Acheter redevient achevter et même achapter (de ad-capPire); escrit e^t remplacé par escrivt (scriptus), et de même escrire par escripre (avec un p au lieu d'un 6 à cause de escript); douter est remplacé par dounter {duvutare, dus'tar), dete (aujourd'hui dette] par de^te {demta, des ta), soudain par soimdain (dérivé de subUo, su^'to), conter par compter (de comnitare, comp'tare), etc., etc. Et de ces formes nouvelles un certain nombre a survécu : nid, pied, advenir (où le c? a reparu même dans la prononciation), accabler, affaiblir, allonger, appauvrir, seing, compter, etc.

Ce n'était pas assez de remonter au latin classique, on recourait parfois au latin barbare du moyen âge. Le moyen âge écrivait michi, nichil, pour mihi^ nihil. Le verbe annihiler devient annichiler, mot que donne le Dictionnaire de Nicot.

§ 19. Il n'y avait que demi-mal à faire reparaître des lettres disparues du mot ; le mal était |)lus grand quand les lettres qu'on faisait reparaître se trouvaient déjà représentées dans le corps du mot par d'autres lettres. C'est la labiale p ou 6 du lalin qu'il faut reconnaîlre dans le v de rece\oir (reciperc), neveu (nepofem), devoir {dehere), etc. ; c'est le c et le ^ du latin qu'il faut encore reconnaître dans \'i de fait {factum), nuit {noctem), hu\t (octo), froid {fricidum friGdum), doit ' {dÎGitum, diG'tum); saint {sanctum), point (punctum), joindre {juncere),

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