‹ Le seizième siècle en FranceChapitre 14 sur 725 · PRÉDICATEURS · texte numérisé non relu

PRÉDICATEURS

vêtent la forme mystique, et semblent énerver la piété. Pour le fond comme pour le slyle, le goût pèche quelquefois, jamais le cœur ou la raison. Sous l'afféterie et la mignardise le sentiment reste sobre et sain, de même que sous les allégories bizarres et les comparaisons fleuries, la pensée reste sévère et forte.

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Ce n'est point seulement par des traités dogmatiques et des pamphlets que Calvin et les autres chefs du protestantisme cherchent à répandre leurs doctrines ; la prédication est pour eux un instrument de propagande non moins puissant. Ils parlent à la foule pour la convaincre, l'émouvoir. Calvin, Farel, Froment, Th. de Bèze se font entendre dans la chaire, et leur parole a la vigueur d'une argumentation nerveuse avec la sobriété d'un enseignement austère. Mais l'éloquence protestante (c'est là son trait propre) est exclusivement militante : son but est de mettre en discussion le dogme catholique, de combattre la papauté, de démontrer que la rupture avec l'Église est légitime, que la communion nouvelle est supérieure à sa rivale. L'instruction morale est reléguée au second rang : il ne s'agit pas du salut des âmes, mais du triomphe de la communion. D'ailleurs, la doctrine nouvelle, par sa nature même, devait attacher peu d'importance à l'exhortation morale, puisqu'elle enseignait le salut par la foi et non par les œuvres ; c'était se condamnera ne parler guère que des mystères admirables de la prédestination et de « cette adorable inégalité qui fait des uns des vases de colère et de perdition et des autres des vases de miséricorde \. » Polémique contre le catholicisme, exposition du dogme, silence à peu près complet sur les devoirs de l'individu ; voilà ce qui caractérise la prédication réformée, d'ailleurs vigoureuse et sobre. Telle elle était chez Farel, au

1. Bourdaloue, Sermon sm' la Prédestination, l'« partie. Lire le développe ment commennaat par ces mots : « L'un ou l'autre de ces fameux hérésiarques n'aurait- il pus eu bonne grâce, en s'attachant aux principes de sa secte, de pousser un point de morale sur les devoirs de la piété chrétienne ? Après avoir fait entendre à ses auditeurs quo la prédestination de Uieu impose à l'honiuie une absolue nécessité d'agir, que toutes nos actions, boimcsou mauvaises, roulent sur ce décret que Dieu a formé de toute

éternité ; que, soumis à ce décret, nous n'avons plus le pouvoir de nous déterminer au bien, ui de nous détourner du mal; que nous avons perdu notre libre arbitre, et que, par conséquent, les préceptes de la loi à ceux qui ne les observent pas, sont impossibles : l'un ou l'autre, dis-jc, après avoir établi ces fondements, n'aiirait-il pas été bien reçu à faire le prédicateur, et à nous dire en nous prêchant la pénitence : faites un effort, mes frères, rompez yos liens, etc..»

témoignage des contemporains (car il ne reste rien des sermons de celui qui inaugura la prédicaiion protestante en France et en Suisse), chez Froment, à en juger par l'unique sermon qu'on a conservé de lui, chez Calvin, dont les sermons ne sont le plus souvent que le développement de l'Institution, chez de Bèze, qui suit son maître en fidèle disciple.

Des défauts différents détournaient la prédication catholique de son but au commencement du seizièmp. siiicle : argumentation subtile et raffinée, mélange bizarre de citations bibliques et profanes, pédanterie, abus de l'interprétation figurée ou symbolique \ et par-dessus tout, familiarité bouffonne et grotesque.

La Uéforme et la Renaissance ne firent qu'augmenter le mal, celle-ci en exagérant le goût et la manie de l'érudition déplacée, celle-là en favorisant des polémiques violentes, grossières, qui déshonoraient la chaire chrétienne. Vainement les conciles de Cologne (lb36), de Narbonne (looO), de Trente (1562), de Cambrai (1 060), de Bourges (1 08 i) ordonnèrent aux prêtres de s'abstenir de récils apocryphes, de citations mythologiques {fabuloso dogmate), et leur interdirent les plaisanteries grotesques, et les attaques personnelles; vainement les docteurs les plus vénérés de l'Église, Pie V dans ses lettres. Cl. d'Espence, dans son Sermo synodalis de officio pastorum (1562), Louis de Grenade, dans sa Rhetorica eccîesiastica (1378), saint Charles Borromée, dans ses Instnictiones praedicationis verbi Dei ^ rappelèrent les prédicateurs à la dignité et au respect de leur sacerdoce^. Les troubles de la Ligue mirent le comble au mal. Jean Boucher, recteur de l'Université (1580), puis curé de Saint-Benoît, Guillaume Rose, prédicateur ordinaire de Henri III, évêque de Senlis depuis lo83, Matthieu de Launay, le calviniste apostat, ^m/id remue;//' des opinions de la populace, comme l'appelle Et. Pasquier; le bénédictin Génébrard, hébraïsant distingué, mais prédicateur enragé, que Lestoile compare à une harengère en colère, François Feuardent, dont la parole brillait comme une torche, sicut t'acula ardehat, firent retentir la chaire, qu'ils transformaient en tribune politique, de déclamations furibondes contre Henri III et Henri IV 2. Rien ne peut donner une idée de ces excès, faits pour dégrader l'éloquence rehgieusc.

1. Erasme, dans son de Arte concio- , 2. Qualricme pai-tie des Actx ecclesise nandi, se moque de ces prédicateurs j mediolanensis, Jlilau, 1d99. qui prouvent la charité par les sources 1 3. Voir Jacquincl, /es iVedîca^ews rfw du Nil et l'aiislinencc par les douze j dix-sepiiôme siècle avant Bossuet, inlrosigneti du zodiaque! j ductionj Cli. Labitle, le i Prédicateurs de

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Avec l'avènement de Henri IV et le retour de la paix, la prédication commence à reprendre son vrai caractère d'enseignement moral. La chaire retrouve la décence et la dignité qu'elle avait perdues, mais les prédicateurs de la Ligue avaient fait des citations bibliques un abus si scandaleux, que par un excès contraire leurs successeurs paraissent éviter les textes sacrés; et les homélies ressemblent trop souvent à des dissertations scolastiques, entremêlées d'exemples, de sentences des auteurs grecs et latins. En lo9i, Guillaume du Vair écrivait : « Quant à cette autre éloquence qui habite les chaires publiques, qui devroit eslre la plus parfaicte tant parla dignité de son subject que pour le grand loisir et liberté de ceux qui la traittent, elle est demeurée si basse que je n'ay rien à en dire. » Aussi les noms des orateurs les plus admirés de leur temps, Valla- '^■H^ier, Pierre de Besse, Sigairan, le P. Cotton, Coefl'eteau, Copian, etc., sont-ils de nos jours à peu près oubliés ^ Ce n'est qu'au commencement du dix-septième siècle que l'éloquence de la chaire se relève avec Fenoillet, l'évoque de Marseille, et saint François de Sales. Le faux goût, la subtilité n'ont pas entièrement disparu; mais l'érudition vaine, la déclamation, l'emphase disparaissent pour faire place à la simplicité et à l'onction évangéliques. Français de Sales apporte dans sa prédication, comme dans ses traités et dans ses lettres, la grâce persuasive, la douceur, la charité, avec une science théologique admirée par Dossuet même. Mais il faudra encore cinquante ans d'ciforts pour dégager la chaire chrétienne des traditions d'une dialectique stérile, d'une érudition pédantesque, et préparer l'éloquence d'un Bossuet ou d'un Bourdaloue.

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