CHAPITRE II Philosophes, moralistes, libres-penseurs
Le quinzième siècle ne s'était pas borné à imiter les poètes, les orateurs, les historiens de l'antiquité ; il avait essayé d'en reproduire les doctrines philosophiques : imitation plus difficile
la Ligue, introductiou et cli. I, § vi. ; succès à Paris en 1602 par Pierre de 1. Voir, dans Jacquinet [op. cit., p. 39 | Besse, qui était réputé le plus grand et suiv.), l'analyse d'un sermon sur \ prédicateur de son temps. C'est un chefla Passion, prêché avec le plus grand 1 d'oeuvre de faux goût et de ridicule.
encore; car d'une œuvre d'art, on peut n'emprunter que la forme, tandis qu'il faut adopterle fond môme d'une doctrine. Or, l'antiquité avait produit une foule de systèmes opposés : platonisme, peripatétisme, épicurisme, stoïcisme, pyrrhonisme, néoplatonisme alexandrin ; et la Renaissance, en les ressuscitant tout à coup, avait accumulé dans une seule époque toutes les théories que la philosophie grecque avait imaginées durant dix sii^cles. Ce mouvement se continue dans la période qui nous occupe : aussi la spéculation philosophique au seizième siècle, comme au quinzième, a-t-elle pour caractère dominant l'incohérence et la confusion des systèmes.
Mais la multiplicité même de ces systèmes, entre lesquels on se sent libre de choisir, invite à s'écarter de la scolastique, asservie par tradition à l'autorité d'un seul maître. Les uns substituent au peripatétisme de l'école le peripatétisme d'Alexandre d'Aphrodisée, ou celui d'Averroès. Les autres opposent à la philosophie d'Aristote la philosophie de Platon, celle des alexandrins ou des stoïciens. L'originalité des philosophes de la Renaissance n'est donc pas dans leurs doctrines, qui sont empruntées ; elle est dans la passion avec laquelle ils embrassent tel ou tel système et revendiquent le droit de s'y attacher, dans l"a persévérance avec laquelle ils le défendent, comme s'il était leur œuvre, et all'rontent, pour ce qu'ils croient être la vérité, les persécutions et la mort même.
Le mouvement dirigé au nom de Platon contre l'autorité d'Aristote a pour principal représentant en France, au seizième siècle, Pierre de la Ramée, dit Ramus. Louis Vives (1492-1540), l'ami d'Erasme et de Budé, le professeur de Louvain et d'Oxford, appartient plutôt à la Hollande ou à l'Angleterre, bien qu'il ait étudié la philosophie scolastique à Paris et ait exercé en France une influence réelle, ainsi que l'atteste Gassendi^. Ramus ^, sans aborder directement les problèmes métaphysiques,prétend réformerla logique de l'école en s'appuyantsur la méthode dialectique de Platon. Condamné par l'université et le parlement, privé par ordonnance royale (1543) du droit d'enseigner ou de publier ses doctrines, il ne recouvra que sous Henri H (1547) la liberté de parler et d'écrire. Il publia en
1. • J'étais enchaîné par le préjugé général qui faisait approuver Arislole par tous les savants, ftlais la lecture de Vives et de mon ami Cliarron m'a donné le courage d'agir. » (Gassendi, Exerci-
tationes paradoxise adversus Aristoleton. Préface.)
2. Né en 1515 à Cuth dans le Vermandois, tué dans le massacre de la Saint- Barthéleniy.