‹ Le seizième siècle en FranceChapitre 16 sur 725 · PHILOSOPHES · texte numérisé non relu

PHILOSOPHES

1553 une dialectique, qui est le premier ouvrage de philosophie' écrit en langue vulgaire. Cette logique régna près d'un siècle dans les classes '.

Le nîonvement averroïste, qui se produisit surtout en Espagne et en Italie, eut pourtant un représentant en France vers les dernières années du seizième siècle. Vanini, exagérant l'interprétation dn commentateur arabe d'Aristote, fit du péripalétisme une doctrine panthéiste. Condamné comme athée par le parlement de Toulouse, il fut brûlé vif, après avoir eu la langue coupée (1019).

Ces tentative? pour faire renaître les systèmes de la philosophie ancienne et les opposer ou les substituer à la tradition scolastique, en bravant même la torture, ne sont pas le seul trait par lequel se manifeste au seizième siècle la hardiesse de l'esprit nouveau. Le choc de tant d'opinions diverses, de tant de doctrines rivales jette la raison dans les témérités du doute. A cette cause vient s'ajouter le trouble produit par les guerres de religion dans les esprits et dans les consciences. La guerre civile, disait la Noue, « fait plus de brèche en six mois au pais, aux mœurs, aux lois et aux hommes qu'on n'en sauroit reparer en dix ans. Entre ses autres fruits, elle a apporté cestui-ci d'avoir engendré un million d'épicuriens et libertins 2. » Cet état de l'esprit qui, non-seulement sur les objets qui passent sa portée, mais sur les choses mêmes qu'il peut concevoir, s'établit dans une incertitude absolue, devient aux yeux de certains penseurs l'état philosophique par excellence, d'où naissent avec l'indifférence, la modération et la paix de l'àme.

Ce mouvement sceptique, amené par la confusion des systèmes et le spectacle des luttes religieuses, se manifeste chez les esprits le» plus divers, lettrés, érudits, théologiens, etc. Les uns triomphent de l'impuissance de la raison au profit de la religion; les autres, en ébranlant l'autorité de la raison, ébranlent du même coup l'autorité de la foi.

Les écrivains qui affichent ouvertement l'incrédulité sont encore rares à l'époque qui nous occupe. On ne citerait guère au seizième siècle que Bonaventure des Pekrif.rs '^, l'auteur du Cymbalum mundi (la cymbale du monde *), œuvre audacieuse, en

1. Ramus est encore connu comme i 4. Ce titre est tiré de la préface de

grammairien. ' VHistolre naturelle de Pline l'Ancien :

a. La>"oue, Discours militaires, I, sub j « Apiou quidera grammaticus, hic quem

*„g Tiljt-rius Caesar cynbalum nnmdi yoca-

3! Voir dans les Morceaux choisis, bal, (juum propriae famœ tympanura po-

p, 1(9. j tius videri posset, » (^Apion le grammai-

Lk LITTÉRATURE FRANÇAISE AU XVI' SIÈCLE.

quatre dialogues à la manière de Lucien, où l'auteur tourne en déridon TEvangile sous le nom de livre des destinées, Jésus- Christ Eous le nom de Mercure, la vraie religion sous le nom de la pierre pliilosophale que les hommes cherchent vainement. Ce livre excita une réprobation universelle. Catholiques et protestants le dénoncèrent à l'envi. L'ouvrage fut immédiatement saisi et brûlé par arrêté du parlement (1538); l'imprimeur, Jean Morin, fut enfermé au Chàtelet; et repoussé par tous les partis, l'auteur fut réduit à se donner la mort (1543).

Chez Cornélius Agrippa ^, le doute, loin de s'étendre à la foi, ne s'attaque pas même à la raison, mais seulement à la science humaine. Le traité de la Vanité des sciences est une satire des connaissances de son temps, de la scolastique, et même des sciences occultes dont il avait été l'adepte.

Longtemps après (1381), Fr. Sanchez ^ fait imprimer à Lyon un traité : « De la très-noble et suprême science universelle ; Que Von ne sait rien. » Il y attaque la philosophie d'Aristote, les subtilités de la scolastique, la science vague et incertaine de son temps. 11 y indique les conditions de la véritable science, se proposant « de rechercher dans un autre livre si l'on sait quelque chose et comment on le sait, et quelle est la méthode poursav.oir quelque chose, autant que le permet la faiblesse humaine. » Il serait téméraire de conclure de ces paroles, comme l'ont fait certains critiques, que le doute deSanchez n'était qu'un doute -provisoire analogue à celui de Descaries. L'auteur n'a point écrit cette seconde partie, qui devait exposer le moyen d'arriver à la connaissance certaine. Quant à la première, elle fait ressortir avec tant de force les difficultés de la véritable science, le nombre infini des objets qu'elle doit embrasser et les limites de notie intelligence bornée, qu'on peut dire que le livre de Sanchez a été uneécole de scepticisme. Aussi en 1661, Ulrich Wild publiait une réfutation de ce livre sous le titre : « Que l'on sait quelque chose. » [Quod aliquid scitur .)

Nous arrivons au plus éminent des moralistes sceptiques du seizième siècle.

rien, celui que Tibère appelait la cymbale du monde et qu'où pouvait plutôt appeler le trompette de sa propre renoiuméo).

1. i\'é à Cologne en 1486, pi'ofesseur d'IiObrou à l'université de Dole (lo09), accusé d'hérésie, se réfugia en Angleterre; revint ensuite exercer la médecine à Lyon, fut uonuné par François I"- mé-

decin de Louis de Savoie, puis retomba en disgrâce, partit dans les Pays-Has, revint en France en 1.^32 et mourut à Grenoble en 1535.

2. François Sanchez, né en 1532 à Tuy d'un J uif portugais, Gt ses premières études à bordeaux, puis en Italie ; sa fit recevoii docteurà Jlontpcllier, et professa la médecine à Toulouse, ou il mourut\ersi632.

MORALISTES. 17

Michel, de MontaigxeI publie en doSOles deux premiers livres des Essais, et huit ans plus tard le troisième livre. Il suffit de lire les chapitres qui composent chaque livre pour reconnaitre que les Essais ne forment pas un ouvrage méthodique, composé sur un plan régulier, mais un simple recueil d'observations et de réflexions morales où l'auteur ne suit d'autre ordre que le cours mobile de sa pensée, de son imagination et de son humeur. Môme dans chaque chapitre, rien de plus trompeur que le titre, l'auteur se laissant aller à des digressions sans rapport direct avec le sujet proposé. Dans cette revue souvent capricieuse des sujets les plus divers, on trouve une connaissance profonde du cœur humahi, une expérience consommée de la vie, avec une Iranchise aimable et piquante qui donne aux Essais de Montaigne un charme toujours nouveau. C'est par là que son œuvre est encore lue de nos jours non-seulement avec inlérèt, mais avec profit, et prend place en quelque sorte parm les auteurs classiques. Cette sagesse pratique de Montaigne est rehaussée parles exemples et les préceptes qu'il emprunte aux moralistes anciens dont il s'est nourri, à Platon, à Sénèque, à Cicéron, à Plutarque, de telle sorte qu'on trouve dans son livre, outre les réflexions personnelles d'un observateur judicieux et pénétrant, la fleur de la sagesse antique accommodée aux besoins, aux mœurs et aux idées des modernes. A ce riche fond s'ajoute encore l'attrait d'une forme originale à la fois familière et élevée, libre d'alUires, expressive, hardie, pittoresque.

Mais il faut l'avouer, tant de qualités éminentes sont gâtées par un vice irrémédiable : cette indiilerence sceptique dont nous avons parlé plus haut et dont Montaigne est demeuré le représentant le plus populaire. Tantôt, parcourant les temps et le lieux les plus reculés, recueillant les faits les plus étranges, les coutumes les plus bizarres, il triomphe contre la raison humaine de la diversité des mœurs et des coutumes. Tantôt, énumérant les opinions des philosophes, faisant ressortir la diversité, la contradiction de leurs systèmes, il s'arme contre la vérité de l'incertitude et de la mobilité des doctrines, sans s'apercevoir que c'est lui-même qui tourne dans un cercle en supposant ce qui est en question, à savoir que toutes ces coutumes, toutes ces doctrines peuvent être opposées les unes aux autres comme également vraies, également justes.

« Ne voulant pas dire : Je ne sais, il dit : Que sais-je ? dont il

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