I. Du nom ou substantif
§ 76. Le pluriel des substantifs se forme en ajoutant s au sin^^uher. Quand le mot est terminé par un é fermé, on remplace généralement cette s par un z : homme hommes; bonté bontez.
« A tous ceulx [à tous les noms) desquels l'e final se prononce à bouche ouverte au singulier, de tout temps on adjousie un z au lieu de s pour faire le plurier [pluriel), comme : lettré lettrez ;
aimé aimez » (Rob. Estienne, Traité de la grammaire françoise) ^
Sur l'origine de ce z qui représente un ts ou un ds primitif^ voir § 13. Par analogie avec aimez {amatis ou amatos) où le z suivait un é, on écrivit nez (nasus), rez (rasus), chez (oasis) malgré le vieux français nés, rés, chés, et cela parce que l'e était fermé.
Remarquons ici la bizarrerie de la langue qui ayant supprimé plus tard le z dans les mots qui étymologiquement y avaient droit, pour le remplacer par Vs, l'ont laissé précisément dans les seuls mots qui n'y avaient aucun droit : 7iez, rez, chez. L'explication de ce fait nous entraînerait trop loin.
§ 77. Les mots terminés par une dentale forment leur pluriel par l'addition soit de s ; dents, soit de z ; dentz (Du Bellay, I, 160), soit par la chute de la dentale devant s ; gens, tous, ou sa fusion avec s on z : ecriz (Du Bellay, I, 168).
§ 78. En vieux français les mots terminés par une nasale ou une l mouillée formaient également le pluriel en ajoutant un z : filz, anz. Le seizièmesiècle est encore souvent fidèle à cette tradition en écrivant : filz, anz, poingz (Du Guez, 901) ; il l'étend mûme, puisqu'il emploie quelquefois le z après l simple : Hz pour ils.
§ 79. Les substantifs terminés en al forment généralement leur pluriel en changeant l en iilx : « Ceulx qui finissent en al au singulier, muent al en aulx au pluriel, comme cheval chevaulx; loyal loyaulx. » (Rob. Est., Gram. fr.)
La raison de celte règle peut se résumer comme il suit : Du douzième au treizième siècle, la prononciation de l après une voyelle et devant une consonne passa à Vu : alhe, palme, chevuls devinrent successivement aoulbe, paoulme, chevaouls ; ao'ube,paoume, chevaou s {écvils aube, paume, chevaus). Au moyen âge on était dans l'usage de remplacer le groupe latin ou français ws par un signe abréviatif qui fut successivement 0, 8, et œ; on le plaçait à la fin du mot d'abord un peu au-dessus de la ligne, et plus lard sur la ligne même.
F-es mois latins laboribus, domimis, les mots français dieus, chevaus furent donc écrits labonbx, dominx, diex, chcvax. Au quatorzième siècle, le signe abréviatif x se confondit avec la lettre x {=:cs ou gs), et dans l'a; de chcvax on ^it une notation
1. Bon. Dos Pcrinrs (édit. L. Laeour, 1, p. IGO) exprime la mèinc règle en Ters :
Voiu avei toujours s à mettre A Ii« fin (le cliiiquR plurier, Selon qu'il j ait une lettre
Crestec au bout du singulier
(Un e fermé ou ouvert/
Et quant o y ha son entier /lontr vous ^.-uidc ùl ses hontcz'; Si TOUS suive?, autre sentier Vos bonnes ni les uial notez.
spéciale remplaçant, non plus us, mais s. Or comme on entendait un u (ou) dans la prononciation du mot, on fit reparaître Vu : chevaux, et à lu Renaissance, quand on voulut faire reparaître \'l du singulier, parce qu'on ne savait pas que cette l était déjà représentée par Vu, on écrivit chevaulx.Au ïonA, chevaulx représente cheiauuus.
Au dix-septième siècle, on fit disparaître r/ de l'écriture; delà notre orthographe actuelle, qui, pour être logique, devrait remplacer l'a; par Vs : chevaus serait plus simple et plus exact.
§ 80. L'I mouillée suit des règles analogues : travail travaux, aieul aieux (pour aïeuux), œil œux et par addition d'un i ieux ou yeux, écureuil écureux (pour écureimx), etc.
§ 81. Les mots terminés au singulier par s, x, zne changent pas au pluriel.
g 82. Les substantifs en eur dérivés des verbes ont de nos jours un féminin en euse : trompeur, trompeuse. Au moyen Tige ces substanlifs avaient au singulier une double forme masculine, en ère pour le sujet (de ator), en eeur ou eur pour le régime (de atorem) ; au féminin ils avaient pour les deux cas une forme unique erice ou eres:>e (de atricem).
Au seizième siècle la distinction des deux cas a disparu j toutefois on trouve quelques traces de la forme en erre employée au hasard même pour le régime singulier: Ne l'abandonneraa l'avare usurier ny au plaideur tvicherve, c' esl-k-diretricheur (J. du Bellay, VIII, 49, recto, édition Morel).
Quant au féminin, dès le quatorzième siècle, la terminaison ercsse commence à faire place à la terminaison euse prise aux adjectifà en eux, euse (de osus, osa). On trouve néanmoins des traces nombreuses de eresse :
Art piperesse et mensongère (Montaigne, 1, 41), à côté de Une pipeuse espérance; voix flateresse (Du Bartas, Sem., \, v. 2); {la renommée) de sa bouche parleresse (Ronsard, p. 4i9) ; cette Grèce menteresse (J. Du Bellay, I, G2); c'est cette terminaison qui vil encore dans chasseresse, pécheresse, défenderesse, demanderesse, etc.