‹ Le seizième siècle en FranceChapitre 165 sur 725 · II. — Article · texte numérisé non relu

II. — Article

§ 142. Devant les noms propres, les écrivains de la première moitié du seizième siècle suppriment volontiers l'article le, la, les, tandis que ceux de la seconde préfèrent l'employer; ceux-ci annoncent l'usage moderne. Tu as vivant servy France aux dangers (Marot, Epigr. du comte de L.). Le vent Eurus tout premier s'envola vers Orient, et occuper alla Nabathe et Perse (Id., Métam., ]). Bndu^ conqucsta Espagne (Rab., IV, I). Homère escrivant Iliade et Odyssée (Id., I, ProL). Voisin d'Erebe où le soleil ne

luit (Rons., Franc, IV), Oà Loire en flotant se ride (id., Oi/es, \, 14). Dans France (Baïf, éd. diî Fouq., p. 4). — Le printemps n'a fointtant de fleurs, Ny la Beauce tant de moissons, Ny la Bretuigne to.nt d'arènes, Ny l'Auvergne tant de fonteines (Roiis., Am., II, Chanson). La Judée embasmée, Arabie et Cilice (Jod., Cléop., I, 2). Les bords du Simoenle (id., Am., sonn. 23). Elle luy doit, la 'Fane, le Nil thrésor d'Egypte... Elle Iny doit le Rhin, le Danube, VEufrate, le Tage au bord doré, la Tamise, le Rhosne, Le Rha, l'Èbre, le Po, la Seine et la Garonne (Du Bart., Sem,, III).

§143. L'article déterminé le, la, ou indéterminé un, une, est souvent supprimé devant les mots homme, chose, fortune, de\a.nt lieu et temps précédés de en et suivis d'un complément, devant les noms communs pris dans un sens général, et devant les noms abstraits. La langue actuelle, dans la plupart de ces cas, ne peut omettre l'article.

Et ne fus jamais sans homme qui m'en servist (Mont., I, 23). Est-ce raison de craindre chose de si brie f temps? (id., I, 10.) En lieu où je ne le dusse pas atteindre (id., I, 12). Dont je me treuve en lieu de lasse, fortifiée (Marg., Lettres. 54). En lieu de a été remplacé par au lieu de. On dit encore en lieu siir.

Qu'elle ne serait venue en temps que f en eusse peu jouyr (Mont., III, 10). On dit encore en temps favorable.

Autant que fortune leur dure (Mont., I, 14). Cf. encore Mont., I, 18, 20, 22; III, 1 , 2, 6, 9, etc. Soit que fortune ne le luy ait offert (Despériers, Des mal con/ens).

Les règles... que nature a empreintes en 7ious (Monl., I, l{j). Les régies di'. nature (id., I, 22). Cf. encore dans Montaigne, I, 19 (trois fois) ; III, 2. 3, 4, 5, 6, 9, 10, etc. Le plus riche trésor du ciel et de nature (Desportes, Epitaphe, Regrets sur Diane, 4). Encore dans La Foi.taine : C'est la loi de nature {Fahl., Xtl, 8).

En lui faisant les remontrances qu'il fut possible à femme de bien (Marg., Hept., 2). {Qu'il) ne se trouvast en lieu ne festin où elle fust (id., ib., 14). Gaudebillaux sont grasses tripes de coiraux; coiraux sont bœafs engressés à la creiche et prés guimaux; prés guimaux sont qui porleid herbe deux fois l'un (Rab., I, 4). Mais puisqu'on ne la peut tarder, Pour don ny pour or qu'on lui offre (Rons., Odes, IV, 28). Rocs, eaux ne bois ne logent point en eux, Nymphes qui aient si follastres cheveux (id., Am., I, 41). En un moment vient ou mort ou joyeuse victoire (Hes Périers, Des mal Gontms). Car foi seulement peut montrer... (Marguerite, Heptaméron, XIX).

§ 144. Même lorsqu'il n'est pas pris dans nu sens général, îe

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substanlif se passe \olontiersde l'articles'il joue le rôle de complément : Fiiire api-ester et navires et gens (Rons., Fr., I). {La jeunesse) piquait chevaux, voltigeoit (Od., ibid., II). {Digne qu'on) vous adresse honneurs divms (Jamyn, I, A la royne mère, après la mort de Cl). IX). S'ils avaient âmes pour se mouvoir (Calvin, Inst., I, 11). Amassèrent à ienlour d'eux bonne troupe d'hommes vagabonds (Aniyot, Romidus).

Nous attribuons à sim}desse et à ignorance la facilité de croire (Mont., I, 2ti). Patience est <nv>nnear la -porte (Jod., -E-'g., I, 3). De sagesse et pouvoir Vinépuinible source, en formant l Univers fit donc ainsi que l'Ourse {Dn Barl., Sepm., J). On peu It vaincre par rigueur et audace un cœur obstiné (Id., Lettres, 104), Geste plaint te... vimt ph'tàt de malice (Charron, Sagesse, I, 4-G). L'employant., à mahce et au vice (Id , ibid.).

Citons eiicoi-e spécialement le collectif paH ou parité d'ordinaire précédé de bonne. Fourrager bonne partie de la ville (Moniaigne, I, (i). fy ai pa^sé partie de ma vie (I!I, ^), Bomie part des livres fameax so)d de cette condition (IIÏ, 8).

Ilapprocliez de ces e\pi'essi(in? les suivantes : lia gagné bonne somme d'argunt (I, 2i). Il se void grand nombre d'hommes (III, 5). Porter... i/7-unde qtumtité de richesses Jll, iO).

§ lio. La langue aclnelle a un certain nombre d'expressions telles que : avoir faim, soif; avoir pitié, courir risque, demande') pardon, faire signe, livrer bataille, mettre fin, porter emie, prendre garde, prêter serment, trouver motjen, où le substantif indéterminé s unit au verbe pour i)réseuter unité d'idée à l'esprit; ces expressions sont beaucoup plus abondantes au seizième siècle : entreprendre guerre, fare composition, trouver résistance, gaigner adva7itiu/e, donner cause, donner lo'sir, donner moyen; faire réponse, fiire récit, trouver issue, souffrir mort, prendre voie, tourner tese. ttc.

§ 14G. I1c nos jour?, on ne peut guère, si ce n'est dans des expressions toutes laites, supprimer l'article devant un nom délermiui' par un adjeclilou uncomplément. On dira: C'est chose fdchease, c'est grand d'iminaije, motair de mort natanUe; mais ces tournures, Ibit peu nombreuses d'ailleurs, sont de véritables arcbaiVmiîs. Au seizième siècle, l'ellipse de l'article e-l commune : C'est fane et vtoli-nce que cruelles sentences sont prononcé'S à l'encontre d'iec le Calvin, Insiit., jirél'.;. C'est fraude tt trahison r^ue sans cause elle soit... (id., ihid.). Elles n' tussent sceu produiri' plus grand fruict (I) I l?(!llay, lllustr., I, 2). Conserver toujours nostre vie en ('.truite diète irrépréhensible {limyol, Util, desennemys, III). Qui par

guerres ordinaù'es... et continuelles expéditions (ifK, ibii.).

§ 147. Dans certaines phrases négatives, l'ellipse de l'arlicle s'est conservée jusqu'à nos jours. Au seizi(';me sif'-cle, on dira : Cest un complot, non pas compagnie (La Boëlie, dans Mont., éd. J. V. Leclerc, V, 401). Il n'y a poinct place de garde que (qui) ne soit (Moulue, II, 111). Au dix-seplième siècle : Jamais contre un tyran entreprise conçue ne pcrniit, etc. (Corneille, Cinna, I, 3). De nos jours : on ne voit âme qui vive.

Inversement nous disons sans article : grâce à Dieu; au seizième siècle on disait encore, comme au moyen ûge ; la grâce à Dieu (Du Bellay, Illuslr., Il, fin).

§ 148. Les substantifs précédés de mesmc, autre, toutîe passent volontiers de l'article : Ceux que tu vois d'un visage si b/esme, Couchez ity, ont eu fortune mesme, De mesme ville issus, de mesme part (Rons., Fr. II). (Plus tost) qu'autre bonté, qu'autre amour que la tienne Sous autre joug me captive le dos (Rons., Am., I, 53). Ce quAlcibiade et non autre engarda d'avenir (Amyol, Alcib.). Comme de l'Océan tous fleuves ont kurs cours (Des Portes, Uio. Am. Compl. pour le Ducd'Anj.).

§ 149. Le vieux français connaissait à peine l'emploi de l'article partitif, du, de la, des. Il disait : manger pain, se nourrir avec pain, de pain. Peu à peu cet emploi s'étendit. Au seizième siècle, H. Estiecne constateles trois locutions françaises correspondant à des locutions gre.ques analogues : manger le pain ('i-a-jâv tùv ip-ov), manger du pain (toù «?t&u), manger paiji (âpT-cv), et il cite l'exemple suivant : « Il a juré qu'il ne mangerait jamais pain ni ne boirait t'în, qu'il n'eust fait cela '. » La langue actuelle n'use que dans des locutions consacrées du substantif sans article; dans la plirased'H.l'^stienne elle dirait: «manger du iiain, boire du vin, » comme elle dit manger de la viande, se nourrir avec de la viande. Toutefois l'impossiblilé de dire se nourrir de de la viande a fuit maintenir l'expression se nourrir de viande, véritable archaïsme égaré dans la langue moderne.

§ 150. Au seizième siècle cependant, la langue penche sensiblement vers le nouvel usage.

A cOlé de phrases telles que les suivantes : Avec regrets de ce que nul n'avhit pitié de moi (au lieu de : des regrets) (Palissy, p. 3l4,id.,Cap.). (Ils) it'u?- disent injures (Ronsard, Eléijies, XXX). On sème <ontre icelle horribles rapports (Calvin, Inst., préf.). Se rcvenoitni jeter sur eux comme bestes furieuses (Mont., I, 47).

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