I. — Ordre des mots isolés
§ 303. Les mots qui ne constituent pas un membre principal de la préposition sont des substantils attributifs, des qualificatifs, des déterminatifs, des pronoms, l'article, des participes, des InBnitifs dépendant d'un verbe auxiliaire, des adverbes, des prépositions.
§ 304. Substantifs attributifs. Le substantif attributif est celui qui est relié à un substantif principal, par quelque rapport de dépendance, et spécialement de possession : Les commandements de Dieu. En vieux français, le substantif attributif se plaçait volontiers avant le substantif principal; de nos jours il est de règle qu'ille suive. Au seizième siècle, l'inversion est encore fréquente : Et de ces gens là les cimes... rapportent facilement le fruit de la science (Montaigne, I, 2t). Et du monde la dixiesme partie ne s'en sert pas encores à ceste heure (id., 111, 37). Veulent -ils... que d'un injuste commencement la suitte soit juste (id., III, 10). Elle ne s'est conservée que dans la langue poétique : De son sang généreux la trace nous conduit (Racine, Phèdre, V, 6). Enfants, du rossignol la voix pure et légère IS'a jamais apaisé le vautour sanguinaire (A. Chénler, V Aveugle). Voilà du Dieu des champs la rustique demeure (Lamartine, Nouv. Médit., Prélude?).
§ 30o, Le substantif attributif peut être séparé du substantif
1 . Cf. Diez, Grammaire des langues i française. romanes, t. III, p. 414 de la traduction j
XVr SIECLE.
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qui le régit par un verbe intercalé. l)e ceux-là est la liberté peu suspecte (Montaigne, III, 1). De même, dans la langue moderne, en poésie : Quand je devrais du ciel hâter l'arrêt fatal (Racine, Britatvdcus).
§ 306. Qualificatifs. Il est difficile d'établir des règles sur la place que l'adjectif occupe relativement au substantif qu'il qualifie, soit dans la vieille langue, soit dans la langue du seizième siècle, soit dans la langue moderne. 11 semble toutefois que, quand l'adjectif précède le substantif, il lui soit plus intimement lié et que, s'il le suit, il soit plutôt attribut qu'épithète. TJn enfant sage s'analysera en: XJn enfant qui est sage; il n'en est pas de même de un sage enfant. Voilà pourquoi, quand l'adjectif précède, il peut former avec le substantif une expression où il prend une acception spéciale : Grand dans un grand homme a une autre valeur que dans un homme grand où il garde son acception ordinaire. Comparez encore un brave homme et un homme brave. Voilà pourquoi encore, quand un adjectif en qualifie un autre pris substantivement, la liaison entre les deux mots se fait si l'adjectif précède et non s'il suit : Un savan t-aveugle est U7i aveugle qui est savant ; un savan{t) aveugle est un savant qui est aveugle ^.
§ 307. Nous ne pouvons ici que donner des exemples des différences d'usage entre la construction du seizième siècle, héritière de la construction du moyen âge, et la construction moderne (Dans les exemples qui suivent, nous considérons comme des adjectifs les participes employés adjectivement) : Geste sacrée amitié (Rabelais, I, 32). Wi entretenement unicque de l'humain lignaige (id., III, 3). Coupant à Ventour les inutiles rameaux (Du Bellay, Illustration, I, 3). 'Ne craignez plus ce muet Apollon, ses faux oracles (id., ibid., II, fin). 0 enfants de ce siècle, 6 abusez moqueurs (D'Aubigné, Tragiques, VII). La Grecque subtilité et astuce "Punique (Montaigne, I, 5). Le mentir est un maudit vice {id., I, 9). Garantir la publique ruine par une injure privée {id., II, 33). Quelque impétueux et inopiné accident (id., III, 1). Oubliez votre naissante gloire et aux destins pliez (Garnier, Marc- Antoine, V, début). Blasmant les vitieuses actions et louant les honnestes (Larivey, Lettre à M. d'Amboise en tête de son théâtre). — Inversement : Entamée au burin d'une graveure belle (Garnier, Hippolyte, Ili). Urgulania, sa mère-grand (Monl., IIj 13). Se tua tout soudain de sa main propre (id., II, 34).
1. Cf. Weil, De l'oi-dre des mots dnns j langues modernes, Paris, 1869. les langues anciennes comparées aux |
§ 308. Il faut noter le cas où plusieurs adjectifs s'accordent avec un substantif. A ta furieuse et hostile venue (Rabelais, I, 32). Ce sont vraies et non feintes imprécatioiis (Montaigne, I, 37). Deux ou trois, non diverses seulement, mais contraires opinions (Montaigne, I, 49). Il 710US estoit aspre à la vérité, mais non pourtant cruel ennemy (id., II, 19).
§ 309. Les déterminants de Tadjectif exercent de nos jours une action sur la place qu'il occupe ; il n'en est pas rigoureusement ainsi au seizième siècle. D'un encore pire exemple (Montaigne, I, 19). Une sottement modeste fuitte de contention [ibid., m, 8). Une contraire opinion à la mienne {ibid., II, 12).
§ 310. Déterminatifs. Les noms de nombre et les démonstratifs ne donnent lieu à aucune remarque importante. — Les possessifs peuvent se placer après le substantif: Zes dowcewrs de cette vie nostre (Mont., J, 18). Pour les indéfinis, nous avons déjà signalé l'emploi archaïque de mesme (Cf., § 173). —Te/ accompagné de autre le précède aujourd'hui : Telles autres choses. Au seizième siècle, il peut encore le suivre. Aictres telles choses (Estienne, Précellence). Autres telles peintures contrefaites à plaisir (Rabelais). C'est un souvenir de l'ancienne construction qui combinait môme autre [altre) et tel en un mot ; aUretel. — Tout peut suivre le substantif qu'il détermine et même en être séparé par quelque complément. — Seul peut affecter trois places diflerentes : Seule la France, la France seule, la seule France. Aujourd'hui, de ces trois constructions, la dernière tend à sortir de l'usage.
Nous étudierons plus loin la place que les pronoms personnels occupent dans la phrase (§§ 329-334).
§ 311. Article. Les règles de position de l'article n'ont pas changé depuis le moyen âge jusqu'à nos jours. Il précède le substantif dont il ne peut être séparé que par des qualificatifs qui, comme lui, déterminent le substantif. Les hommes, les grands hommes. Il est inutile de donner des exemples du seizième siècle qui ne nous apprendraient rien de particulier.
§ 312. Participes, infinitifs dépendants d'un verbe auxiliaire ^. La. construction dans l'usage actuel est stricte. La première place est donnée au verbe auxiliaire : J'ai écrit, c'est écrit, il le fait chercher, il va le voir. La vieille langue pouvait placer le participe ou l'infinitif avant l'auxiliaire régissant. On en trouve
1. Nous considérons comme auxiliiiire | bas, § 333. tout verbe qui en régit un autre, cf. plus I
LA LANGUE FRANÇAISE AU XVl"^ SIÈCLE.
encore des traces dans la première moitié du seizième siècle. Pas demourer là ne /)n<i^ (Rabelais, l,prol.). Je scay comment garder se fuiilt de ce cornard (id., III, 12). Soubvenir assez vous peidt (id., III, 13). Là pleurer je la vy (Ronsard, éd. Buon, p. 85).
§ 313. Adverbes. Aujourd'hui, dans la construction ordinaire, en général, l'adverbe simple ou composé suit immédiatement le verbe, ou précède immédiatement l'adjectif qu'il qualifie. On ne modifie cet ordre que quand on veut insister d'une façon spéciale sur l'idée qu'exprime l'adverbe. Il est venu ici, il travaille courageusement, il a plu hier matin ; il est très-bon, il est tout à fait ruiné, c'est fort beau. Mais jusqu'ici tout cdlait bien; ici, il faut s'arrêter et examiner la situation ; tant il est sage *.
§ 314. Au seizième siècle, la langue jouit de plus de liberté qu'aujourd'hui, et conserve des traces nombreuses des constructions usitées au moyen âge.
Adverbes de lieu et de temps : Je fais icy sentir mes inclinations (Montaigne, III, 9). Jamais nous n'aurons la vraie intelligence de ce qui est là dit (Calvin, Instit., p. 6S2). Qui est cil aujourd'hui, qui ne voudra ensuivre ce bon maistre (Marot, tom. I, p. 297; édit. de 1731). Qui tard veut ne veut (Cotgrave).
Adverbes de modalité : Beaucoup moins est Camillus comparable à Thémistocle (Montaigne, II, 32). S'ainsi n'estoit (c.-à-d. s'il n'en était ainsi). (Ronsard, éd. Buon, p. 2o). Ainsi soit-il, construction archaïque qui, consacrée par un usage spécial, s^est maintenue jusqu'à nos jours. Trop mieux ressembloit (il ressemblait bien mieux à) quelque petit angelot qu'iing homme (Rabelais, ï, lo). Caton... se mit si fort à dormir, gue (Montaigne, I, 44), Elles volontiers de mesme cachent la leur (leur affection) à leur mari (id., ir, 35). Jamais peut estre il ne s'ouyt dire que si licentieusement, si effrontément on se jouast de la fortune d'un si grand et puissant Royaume (Du Vair, Loi salique, exorde). Et qui plus lui estait importable (et ce qui lui importait plus) (Marguerite , Heptam., 15).
Cf. plus haut, assez, trop, §§ 152 et 267.
§ 315. Les particules de négation ne, pas, point, plus, etc., ac-
i . L'ordre est moius fixe pour les temps composés ; ainsi on dit aussi bien il a courar/eusement travaillé que il a travaillé courar/eusement. Du même il est alors parti ou il est parti alors. Combien! comme! que! commencent toujours la proposition. Que vous êtes joli! que "ous me semhlez h^nu ! (La Fontaine,
Fables, I, 2). Comme il est bon! Combien tout ce qu'on dit est loin de ce qu'on pense ! (Racine, Britann., V, 1). — Notons encore que pour les adverbes plus, autant, moins, l'usage actuel n'a pas admis les règles strictes qui s'appliquent aux autres adyorbps.
compagnent immédiatement les verbes qu'elles modifient. Je
ne veux pas, je ne parle plus. Pas, point, plus, etc., s'intercalent entre l'auxiliaire et le participe : Je n'ai pas fait cela, il n'a plus rien dit. Quand le verbe est à l'infinitif, pas, point, etc., peuvent le suivre ou le précéder : Pour ne pas souffrir, pour ne souffrir pas. Les pronoms personnels régimes me, le, se, le, etc., en, y seuls peuvent séparer ne du verbe. Je ne le vois pas, je n'en veux plus. Je n'y vois goutte.
Au seizième siècle, l'usage est déjà établi, sauf eu ce qui concerne la place des pronoms pjîrsonnels. Nous en reparlerons plus loin, §§ 329 et suivants.
§ 316. Prépositions. Nous n'avons à nous occuper que d'un cas, celui où une préposition est suivie d'un infinitif. De, à, pour peuvent être, au seizième siècle, séparés de l'infinitif par des compléments directs ou circonstanliels.Dece/aw'e, àce faire, pour ce faire sont des tournures fréquentes au seizième siècle. Nous en avons conservé pour ce faire. Ajoutons les exemples suivants : Cette coutume de si exactement poiser et mesurer les paroles (Montaigne, II, 18). Le courage d'ainsi mourir (id., II, 32). Pour à V accent des Grecs ma parole dresser (Baïf, éd. Becq de Fuq., p. 3). Pour, par l'opinion de leur fuitte, faire rompre et dissoudre cette masse (Montaigne, I, 12). Une légende d& qualitez et titres pour auxquelles ne broncher j'ay maintefois laissé d'escrire (id., I, 39). Aruntius se tua pour, disoit-il, fuir et V advenir et le présent (id., II, 3).