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CHAPITRE III Ecrivains politiques, pamphlétaires

La science politique au xvi" siùcle n'est représentée que par un grand nom, celui de Jkan Bodin ^ iNous trouverons chez beaucoup d'autres écrivains des théories politiques, mais ce sont des œuvres de polémique, dictées par l'esprit de parti ; Bodin, s'élevant au-dessus des agitations de son temps, demande à l'histoire et à la philosophie les lois qui doivent régir les sociélés.

La Brpublique^ de Jean Bodin, qu'on a souvent comparée à la Politique d' Aiiàloie et h.VE'^prit des Lois de Montesquieu, écrite en français dans un style clair et précis, remarquable par la richesse des faits, la variété des connaissances, la justesse des vues, fut publiée en 1578 ^. Sans entrer dans le détail des questions qu'embrasse une œuvre si considérable, nous essaierons d'en indiquer le caractère général.

Bodin se sépare de Platon qui, faisant de l'État une seule famille, rêvait entre tous les citoyens de sa république une communauté cbimérique. Il définit l'État le gouvernement de ce qui est commun aux citoyens ; la famille, le gouvernement de ce qui est propre aux particuliers. Mais au lieu de distinguer, comme Aristote, l'auturité domestique de la souveraineté politique, il cherche dans la puissance du père de famille le type de la puissance du chef de l'État oubliant que l'État est fondé sur l'égalité des citoyens, tandis que la subordination naturelle est le principe de la famille. De là la tendance de Bodin à attribuer au souverain, comme à l'époux ou au père, une autorité presque sans contrôle. Il reconnaît trois formes de gouvernements : lu monarcbie, l'état populaire et l'état aristocratique. Quant à celte quatrième forme dont parlent Aristote, Polybe, Cicéron, Machiavel, dont Montesquieu fera le type de la liberté politique, et où les principes des trois autres viendraient se

1, Né à Angers vci'S 1530, avocat, procureur du roi à Laon, mort dans celle ville en m96.

2. Itépublvjue ici veut dire Gouvernement, Etat. « H n'y a que trois estais ou trois soites de Républiques, à sçavoir la mouarchie, l'aristocratie et la démo- '

cratie. « (Bodin, BépitbUquc, 1. II, ch. i: De toutes sortes de Jlepubliques en géiiéial, et s'il y en a plus de t'ois.)

3. Traduite ensuite eu latin par l'auteur, avec des additions nombreuses, en 1536.

tempérer, Bodin la repousse, comme n'étant qu'une des trois autres plus ou moins déguisée; car l'un des trois pouvoirs l'emporte toujours sur les deux autres. Ses préférences sont pour l'état monarchique. Tout en flétrissant comme impies les princes qui abusent de leur pouvoir il déclare leur souveraineté absolue. Un pouvoir limité n'est plus souverain. Les parlements, les États peuvent faire connaître leur avis, mais ne sauraient engager le prince. Bodin proscrit l'esclavage et regrette presque la découverte de l'Amérique, qui a été « une occasion de renouer les servitudes par tout le monde. » Il condamne les persécutions religieuses, parce qu'elles ne peuvent engendrer que l'athéisme; mais il n'admet pas qu'il soit permis de raisonner en matière de foi. Enfin il emprunte à Aristote l'analyse des causes qui dans chaque genre de gouvernement amènent des révolutions et développe ce qui n'était qu'en germe chez le philosophe grec, les rapports qui existent entre les institutions de chaque peuple et la nature du pays et du climat'.

Partisan de la monarchie absolue, Bodin se contente de chercher des tempéraments qui l'empêchent de dégénérer en tyrannie. Dans les écrits polémiques que nous allons maintenant étudier, nous verr()ns attaquer, mettre en question, le principe même de la royauté.

Partout en Europe, au xvi^ siècle, le pouvoir de la royauté s'était affermi : Henri VIII en Angleterre, Maximilien et après lui Charles-Quint en Allemagne, François l^"" en France exerçaient une autorité absolue. Mais dans le même temps, la renaissance des lettres anciennes, la connaissance plus approfondie de l'histoire de Rome et d'Athènes, les agitations de la Réforme naissante commençaient à répandre sur les droits de la royauté des idées nouvelles et hardies.

D'un côlé, les savants, les lettrés apprenaient dans Polybe, dans Tite-Live, dans Plutarque, à détester la tyrannie et à admirer Timoléon et Brutus. De l'autre, l'étude de la Bible se répandait dans la foule avec les prédications calvinistes : on se familiarisait avec le gouvernement à la fois théociatique et démocratique des Juges, de Saûl, de Da\id ; ou admirait les prophètes osant reprocher à des rois impies leurs iniquités et leurs crimes. Ainsi se formait dans la première partie du xvi^ siècle un courant d'idées révolutionnaires qui se développèrent

i, Cf. Paul Janet, Histoire de la philosophie morale et politique, t. II, p. 136.

24 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU XVf SIÈCLE.

A. mmliô avec une hardiesse dont on n'a \n dans la f^<^^^'J'^^'\ ^l Révolution française. Alors, écrit

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ancienne , Il aimait ^f f "^ . , , italienne (il traduisit plus connaître; verse f "f,/^. \\^ ^'^/"'' ' l^lire les Discours de

1 Wisf Mîiîo., tome 11, 11,2, (p. 1072). iVAubiJn" cite ici précisément es i^rUs cic^a Boëtie, d'Holman et de Junius Brutus. ,

2 Né à Rostordam en 1467,, mou en 1536. Voir sur cet écrivain l'Etude ae M. Gaston leug^rc (Paris, 1874).

3. Sa'rabsus aq'nlam quxrU t^kûa.gcs, Chiliade III, centurie 7 ; côl. 7UJ

de l'édition in-folio, de Pans, lo89).

4. Hallam, Histoire des hteratures de VEurove (t. 1, p. 2SS de la trad. franc.) Isa'ai? facile 'de recueillir plus d'un trait aussi vif dans les Adages d,E^a^me.

5 Yoir la biographie d Est. de ^ia Boëtie dans les Morceaux choisis, p. ot.

6, Voir aui Morceaux choisis, p. 34, n. 1 .

7, Essais, I, 27.

connu au public et n'eut d'effet que plus tard sur les esprits.

C'est vers io(iU que les luttes des partis donnèrent lieu à des publications anti-monarchiques. Calvin en effet avait fortifié plutôt qu'affaibli le principe de l'autorité. S'il préférait une forme de gouvernement tempéré dans laquelle « plusieurs gouvernants ensemble, s'aidants les uns aux aultres, s'avertissent de leur office, de sorte que si quelqu'un s'élève trop haut, les aultres lui soient comme censeurs à maisttes *, » il prescrivait comme règle absolue le devoir d'obéir aveuglément à ceux qui étaient investis du pouvoir. Les magistrats « ont commandement de Dieu, sont autorisés de lui et du tout ils représentent sa personne ^ » C'est en vertu de ces principes qu'il n'hésite pas à envoyer au supplice Michel Servet. Théodore de Bèze dans son Traité cîeshcrétiqnes{Tra'tatus de hsereticis a civili magistratu punien'Hs) professe la môme doctrine que Calvin sur le pouvoir des princes.

Mais c'était en vertu de ces mômes principes que François I"^ et Henri II livraient les protestants au bûcher. Dès lors l'autorité royale cessa d'être légitime aux yeux de ceux qu'elle persécutait. Le protestantisme d'ailleurs contenait des germes d'indépendance vis-à-vis du pouvoir civil. En détruisant la hiérarchie sacerdotale de l'Église romaine pour y substituer une sorte d'organisation républicaine et fédérative des communions réformées, il avait imprimé aux esprits des tendances démocratiques qui de la société religieuse devaient tôt ou tard pénétrer dans la société civile et politique. Ces tendances étaient favorisées par la doctrine môme de Calvin. Plus l'homme se sentait sous la dépendance directe de Dieu, plus il se reconnaissait le droit de désobéir aux ordres du prince, lorsqu'ils lui semblaient contraires aux ordres de Dieu. Et si Calvin, pendant vingt ans, sut imposer aux citoyens de Genève son autorité absolue, c'est qu'il était leur chef religieux en môme temps que leur chef politique et qu'il avait été pour ainsi dire élu par le peuple. Dans son court traité du Pouvoir politique {iol>8), un évoque anglais réfugié à Strasbourg, Jean Poynet établit que dans certains cas le régicide est permis. Vers 157o, du Bartas publie son poëme de Judith, où les catholiques voient une apologie du régicide ^. Les luttes religieuses font éclore une série de pamphlets dirigés contre le pouvoir royal. Tel est le Discours merveilleux de la vie, dts actions et déportements de la reine Ca-

1. Inst. nhr., IV, xxii, 8. I *• ^"^'"^ ^"'f Morceaux choisis; p. 233,

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