‹ Le seizième siècle en FranceChapitre 214 sur 725 · De l'amitié de Montaigne avec E. de la Boëtie · texte numérisé non relu

De l'amitié de Montaigne avec E. de la Boëtie

Ce que nous appelions ordinairement amis et amitiez, ce ne sont qu'accointances'et familiaritez nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s'entretiennent. En l'amitié de quoy^je parle, elles se meslent et conTondent l'une en l'aultre d'un meslange si universel, qu'elles effacent et ne retrouvent plus la cousture qui les a joinctes. Si on me presse de dire pourquoy je l'aymoys^je sens que cela ne se peut exprimer qu'en rcspondant, « Parce que c'esloit luy; parce que c'estoit moy. » 11 y a, au delà de tout mon discours et de ce que j'en puis dire particulièrement, je ne sçais quelle force inexplicable et fatale ', médiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous estre veus, et par des rapports que nous oyions* l'un de l'aultre, qui faisoient en nostre affection plus d'effort que ne porte la raison des rapports^; je croys par quelque ordonnance du ciel. Nous nous embrassions par nos noms' : et à nostre première rencontre, qui feut par hazard en une grande teste et compagnie de ville, nous nous trouvasmes si prins'',si cogneus,si obligez * entre nous, que rien dez lors ne nous feuf si proche que l'un à l'aultre. Il escrivit une satyre latine excellente, qui est publiée ^ par laquelle il excuse et explique la précipitation de nostre intelligence ^° si promptement parvenue à sa perfection. Ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé (car nous estions touts deux hommes faicts, et luy plus de quelque année), elle n'avoit point à perdre de temps; et n'avoit à se régler au patron des amitiez molles et régulières, ausquelles il fault tant de précautions de langue et préalable conversation ". Cette cy n'a point d'aultre idée '* que d'elle mesme, et ne se peult rapporter qu'à soy : ce n'est pas une spéciale considération, ny deux, ny trois, ny quatre, ny mille ; c'est je ne sçai quelle quintessence de tout ce meslange, qui, ayant saisi toute ma volonté, l'amena se plonger et se perdre dans la sienne ; qui.

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