Des défaites glorieuses
Assez d'advantages gaignons nous sur nos ennemis, qui sont advantages empruntez, non pas nostres : c'est la qualité d'un portefaix, non de la vertu, d'avoir les bras et les jambes plus roides; c'est une qualité morte * et corporelle, que la disposition ^; c'est un coup de la fortune, de faire broncher nostre ennemy, et de luy esblouyr les yeulx par la lumière du soleil; c'est un tour d'art et de science, et qui pcult tomber en une personne lasche et de néant, d'estre suffisant à l'escrime. L'estimation et le prix d'un homme consiste au cœur et en sa volonté : c'est là où gist son vray honneur. La vaillance, c'est la fermeté, non pas des jambes et des bras, mais du courage et de l'ame; elle ne consiste pas en la valeur de nostre cheval, ny de nos armes, mais en la nostre. Celuy qui tumbe obstiné en son courage*, si succiderif, de genuimgnat'^ ; qui, pour quelque danger de la mort voisine, ne relasche aulcun poinct de son asseurance; qui regarde encores, en rendant l'ame, son ennemy d'une veue ferme et desdaigneuse, il est battu, non pas de nous, mais de la fortune*; il est tué, non pas vaincu : les plus vaillants sont par fois les plus infortunez. Aussi y a il des pertes triumphantes à l'envi des victoires. Ny ces quatre victoires sœurs, les plus belles que le soleil aye oncques veu de ses yeulx, de Salamine, de Platée, de Mycale, de Sicile ', n'osèrent oncques opposer toute leur gloire ensemble à la gloire de la desconfiture du roy Leonidas et des siens au pas des Thermopyles.
(Essais, I, XXX ; t. I, p. 302.)