Confessions d'un soldat
Voilù, mes compaignons qui lires ma vie, la fin des guerres où je me suis lrou\é despuis ^ cinquante cinq ans que j'ay commandé pour le service de nos roys. J'en ay rapporté sur moy sept arquehousades pour m'en ressouvenir et plusieurs autres blessures, n'ayant membre en toul mon corps où je n'aye esté blessé, si ce n'est le bras droict. Il m'en reste l'honneur et la réputation que j'ay acquise par toute la clireslienté, car mon nom est cugneu partout; j'estime plus cela que toutes les richesses du monde, et, avec l'ayde de Dieu qui m'a assisté, je m'enterreray ^ avec cesle heureuse réputation. Ce m'est un merveilleux contentement quand j'y pense, et lorsqu'il me souvient comme je suis parvenu de degré en degré, ayant eschappé^ tant de dangers pour jouyr de si peu de repos qu'il me reste en ce monde en ma maison, afin d'avoir loisir de demander pardon à Dieu des offenses que j'ay commises. 0 que si sa miséricorde n'est grande, qu'il y a de daiiger pour ceux qui portent les armes, et mesmemeut '* qui commandent, car la nécessité de la guerre nous force en despit de nousmesmes à faire mille maux et faire non plus d'estat ' de la vie des hommes que d'ung poulet; et puis les plaintes du peuple qu'il fault manger en despit qu'on en aye ; les veufves et orphelins, que nous faisons tous les jours, nous donnent toutes les malédictions dont ilz se peuvent adviser; et à force de prier Dieu et implorer l'ayde des saincls, quelqu'une nous en demeure sur la teste : mais certes les roys en patiyont encores plus que nous, car ilz le nous font faire, comme je dis au roy, l'entretenant à Tholose * ; et n'y a mal duquel ilz ne soient cause, car puisqu'ilz veulent faire la guerre, il fault payer pour le moins ceux qui s'en vont mourir pour eux, afin qu'ilz ne puissent faire tant de maux qu'ilz font.
Moy doncques bien heureux, qui ay le loisir de songer aux péchés que j'ay commis, ou plustost que la guerre m'a faict commettre, car de mon naturel je n'étois pas addoné a faire le mal, et surtout ay tousjours esté ennemy du vice, de l'ordure et vilenie, ennemy capital de la trahison et desloyauté. Je sçay bien que la colère m'a faict faire et dire beaucoup de choses