Lettre à l'Académie, III
2. Pierre Jeannm naquit à Autun en 1540. Reçu avocat à Dijou en 1379, il fut appelé par les élus de Bourgogne aux fonctions de Conseil de la province. Gou- \erneur de la chancellerie de Bourgogne (1575), député aux états de Blois (1576), conseiller au parlement de Dijon (157'j), il s'attacha à Mayenne, gouverneur de la province de Bourgogne, et suivit son parti
durant les troubles de la Ligue. Rallié à Henri IV, il entra au Conseil d'État, et fut chargé par ce prince de diverses négociations, spécialement en Hollande. Sous Louis Xni, il devint contrôleur général des linances ; on place sa mort eu 1622. Voir sur Jeannin , Poirson , liist. de Henri lYA- 111, p. 267 (3» édit.) et Sainte- Beuve, Causeries du lundi, t. IV.
remplies de fails précis, de vues profondes sur l'état des partis dans les Pays-Bas, sur le caractère des hommes qui dirigent les affaires de la Hollande. Ce n'est pas un serviteur intelligent qui traduit la pensée du maître ; c'est un homme qui pense et agit par lui-mOme, qui porte dans la conception des affaires un sens droit, et sait profiter de l'occasion pour agir,qui exprime enfin ses jugements avec une précision et une clarté parfaites. Son style est naturel et vigoureux, plus grave et plus simple que celui de Du Perron, plus rapide et moins suranné que celui de d'Ossat.
Dans des mémoires du dix-septième siècle, on trouve ces lignes sur Jeannin : « On ne sauroit assez dire de ses louanges... Jamais il n'embrassa plus d'affairesqu'il n'en pouvoitexpédier... Jamais il ne flattason maître; s'est toujours plus étudié àservir qu'à plaire; ne mêla jamais ses intérêts parmi les affaires publiques... Ce grand homme estoit digne d'un siècle moins corrompu que le nostre où sa vertu n'a pas esté estimée selon son prix. » Ce magnifique éloge de Jeannin est de Richelieu ^
Après avoir passé en revue les serviteurs de Henri, nous devons dire un mot du maître; Henri IV n'est pas seulement un grand capitaine et un grand politique, c'est un écrivain. Quel mélange de grâce et de force, d'enjouement et de gravité, de familiarité et de grandeur, dans cette volumineuse correspondance écrite ou dictée de verve, au milieu des fortunes les plus diverses, et où se déploient toutes les ressources de son caractère énergique ou de son intelligence pénétrante ! On y voit revivre l'homme, le soldat et le politique se peignant au naturel par la parole au milieu môme de l'action ^.
L'histoire du seizième siècle, du moins dans sa seconde partie, a été entreprise par La Popelinière, d'Aubigné et do Thou. Lancelot de La Popelinière publia, en 1581, une Histoire de France enrichie des 2)lus notables occurrences survenues en "provinces de l'Europe et pays voisins, suit en paix, soit en guerre, tant pour le fait sécidicr que pour l'ecclésiastique, depuis l'an 1550 jusqu'à ces temps (1577). On voit par ce titre que La Popelinière est le premier qui ail voulu composer une histoire gé-
1. Mémoires, II, p. 358. Richelieu disait 1 se à apprendre dans les lettres de Jeannin. encore qu'il trouvait toujours quelque cho- | 2. Voir aux Morceaux choisis, p. 88,
niSTORIENS.
nérale de l'Europe dans la seconde moitié du seizième siècle; il y consacra sa vie et sa fortune. «La Popelinière, dit d'Aubigné, a porté le faix et les frais des recherches de tous costés, sans avoir devant les yeux un corps d'hisloire qui le relevast aux deffauts, ce que M. de Thon ni moi ne pouvons soutenir. A cet exercice il a despendu (dépensé), non-seulement les bienfaits de la reine mère, mais encore son patrimoine entier qui n'estoit mesprisable... Son labeur est sans pareil, son langage bien françois qui sent son ensemble l'homme de lettres et l'homme de guerre, comme il s'est signalé et montré tel en trois actions dignes de lumière*. »
Nous devons souscrire au jugement de d'Aubigné en ce qui concerne le fond de l'œuvre. La Popelinière, écrivain calviniste, est un historien consciencieux et vraiment impartial. 11 ■cherche la précision et l'exactitude jusque dans les détails, et les quarante-cinq livres qui composent son histoire sont une mine de faits et de documents précieux où ont largement puisé les écrivains qui l'ont suivi. Il s'était fait une haute idée des devoirs de l'historien, et comparait ceux qui flattent leurs lecteurs au détriment de la vérité, « aux cuisiniers qui ont plus d'esgard à l'appétit qu'à la santé de leurs maistres ^. » Aussi Bossuet, dans ses discussions avec les protestants, n'hésitet-il pas à invoquer son autorité au même titre que celle de de Thou : « J'en donne pour garant M. de Thon et La Popelinière, deux historiens non suspects^. » Mais le style de La Popelinière ne mérite pas les mêmes éloges ; s'il a quelque naïveté dans l'expression, il est souvent lourd et vulgaire, et la phrase est traînante et embarrassée.
D'Aubigné*, en écrivant l'histoire universelle^ de son temps, a senti toute l'importance d'une pareille œuvre ; c'est à la postérité qu'il dédie son livre. Il ne s'est mis au travail qu'après avoir appréhendé longtemps la pesanteur de l'histoire, et redouté celabeur pour les rigoureuses lois qui lui sont imposées. Il admire qu'on puisse « mettre sans honte le nom d'histoire sur le frontispice d'ouvrages dans lesquels la porte passée, vous ne trouvez que des enfileures de mémoires récents de tous venants, dictez par leurs interests; la recherche des actions particulières, indignes de lumière pubhque ; et y voir traitter