ÉRUDITS ET SAVANTS. — BERNARD PALISSY
d'aller cncorcs acheter des pois, afin d'esprouvcr ledit esmail : d'autant que j'avois perdu tous les vaisseaux que j'avois faits : et, ayant couverts Icsditcs pièces dudit esmail, je les mis dans le fourneau, continuant toujours le feu en sa grandeur. Mais sur cela il nie survint un autre malheur, lequel me donna grande fascherie, qui est que, le bois m'ayant failli, je fus contraint brusler les estapes ^ qui soustenoyent les Irailles ^ de mon jardin, lesquelles estant bruslées, je fus contraint brusler les tables et plancher delà maison, afin de faire fondre la seconde composition. J'estois en une telle angoisse que jenesçavois dire; car j'estois tout tari et tout dcseché à cause du labeur et de la chaleur du fourneau ; il yavoit plus d'un mois que ma chemise n'avoit séché sur moy. Encores pour me consoler on se môquoit de moy, et mesme ceux qui me devoyent secourir alloyenl crier par la ville que je faisois brusler le plancher : et par tel moyen l'on me faisoit perdre mon crédit, et m'estimoit-on cstre fol.
Les autres disoyent que je cherchois à faire la fausse monnoye, qui estoit un mal qui me faisoit seicher sur les pieds; et m'en allois parles rues tout baissé, comme un liomme honteux: j'estois endetté en plusieurs lieux, etavois ordinairement deux enfans aux nourrices ^, ne pouvant payer leurs salaires. Personne ne me secouroit ; mais au contraire ils se mocquoyent de moy, en disant : « Il luy appartient bien * de mourir de faim, parce qu'il délaisse sonmestier. » Toutes ces nouvelles venoyent à mes aureilles quand je passois par la rue ; toutes fois il me resta encores quelque espérance, qui m'accourageoit ^ et soustenoit, d'autant que les dernières esprcuves s'estoyent assez bien portées ®, et dès lors en pensois'' sçavoir assez pour pouvoir gaigner ma vie, combien que j'en fusse fort éloingné (comme lu entendras ci-aprés) et ne dois trouver mauvais si j'en fais un peu long discours *, afin de te rendre plus attentif à ce qui te pourra servir.
Quand je me fus reposé un peu de temps avec regrets de ce que nul n'avoit pitié de moy, je dis à mon Ame : « Qu'est-ce qui te triste ^ puisque tu as trouvé ce que tu cherchois? travaille à présent et lu rendras honteux tes détracteurs ^". »
{Discours admirables : De l'art de terre ; t. Il, p. 210-211.