Œuvres complètes de du Vair, éd
in-fûl.de lG2?i p. 425.
CONTEURS
I,e premier en dale et le plus illustre des conteurs du seizième siècle est Rabelais'. En 1532, il fit paraître une édition sans doute remaniée d'un roman populaire : Les grandes et inestimables Chronicques du grantet énorme géant Gargantua^. Cette chronique fit le lourde lu France, et, dit Rabelais lui-même, «il en a esté plus vendu par les imprimeurs en deux mois, qu'il ne sera achepté de Bibles en neuf ans ^. » Voulant donner une suite à cette chronique, il publia en 1533 le premier livre de Pantagruel, roi des Dipsodes, restitué en son naturel, avec ses faicts et prouesses espovantables. C'est dans ce livre que paraît le fameux personnage de Panurge, l'ami inséparable de Pantagruel, dont Rabelais semble avoir pris l'idée au Cingarde l'histoire macaronique de Merlin Coccaie "■. Mais comme la Chronique gargantuine devenait une maigre introduction pour les développements considérables du premier livre de Pantagruel, Rabelais la refit, et son génie la transforma si complètement, qu'on a peine à la reconnaître dans la Vie trés-horrifique du grand Gargantua inre de Pantatjruel (1S3), qui devint le premier livre du
1. Voir la biographie de Rabelais aux Morceaux choisis, p. 93.
2. Cette chronique, informe embryon d'où est sorti le Gargantua, raconte comment Merlin par ses enchantements créa les deux géants Grandgousier et Galemelle, ainsi qu'une jument monstrueuse pour les porter ; ces géants eurent un fils, Gargantua, qui un beau jour emporta les cloches de Notre-Dame pour les pendre au col de sa jument, et les rendit aux Parisiens moyennant « troys cens bcufs et deux cens moutons pour son disncr. » Conduit par Merlin à la cour du roi Artus, Gargantua s'y signala par de nombreux exploits, contre les rois d'Irlande et de Hollande. Il y resta I' l'espace de deux cens ans troys moys et quatre jours justement, puis fut porté en faierie (au pays des fées), par Gain la phée et Mélusine avec plusieurs aultres lesquels y sont à présent. » — On ne possède le texte de la Chronique que dans les exemplaires publiés et sans dout« remaniés par Rabelais, de sorte qu'il est difficile de déterminer la part d'originalité qui revient à l'éditeur. Toutefois, çà et là, au milieu de récits plats et monotones, on rencontre des traits vifs et qui sont bien dans l'esprit de Rabelais. Gargantua est présenté pour la première fois comme le héros d'un roman populaire dans la préface de la Légende de Pierre Faifeu, due à Charles de Bourdi-
gné, dont on a un exemplaire daté de 1826.
Un savant a émis l'hypothèse invraisemblable que Gargantua était un ancien dieu gaulois qui aurait survécu à la religion druidique dans les croyances populaires. Quelle qu'en soit l'origine, le personnage de Gargantua devint populaire grâce aux nombreuses éditions qui, au seizième siècle et plus tard encore, reproduisirent avec plus ou moins de fidélité l'édition de la Chronique donnée en 1532 par Rabelais, et de nos jours le souvenir de ce géant est encore vivant dans les campagnes ; des accidents géographiques qui représentent grossièrement des tables, des chaises, des chaussures gigantesques, porteut le nom de tables, de chaises, de chaussures de Gargantua.
Yoir sur les diverses questions que soulevèrent les Chroniques Gargantuines et la composition du roman de Rabelais le tome IV de l'éd. de Rabelais de M. M.- Laveaux.