‹ Le seizième siècle en FranceChapitre 48 sur 725 · Cf. aux Morceaux choisis, p · texte numérisé non relu

Cf. aux Morceaux choisis, p

2. Lettres p/dloiophiquns, xxii : sur M. Pope et quelques autres poètes fameux. Ce jugement est de 1734. En 17b9. Voltaire écrivait à madame du Deiïaiid.

« J'avais alors un souverain mépris pour

ItaboLiis. Je l'ai repris depuis, et, comme j'ai plus approfondi toutes les choses dont il se moque, j'avoue qu'aux bassesses près, dont il est trop rempli, une bonne partie de son livre m'a fait uu plaisir cxtrèrac. » (13 octobre.)

CONTEURS. 50

Papimancs, l'oracle de la Bouteille. Mais lorsqu'on regarde plus attentivement, on se sent en présence d'un génie supérieur qui a observé l'homme et la société. D'un côté Rabelais, grâce à une profonde connaissance du cœur humain, a tracé avec autant de naturel que de vigueur des types, des caractères si vrais, si vivants qu'ils sont restés pour ainsi dire immortels: on ne peut plus oublier Gargantua, Picrochole, Pantagruel, Panurge, Brid'oie, etc. D'un autre côté il y a chez lui, sur les grandes questions qui agitaient alors les esprits, un ensemble de vues générales et philosophiques qui lui permet de juger de haut les choses de son tem[is, et de tracer sans exagération, sans violence, une satire plaisante de son siècle, des princes, des grands, des magistrats, des gens d'église, des docteurs, des étudiants, des bourgeois.

Cette satire n'est pas une satire personnelle, comme l'ont cru certains commentateurs, tels que ce ministre protestant qui voyait dans Grandgousier le roi de Navarre Jean d'Abret, dans Gargantua son fils Henri d'Albret, dans Pantagruel Antoine de Vendôme, dans frère Jean des Entommeures, le cardinal Odet de Clicitillon, dans Panurge l'évoque de Valence Jean de Montluc, et dansla guerre de Picrochole contre Grandgousier à propos des fouaces, la querelle des prolestants et des catholiques au sujet de la transsubstantiation 1. D'autres ont reconnu Louis XII sous les traits de Grandgousier, François P^ sous ceux de Gargantua, Henri II sous ceux de Pantagruel^, le cardinal de Lorraine sous ceux de Panurge, etc. Rabelais semble avoir protester d'avance contre cette étrange manie de « gallefreter des allégories qu'onquesne furent songeespar l'auteur. » Ce qui est vrai, c'estquedans . Grandgousier, R-ibelais peint les bons rois qui ne cherchent que le bonheur de leurs sujets; dans Picrochole il représente l'ambition insatiable de ceux qui «courent la bague des conquêtes.» et font souffrir les peuples des maux de la guerre. Panurge, mangeant son blé en herbe, ayant soixante manières de gagner de l'argent, dont le travail seul est excepté, plein d'admiration pour ceux qui prêtent, mais ne s'embarrassant pas de rendre ce qu'il doit, car qui sait si le monde durera encore trois ans? fuyant le péril, ne se battant jamais à la guerre, mais égorgettant les ennemis renversés non sans prêcher les gens qu'il tue, déconcertant ceux qui veulent le moraliser à force d'impu-

1 . Voir l'éditioa Variorum de Rabelais, | 2. Henri H ne régnait pas encore quand publiée par Ermangart et Éloi Jobanneau, parut le Pantagruel (1546). 1823, t. Il, p. 3. l

60 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU XVl'* SIÈCLE.

dence et de gaieté, jugeant librement de tout, mais ne soutenant jamais ses opinions que jusqu'au feu exclusivement ; Panurge n'est pas le cardinal de Lorraine, c'est l'égoïste naïf, insouciant, effronté, bon vivant, bavard, diseur de bons mots ; dans Shakespeare il s'appellera John Falstaff. Dans Brid'Oie, Rabelais raille l'ignorance des juges, dans Grippeminaud et les Chats-fourrés leur rapacité ; dans Janotus de Bragmardo le pédantisrae des docteurs, dans maître Tubal Holopherne la sottise des mauvais maîtres, auxquels il oppose le sage Ponocrate et son plan supérieur d'éducation. 11 critique dans les Papimanes les abus de la Cour romaine; dans l'abbaye de Thélème, il oppose plaisamment à la rigueur étroite des règles monastiques la discipline de fantaisie d'un ordre qui a pour unique règle : « Fais ce que voudras. » Il n'épargne pas davantage les réformés qui avaient espéré trouver en lui un auxiliaire. Après les Papimanes, les Papefigues^ ont leur tour, et Pantagruel oppose à Physis, à la Nature qui enfanta Beauté et Harmonie, Antiphysis qui engendra d'une part les «cagots et papelards, » de l'autre « les démoniacles Calvins, imposteurs de Genève ^. »

Mais Babelais n'a rien d'un sectaire. Sous cette exubérance de verve comique qui est le caractère propre de son génie, se cache un grand bon sens, une rare modération et le sentiment pi'ofond de la misère et de la faiblesse de l'homme ; il raille tous les excès, sans amertume, sans colère, et la mesure dont s'affranchit son imagination déréglée ne fait pas défaut à son jugement, droit et sain.

De même que, pour apprécier le génie de Rabelais, il faut dégager sa véritable pensée de ce qui l'obscurcit ou la défigure, de môme, pour apprécier son style, il faut en écarter l'entassement burlesque d'épiihètes, de synonymes, de termes savants dont il se plaît souvent à surcharger sa langue. Alors apparaît le véritable style de Rabelais, et c'est celui d'un maître. 11 n'a pas le caractère personnel, imprévu, pittoresque de celui de Montaigne; il n'est pas pour cela moins expressif ; il peint les choses d'une manière plus simple, plus large, plus générale; il a du naturel, de la souplesse, de l'ampleur. Chez Rabelais plus que chez les autres grands prosateurs du seizième siècle, on retrouve cet enchaînement clair et lumineux des pensées, cette j)ropriélé de termes, cotte netteté de l'expression qui constituent la méthode supérieure des écrivains de l'antiquité; la

I.IV, 'lii. — Les Papimanes sont les par- 1 sont les réformes fini font lantjiieaa pupo, lisaas fanatiques du pape ; les Prtpp^jyn^'i I 2. IV, 32.

ONTEURS. 61

langue est puro, puisée ù la bonne source française *. Contemporain de Calvin, antérieur à Amyot, à Montaigne, à Brantôme, il a moins vieilli qu'eux ; certaines pages de son livre font déjà penser à Molière, là La Fontaine; comme eux il est profondément humain et vrai, dans son langage aussi bien que dans sa pensée ; il sait s'élever sans efl'orl du ton le plus familier à l'éloquence la plus haute.

Telle est l'œuvre de Rabelais avec ses étranges défauts et ses qualités admirables, et on peut dire en terminant avec La Bruyère : « C'est un monstrueux assemblage d'une morale fine et ingénieuse et d'une sale corruption. Où il est mauvais, il passe bien loin au delà du pire : c'est le charme de le canaille ; où il est bon, il va jusqu'à l'exquis et à l'excellent. C'est le mets des plus délicats ^. »

Une pareille œuvre ne pouvait rester sans action sur la littérature romanesque du seizième siècle. Tous les conteurs du temps en ont subi l'influence, plus ou moins directe. Nous ne parlonspasdesimitationsimmédiates, telles quele Voyageetnavigation que fit Panurge, disciple de Pant'igruel, aux isles incongneues (1538) ou la Navigation du compagnon à la Bouteille (1543) dont le héros est Bringuenarille^, cousin germain de Fesse-pinte, ou encore la. Mithistoirebarragouine de Fanfreluche etGaudichon, due à Guillaume des Autels, plates facéties ou grossières parodies de l'épopée rabelaisienne. Nous parlons des œuvres plus originales, comme celles de Noël Du Fait, de Desperiers, de Marguerite, etc., où l'on reconnaît çà et là, à des traits divers, les souvenirs de Gargantua ou de Pantagruel. Seul Nicolas de Troyes, qui écrivait à l'époque môme où Rabelais publiait son roman, échappe par la force des choses à cette influence.

En toSÎ), un ouvrier sellier, Nicolas, né et habitant à Troyes en Champagne, continue la tradition italienne dont au siècle précédent s'est inspiré Antoine de la Salle, l'auteur des Cent Nouvelles nouvelles'*, et compose son Grand Parangon des Nouvelles nouvelles-^, où il mettait par écrit des contes empruntés à Boccace, au Violier des histoires romaines^, ou les anecdotes qu'il avait entendu raconter dans ses voyages. Nicolas de Troyes

l. Il raille dans son écolier limousin cette affectation pédante de mots latins, et veut que l'on parle « selon le langage usité » et eu évitant « les mots espaves en pareille diligence que les patrons de navire évitent les rochers » (II, 6).

'i. Des ouvrages de l'Esprit.

Page 1