Dans la seconde édition de
Cependant Ronsard ne plana pas longtemps dans les régions supérieures où dès l'abord il avait pris son vol. Dès 1353, il quille l'ode pindarique et l'imitation exagérée des anciens, et cherche une inspiralion plus vivante, plus populaire. En descendant de ces hauteurs, Ronsard trouve vraiment sa voie. Aspirant à être premier dans tous les genres, il cultive avec succès l'odehora tienne, l'élégie ', l'épigramme, etfait preuve de réelles qualités de poêle. A l'harmonie du vers, à l'élégance, à l'originalilé du rhythme, il joint la délicatesse du sentiment, le charme de l'expression ; il a lour à tour la grâce, la force et l'enthousiasme sincère. Ces diverses qualités font le mérite des odes publiées dès 1333^, des sonnets qui forment le recueil des Amours de Marie (1357) commentés non plus par le savant Muret, mais par le « gentil Belleau )),et de diverses pièces publiées soit dans le Bocage royal (1352), soit dans les Mélanges (1555 et 1559).
On souhaitait de voir réunies dans une édition complète ces poésies de tout genre que Ronsard livrait d'année en année à l'admiration de la France. Sur la prière de Marie Stuart, Ronsard donna, en 1560, la première édition de ses œuvres qui contenait un premier volume d'Amours, un second volume à'Odes, un troisième de Poèmes et un quatrième d'Hymnes ^ ; mais Ronsard, loin de s'arrêter, allait continuer avec le même éclat sa carrière poétique.
L'avènement de Charles IX au trône (1361) lui créait une situation nouvelle. Appelé dans l'intimité du jeune prince dont il était l'auteur favori, il devient « poëte courtisan » et se voit forcé de mettre sa muse au service du roi et des seigneurs. Dans les poésies publiées de 1561 à 1374, il faut faire deux parts: d'un côté les poésies de commande, celles qui sont composées pour les fêtes, les tournois, les morts, les naissances, celles où le poëte chante le roi, ses frères, ses maîtresses ; là Ronsard ne fait que continuer les traditions de Marot et de Saint-Gelais; d'un autre côté, les poésies où Ronsard suit son inspiralion. Dans celles-ci, on retrouve en général les qualités qui lui sont propres et qui font de lui un grand poëte dans les genres secondaires.
1. Ronsard élargit singulièrement le 1 woîV si Za ro«?... (livre I, ode xvii) paru cadre de l'élégie, où il fait entrer des I avec quelques autres odes à la suit allégories, des moralités, des chansous 1 de la seconde édition des Amours, en amoureuses ou bachiques, des satires et i 1553. La même année parut une nouvelle jusqu'à des dialogues. | édition des Odes et le cinquième livre.
2. La célèbre ode Mignonne, allons 3. Paris, Buou, 4 -volumes in- 16.
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Dans Vlnsliluiion pour l'adolescence du Roi (lo62) -, dans les Discours des 77iisères du temps (1562) et dans la Remontrance aupeuple de f/'fmce (1563), soutenu par des événements réels, par le sentiment vrai qu'ils font naître en lui, dégagé de l'appareil classique, il trouve une inspiration franche et forte, et arrive à l'art véritable. Bien des pièces gracieuses et charmantes seraient à prendre dans les Recueils des nouvelles poésies (1566- 1569), mais bien moins dans les Élégies, Mascarades et Bergeri'^s (1565) qui comprennent la plupart de ses pièces oflicielles. Rien de plus arlificiel et de plus faible que les Bergeries, où l'on voit les seigneurs de la cour, habillés en bergers et en bergères, chanter leurs amours, ou des filles des champs célébrer à l'envi, dans des dialogues, la gloire de Catherine de Médicis et de Charles IX.
A la veille de la Saint-Barthélémy (lo72), Ronsard publie les quatre premiers chants de la Franciade. 11 avait conçu ce poëme au temps où il se flattait de devenir un autre Homère. Avait-il abandonné ce projet ? On serait tenté de le croire, s'il est vrai qu'il n'ait écrit la Franciade que sur les instances de Charles IX. Encore ne put-il l'achever. Il n'alla pas au delà du quatrième chant. Les calvinistes, qu'avaient irrités ses Discours des misères du temps, triomphèrent de cet avortemenf, et opposèrent avec malignité à cette épopée manquée la Semaine de Du Bartas. Ronsard avait conscience de son impuissance. Les quatre livres de la Franciade sont vides et languissants ; on y retrouve les défauts qui gâtent ses odes pindariques, l'abus des souvenirs de l'anliquité, Tobscurité, l'affectation ; l'aclion est nulle, le poëme ne se compose que d'épisodes mal enchaînés ; le style est traînant et incolore, excepté dans quelques tableaux où l'on retrouve le talent de descriplion du poêle.
On lui a reproché d'avoir pris pour héros de son épopée un personnage inconnu, Francus, fils de Priam et aïeul imaginaire de Clovis. On peut répondre que la légende des origines troyennes des Francs, qui avait inspiré au moyen âge des poèmes comme le Roman de Troie et à laquelle Jean le Maire venait de consacrer ses ///us^miwns, jouissait alors d'une grande popularité^. L'erreur de Ronsard est ailleurs. Il n'a pas vu qu'il no suffit pas que le nom d'un personnage soit connu pour qu'il devienne le héros d'une épopée nationale : il faut qu'à ce nom, comme à celui d'Achille ou de Roland, s';;tlache le sou-
1. Charles IX avait alors une ilou/^iinc j 2. Voir \)\\\i haut. p. 71. d'années. 1
venir de quelque action mémorable. On a aussi blâmé Ronsard .■d'avoir employé le vers de dix syllablesau lieu du vers alexan- 'drin. Il ne faut pas oublier que le vers de dix syllabes avait été durant le moyen âge le vers épique, et que c'est seulement à partir de la fin du seizième siècle qu'il fut réservé aux contes et aux épîtres badines et remplacé par le vers alexandrin dans la poésie héroïque et dramatique.
Si Ronsard est resté au-dessous de lui-même dans la Franciade, il retrouve ses qualités poétiques dans des poésies de courte haleine qui parurent vers la môme époque. Dans quelques pièces qui font partie du Bocage royal, l'élégie d'Orphée, l'hymne del'Hiver, et môme l'étrange Discours sur l'équité des vieux Gaulois, malgré des faiblesses et des longueurs, Ronsard atteint sans effort le ton épique. Il reprend l'alexandrin, le « vers héroïque, » comme il l'appelle et comme on l'a appelé depuis lui, et il le manie avec aisance.
La mort de Charles IX rendait au poëte sa liberté; Henri III préférait à la poésie des plaisirs moins dignes. Ronsard se retira dans son abbaye de Croix-Val, en Vendômois, sous l'ombrage de la forêt de Gastine, au bord de la fontaine de Bellerie qui lui inspirèren! de nouvelles poésies pleines d'émolions. 11 sut chanter d'une manière simple et touchante son pays natal, les champs, les bois, la nature qu'il aimait avec l'admiration sympathique d'un Virgile ou d'un Lucrèce. Mais, épuisé par les infirmités, affligé par la mort de ses protecteurs et de ses amis, la tristesse l'envahit. On trouve dans les derniers Amows, dans les dernières pièces du Bocage royal du naturel et une émotion vraie. Les Sonnets à Hélène respirent une mélancolie pleine de charme. Toutefois l'épuisement et la fatigue se fout sentir dans ses dernières compositions. Ronsard d'ailleurs avait fini par se défier de lui-môme. En 1584, poussé par d'étranges scrupules, il donnait une édition complète de ses œuvres qu'il défigurait par des retranchements et des changements considérables: « Estant affoibli d'un long aage, dit Pasquier, affligé des goûtes, et agité d'un chagrin et maladie continuelles, cette vertu poétique qui luy avoit auparavant fait bonne compagnie l'ayant presque abandonné, il fit reimprimer toutes ses poésies en un grand et gros volume, dont il reforma l'économie générale, chastra son livre de plusieurs belles et gaillardes inventions qu'il condamna à une perpétuelle prison, changea des vers tous entiers, dans quelques-uns y mit d'autres paroles, qui n'esloient de telle pointe que les premières, ayant par ce moyen esté le
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garbe * qui s'y trouvoit en plusieurs endroits. Ne considérant que, combien qu'il fust le père et par conséquent estimaslavoirtoule aulhorité sur ses compositions, si est ce qu'il devoit penser qu'il n'appartient à une fascheuse vieillesse de juger des coups d'une gaillarde jeunesse 2.» C'était le signe d'une fin prochaine; l'année suivante Ronsard mourait (27 décembre 1585).
Ronsard, que nous jugerons plus loin comme chef de la Pléiade, est un poëte supérieur dans les genres secondaires : il y déploie de la grâce, de l'imagination, une certaine vigueur de pensée et de style, une grande flexibilité de tons. Mais il aspirait en môme temps à la haute poésie et n'a pas su y réussir, il a bien le sentiment de ce qui est grand, l'enthousiasme sincère; son allure a de la fierté; il rencontre de beaux mouvements ;mais l'inspiration ne se soutient pas ; le fond manque ; la période commencée avec éclat tombe brusquement. En un mot, on peut dire avec Balzac, en prenant le mot poète dans sa pleine et entière signification, que Ronsard n'est pas un poète, mais le commencement d'un poète.
ÎNous avons déjà rencontré le nom de J. Du Bellay ^, L'auteur de la Deffence et illustration de la langue françoyse n'est pas un médiocre poëte et il a sa place marquée à côté de Ronsard. Il débuta en lSi9, un an avant lui, par sa Défense qui fut le manifeste de l'école, et par un recueil de poésies qui con tenait YOlive, la Musagnseomachie et des Vers lyriques ou Odes. On prétend que Ronsard vit avec déplaisir la publication des Odes et qu'il aurait accusé Du Bellay de l'avoir dérobé. « Comme le bruit s'épandoit déjà partout, dit Colletet, dequalre livres d'odes queRonsard promettoit à la façon de Pindare et d'Horace,... Du Bellay, mu d'émulation jalouse, voulut s'essayer à en composer quelques-unes sur le modèle de celles-là, et trouvant moyen de les tirer du cabinet de l'auteur à son insu et de les voir, il en composa de pareilles et les fit courir pour prévenir la réputation de Ronsard, et y ajoutant quelques sonnets, il les mit en lumière l'an 1549, sous le litre de Recueil de poésies; ce qui fit naisire dans l'esprit de notre Ronsard, sinon une envie noire, à tout le moins une jalousie raisonnable contre Du Bellay jusques à intenter une action pour le recouvrement de ses papiers; et les ayant retirés parla voie de la justice, comme il estoit géné-
i. Galhc.