‹ Le sejour de Lamartine `a Belley (volume 2)Chapitre 4 sur 15 · SES RAPPORTS AVEC NOTRE PAYS.- MANIFESTATIONS EN SON HONNEUR · texte numérisé non relu

SES RAPPORTS AVEC NOTRE PAYS.- MANIFESTATIONS EN SON HONNEUR

Première enfance du Poète ; Il est envoyé au Collège de Belley

C£c<^"£3arie- Louis -Alphonse de Prat de ^i*Mj-S Lamartine (né à Mâcon, le 21 octobre GSjlJÏd 1790, mort à Saint-Point, le 27 février 1869), eut, pour premier maître, la plus admirable des mères. Mme de Lamartine, Fran-

çoise-Alexis dite Alix des Roys ', était fille

de la sous-gouvernante des enfants du duc d'Orléans. Elle-même avait été à bonne école 2, car Mmc des Roys, femme de grand mérite, possédait toutes les qualités nécessaires pour la former aux vertus de l'épouse et de la mère accomplie. D'une rare distinction de manières et de physionomie, esprit délicat, cœur débordant de tendresse et de sollicitude pour les siens, Mme de Lamartine^ était plus apte que personne à implanter, dans 1 ame de son (ils, les germes des grands sentiments et des nobles pensées.

Elle lui apprit à lire sur la Bible de famille (Bible de Royaumont1. Elle l'initia de bonne heure, avec une sage réserve, à la belle littérature. Puis le vieux curé de Bussières,

1 La famille îles Roys possédait dans le Bugey, «lis le commencement du xvir siècle, le fief de Neyrieù, paroisse de Saint-Benoit. (Nobiliaire du département de l'Ain, par .1. Baux. — Cité par Félix Reyssié, Jeunesse de Lamartine. J

- Elle fut élevée dans le palais et les jardins de Saint-Cloud avec les enfants du duc d'Orléans et notamment le roi Louis- Philippe.

8 Son contrat de mariage avec le chevalier Pierre de Lamartine fut signé à Lyon, le 4 janvier [790, devant M" Promental jeune, et le mariage célébré le 7 à l'église d'Ainay.

secondé par l'abbé Dumont, son vicaire, lui enseigna les premiers éléments du latin. Le village de Bussières est situé à un ou deux kilomètres de Milly. Lamartine s'y rendait chaque matin, avec quelques camarades, emportant sur son dos, dans un sac, un morceau de pain et quelques fruits pour son déjeûner. Il portait en outre, sous son bras, comme ses condisciples, un petit fagot de bois ou de ceps de vigne pour alimenter le feu du pauvre prêtre.

En dehors de ces heures de leçons passées à la cure de Bussières, il grandissait dans l'indépendance de la vie des champs, ou sous le regard bienveillant de son père et de sa mère.

Le père de Lamartine n'était pas moins distingué que sa femme. Ancien capitaine de cavalerie, c'était l'honneur fait homme. Lamartine nous le montre assis en face d'une panoplie suspendue à la muraille et où apparaissent ses pistolets d'ordonnance, son casque et les plaques dorées des brides de son cheval ; il nous., dépeint sa taille élevée, ses membres robustes, son front ou-

vert, son œil bleu, son sourire ferme et gracieux qui laisse apercevoir des dents éclatantes, son air digne et bon.

Dans cette même chambre de Milly, « sur un canapé de paille tressée », il aime surtout à nous faire contempler sa mère, « une femme qui parait encore très jeune , bien qu'elle touche déjà à trente-cinq ans. Sa taille, élevée aussi, a toute la souplesse et l'élégance d'une jeune fille. Ses traits sont délicats, ses yeux noirs ont un regard si candide et si pénétrant ; sa peau transparente laisse tellement apercevoir, sous son tissu un peu pâle, le bleu des veines et la mobile rougeur de ses moindres émotions ; ses cheveux très noirs, mais très fins, tombent, avec tant d'ondoiement et des courbes si soyeuses le long de ses joues, jusque sur ses épaules, qu'il est impossible de dire si elle a dix-huit ans ou trente ans. Personne ne voudrait effacer de son âge une de ses années qui ne servent qu a mûrir sa physionomie et à accomplir sa beauté. »

Voilà dans quel cadre et dans quel intérieur de famille s'écoulèrent les premières années de Lamartine. Dans ce foyer régnait l'affection réciproque et tendre. Tout y était harmonieux :

la beauté physique s alliait à la grandeur des âmes.

« J'avais déjà dix ans, écrit-il, que je ne savais pas encore ce que c'était qu'une amertume de cœur, une gêne d'esprit, une sévérité de visage humain... Je n'étais pourtant ni énervé par les complaisances de ceux à qui je devais obéir, ni abandonné sans frein aux capricieuses exigences de mes imaginations ou de mes volontés d'enfant. Je vivais seulement dans un milieu sain et prospère, de la plénitude de la vie... Plante de pleine terre et de montagne, on se gardait bien de m'abriter. On me laissait croître et me fortifier en luttant, l'hiver et l'été, contre les éléments. Ce régime me réussissait à merveille... »

Mais , parvenu à sa onzième année , ses parents, ses oncles, ses tantes s'inquiétèrent de lui choisir un établissement où il pût poursuivre ses études sous des maîtres et une direction convenables. On se décida pour la pension Pupier ou pension de la Caille, tenue, à la Croix-Rousse, à Lyon, par un certain M. Philippe aidé de sa femme, de sa sœur et d'un personnel mercenaire formé à ses procédés barbares et à sa discipline brutale.

« Représentez-vous un oiseau doux, mais libre et sauvage, en possession du nid, des forêts, du ciel, en rapport avec toutes les voluptés de la nature, de l'espace et de la liberté, pris tout à coup au piège de fer de l'oiseleur, et forcé de replier ses ailes et de déchirer ses pattes dans les barreaux de la cage étroite où on vient de l'enfermer avec d'autres oiseaux de races différentes, et dont le plumage et les cris discordants lui sont inconnus, vous aurez une idée imparfaite encore de ce que j'éprouvai pendant les premiers mois de ma captivité.

« L'éducation maternelle m'avait fait une âme toute d'expansion, de sincérité et d'amour. Je ne savais qu'aimer. Je ne connaissais que la douce et naturelle persuasion qui découlait pour moi des lèvres, des yeux, des moindres gestes de ma mère. Elle n'était pas mon maître, elle était plus; elle était ma volonté. Ce régime sain de la maison paternelle, où la seule loi était de s'aimer, où la seule crainte était de se déplaire, où la seule punition était un front attristé, avait fait de moi un enfant très développé pour tout ce qui était sentiment, très impressionnable aux moindres

rudesses, aux moindres froissements de cœur. Je tombais de ce nid rembourré de duvet et tout chaud de la tendresse d'une incomparable famille, sur la terre froide et dure d'une école tumultueuse, peuplée de deux cents enfants inconnus, railleurs, méchants, vicieux, gouvernés par des maîtres brusques, violents et intéressés , dont le langage mielleux , mais fade, ne déguisa pas un seul jour à mes yeux l'indifférence.

« Je les pris en horreur... »

Ce sont là les propres paroles de Lamartine. Une telle situation devait particulièrement impressionner sa mère. Cette mère, dont l'âme si bonne avait été formée avec tant de soin, devait pressentir, mieux que tout autre, les dangers courus par son fils. La forte éducation religieuse qu'elle avait reçue, les souffrances qu'elle avait endurées sous la Révolution, avaient fait, de Mme de Lamartine, une éducatrice douée d'un sens profond et d'une perspicacité très sûre en ce qui concerne les choses de 1 ame.

L'émotion qui l'agitait à la pensée de la froide demeure où, sous ses yeux, l'on avait enfermé son enfant, on la retrouve dans ces

quelques lignes empruntées à son journal (Manuscrit de ma mère) \

« 11 juin 1801 (Milly).

« .... Je pense aussi que, si une fois mes enfants lisent ce journal, il ne sera pas sans intérêt pour eux seuls...

« J'en ai déjà cinq actuellement, après en avoir perdu un, quatre filles et un garçon qui s'appelle Alphonse. Il est loin de moi à présent, pour commencer son éducation classique à Lyon. C'est un bon et aimable enfanl : Dieu le rende pieux, sage, chrétien, c'est ce que je désire pour lui avec le plus d'ardeur!... »

« 9 novembre 1801 (Lyon).

« ... Aujourd'hui je suis à Lyon, où je ramène Alphonse dans sa maison d'éducation. Le coeur m'en saigne. J'ai été ce matin assister à la messe dans cette maison. Je ne cherchais que ses beaux cheveux blonds au milieu de toutes ces petites têtes. Mon Dieu! que

1 Le journal de M"" de Lamartine a été publié, après la mort du poète, sous ce titre: Le Manuscrit de ma Mère, avec commentaires, prologue et épilogue, j>ar A. do Lamartine. Deux cahiers 'le ee journal sont pieusement conservés à Saint- Point.

c'est affreux de déraciner ainsi cette jeune plante du cœur où elle a poussé, pour la jeter dans ces maisons mercenaires ! J'avais l'âme malade en sortant. Ni la vue des belles montagnes de la Saône, de l'Ile Barbe et de Fourvières, inondées du dernier soleil, ni le bruit de la ville en descendant du plateau de la Croix-Rousse à Lyon, n'ont pu me distraire. J'étais comme Abraham quand il se retournait pour contempler Agar et son fils abandonnés aux hasards du désert. Et encore le désert est moins dangereux que la foule où la société force les mères d'abandonner leurs fils innocents ! J'ai passé la journée avec Mme de Vaux, ma sœur, qui habite maintenant Lyon. Nous nous sommes consolées en mêlant nos larmes ; car elle a bien des chagrins et des revers de fortune aussi !

« Je passe huit jours à Lyon, chez ma sœur, pour revoir plusieurs fois mon pauvre Alphonse, qui ne peut s'accoutumer à sa prison, et pour m'accoutumer un peu moi-même à cette déchirante séparation... »

« 7 janvier 1802 (Mâcon).

« .... M. de Pierreclos, qui vient d'être rayé

de la liste des émigrés, est venu nous voir. Il arrive de Lyon, il a été savoir des nouvelles d'Alphonse qui a été voir la revue passée par Bonaparte sur la place Bellecour à Lyon. Ses maîtres l'y ont conduit pour récompenser sa bonne conduite, avec douze de leurs meilleurs écoliers. J'ai été bien contente de cette petite distinction : c'est bon signe. »

« 28 octobre.

« J'ai ramené tristement mon fils à Lyon. . . »

« 17 décembre 1802.

« Alphonse vient de s'échapper de son collège avec deux de ses camarades qu'il y avait entraînés, MM. deVeydel [de Mâcon). ( In les a rattrapés à six lieues de Lyon. La réclusion du collège lui était depuis quelque temps insupportable. Je suis bien attristée de cet événement. Son caractère d'indépendance m'effraie. Je crains de l'avoir gâté. < >n a eu de la peine à lui faire écrire une lettre d'excuse et de repentir à son père.

« Je lis toujours les Confessions de saint Augustin, c'est bien à propos. Je veux imiter,

autant qu'il sera en moi, sa mère, sainte Monique, et, à son exemple, prier et prier sans cesse pour mes enfants. »

Une scène de pugilat entre le chef de la pension, M. Philippe, et un élève, scène à laquelle prirent part plusieurs marmitons armés de broches, de grils de fer, et qui se termina par des blessures, fit naître en Lamartine son projet d'évasion. Il se dit : « Je ne resterai pas plus longtemps dans cette boucherie sinistre, plus semblable à un abattoir qu'à une école ; je re verrai ma mère, je retrouverai le chemin de Milly; j'aimerais mieux être le compagnon de niche de Turc (c'était le dogue qui gardait la porte de la cour de son père'i, que le favori de ce brutal mentor. »

Après la tentative d'évasion de son fils, Mme de Lamartine alla à Lyon s'informer par elle-même des motifs qui l'avaient engagé à quitter le collège. Elle compatit vivement à ses ennuis et à ses répugnances. Cette tendre et pieuse mère se rendait compte intimement de ce qui manquait à son cher Alphonse. Elle prit la résolution d'employer toute son influence sur la famille pour obtenir qu'on lui

fit achever ses études dans une maison plus religieuse et plus paternelle.

L époque des vacances approchant, Mrae de Lamartine retourna à Lyon et l'emmena.

Alphonse revit Milly et redevint doux comme avant son départ, Il fallut songer à une autre maison d'éducation. Celle que les Jésuites possédaient à Belley, sous le nom de Pères de la Foi, avait les préférences de la mère. Ce collège de Jésuites que l'oncle de Bonaparte, le cardinal Fesch, protégeait dans cette petite ville du Bugey, avait une réputation qui s'étendait au loin. M""' de Lamartine désirait ardemment que la famille se décidât à choisir ce collège ; la plupart des grandes familles du Piémonl el de la Lombardie, de Turin, d'Alexandrie, de Milan, y conduisaient leurs fils. Elle finit par gagner sa cause auprès de ses beaux-frères el bel 1 es-sœurs, et son mari céda, comme en témoigne la lettre suivante :

« Belley, 23 octobre 1803.

« J'ai obtenu avec peine, de mon mari et de ses frères, de retirer Alphonse de la maison d'éducation de Lyon, et de le placer au collège tenu par les Jésuites à Belley, sur les frontiè-

res de Savoie. Je l'y ai conduit moi-même. Hier, en le confiant à ces ecclésiastiques, j'étais trop en larmes pour pouvoir écrire. J'ai passé la moitié de la nuit à pleurer. »

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De Maçon à Belley; pittoresque et intéressant voyage; arrivée à Belley

iers la fin d'octobre 1803 — on vient de le voir — Mme de Lamartine conduisit son fils au collège que son amour maternel lui avait fait choisir. Alphonse était gai, comme s'il se fût agi pour lui de « marcher à une délivrance. »

« La route de Mâcon à Belley, frontière de la Savoie, est la première chose grandiose et pittoresque qui ait frappé mes yeux. Ma mère, imagination vive et impressionnable, en jouissait autant que moi. Nous employâmes trois jours et demi à la parcourir. Nous commençâmes partraverser la Bresse pastorale, délicieuse et verte plaine dont les immenses prairies, les tètes de saules ébranchées, les blés noirs on-

dorants de leurs tapis de fleurs blanches, les mais qui tapissaient les murs extérieurs des chaumières de leurs candélabres d'or, formaient à nos pieds une mosaïque diaprée. Ce paysage ouvert, gai, nous mena jusqu'à la rivière d'Ain, dont le nom, qui veut dire eau, vient de l'Arabe. On la passait en bac dans ce temps-là. MM. de Cordon, parents, camarades et amis de mon père, habitaient un beau château au bas du fleuve. Mon père les avait prévenus. Nous les trouvâmes à la descente du bac; ils nous accueillirent avec une grâce sévère de vieux gentilshommes, dont le souvenir m'est toujours demeuré. Le lendemain, nous parcourûmes une partie du Dauphiné jusqu'à Ambérieu ', où les premières montagnes portaient cinq ou six châteaux, parcs, pièces d'eau et jardins magnifiques, dont les propriétaires, entre autres M. de Montchalin, sont devenus plus

tard mes amis »

D'après les descriptions que Lamartine fait. dans plusieurs de ses ouvrages, de notre

1 Lamartine veut dire sans doute qu'ils quittèrent la route de Mâcon à Ambérieu avant d'atteindre cette dernière ville >'t qu'ils n'y parvinrent qu'après avoir fait une excursion 'lui- le Dauphiué.

pittoresque pays, on se rend compte du ravissement que ce premier voyage à travers le Bugey dut lui causer ainsi qu'à sa mère. Il reconnaît combien un tel voyage et les circonstances qui Font amené à l'entreprendre, seul en compagnie de sa mère, furent utiles à sa formation poétique. Les sites furent pour lui « comme pour toutes les natures impressionnables, la moitié des choses. Les lieux nous entrent dans l'âme par les yeux et s'incorporent à nos sensations, et ces sensations deviennent des caractères », des images indestructibles.

De la rivière d'Ain à Belley, ce ne fut pour ces deux âmes qu'un merveilleux enchantement ! « Cette rivière qui participe du fleuve et du torrent par sa largeur, par sa limpidité et par sa course effarée à travers les rochers, coule sur unlit de cailloux de toutes couleurs. Quoique son eau soit aussi bleue que si les laveuses de ses bords l'avaient teinte de leur azur, sa prodigieuse transparence laisse voir jusqu'au fond les veines blanchâtres ou rosées de la mosaïque de pierres roulées qu'elle lave et qu'elle polit sans fin. On y voit môme glisser, comme des ombres indécises et fuyantes, les

innombrables truites qui remontent le courant et qui frissonnent sous le rayon du soleil au bruit du filet du pêcheur. Tantôt cette rivière s'épand en circulant gracieusement dans les larges bassins du Dauphiné : tantôt elle se resserre et se contracte entre les rochers gris du Jura où elle prend sa source.

« Après l'avoir traversée dans un bac, on roule rapidement dans une plaine aride et rocailleuse, sous les coteaux chargés de vignobles et de maisons blanches du beau village d'Ambérieù; puis la plaine s'étrangle et s'assombrit entre deux hautes chaînes de montagnes et Ton pénètre avec une secrète terreur dans les gorges célèbres de Saint-Rambert. C'est la frontière ' de la petite province du Bugey, dont Belley était la capitale.

« Là, tout prend un caractère sauvage, âpre et presque sinistre. Les deux chaînes de montagnes se rapprochent, comme si elles voulaient se confondre et fermer hermétiquement la route aux voyageurs. Leurs ombres noires el

1 Lamartine commet une petite erreur en plaçant Saint- Rambert a la frontière de la province «lu Bugey. Entre cette

frontière et le canton «le Saint-Rambert il y a les cantons de Lhuis, LaL-nieu et Ambérieu; le Bugey va du Rhône a l'Ain.

humides, assombries encore par le reflet des sapins qui les couvrent, impriment une imposante mélancolie à l'âme. Ces montagnes ne sont bientôt plus séparées que par un petit torrent étroit, encaissé entre les murailles du rocher. Cette rivière s'appelle l'Albarine, elle écumait déjà ainsi du temps des Romains qui lui ont donné ce nom emprunté à la blancheur de cette écume. Elle remplit la gorge d'un bruit tantôt caverneux, tantôt gai comme le gazouillement des milliers d'oiseaux invisibles qui empêchent le voyageur de s'entendre.

« Elle s'enfonce et disparaît en petites cascades dans les cavités invisibles de son lit, puis elle reparaît en nappe scintillante où tremblent les rayons brisés du soleil à travers les larges feuilles des aunes. Elle semble jouer avec le passant, causer avec lui et l'égayer par mille caprices, comme pour l'empêcher de sentir la longueur du chemin... »

« Des rochers énormes pendent du haut des montagnes comme s'ils allaient nous écraser par leur chute; quelques vignes grimpent contre leurs aspérités; quelques chaumières fument à travers ces feuilles de vignes.

« Nous ne pouvions nous lasser de regarder

ces phénomènes sauvages, menaçants et caressants tour à tour. Peu à peu le défilé s'élargit, le ruisseau grossit, les maisons aussi pittoresques, mais plus nombreuses, se rapprochent sur les deux rives et forment le faubourg d'une petite ville appelée Saint-Rambert. 11 n'y a point de rue; la rue, c'est l'Albarine couverte d'une multitude de ponts. Une petite auberge, dont les filets tapissent le mur, puise les écrevisses et les truites sous ses fenêtres et sous son escalier. On soupe et on couche là au bruit et à la fraîcheur du petit (louve. Quelques usines y joignent le bruit du marteau, quelques moulins le tic-tac des roues. C'est un des lieux les plus pittoresques du monde. Après lavoir traversé, on voit le lendemain le défilé s'élargir tout à coup. On mesure, par l'élargissement du ciel sur nos têtes, l'élargissement de la vallée. De beaux arbres, humides de la rosée de l'Albarine qui les baigne, apparaissent en longs rideaux aux pieds des caps de montagnes et l'on rentre en pleine vue dans la vallée du

Bugey »

« En remontant toujours le cours de la même rivière, les rochers s'écartent un peu pour faire place aux ruines d'un vieux château-fort

où fut retenu longtemps prisonnier l'infortuné sultan Djenn *, frère du sultan Bajazet. Cette sinistre ruine est pleine encore des souvenirs, des malheurs et des amours de ce prince

ottoman avec la belle fille de son geôlier »

Ailleurs « une route plane, naturellement sablée, s'ouvre entre des monticules à pente douce et mène jusqu'au château gothique de Châtillon, qui n'est plus qu'une ruine jaune et silencieuse. Les oiseaux de proie regardent le voyageur du haut des créneaux. Puis on che-

1 Le prince Djem, Djim ou Zizim fut transféré au mois de janvier 1483 à Exilles, puis à Rumilly où il reçut la visite de Charles Ier, duc de Savoie. Plus tard il fut dirigé sur Bourganeuf (aujourd'hui chef-lieu d'arrondissement de la Creuse), logeant de château en château sur sa route. Dans ses voyages, il aurait fait une étape assez longue dans deux manoirs de notre région. Un prévôt de justice l'accompagnait.

Quels sont ces manoirs ? Très probablement la station a eu lieu à Virieu-le-Grand où demeurait un des prévôts de Savoie, ou à Montferrand près Torcieu où il y en avait un autre; d'autres disent à Rossillon. Vers 1485, on le confina dans le château de Rochechinard , près de Saint-Jean-en-Royans (Drôme), et dans ses courses au château de la Bâtie, il s'éprit de Philippe-Hélène, fdle du baron de Sassenage.

Lamartine n'a fait que rééditer, croyons-nous, la légende générale en l'appliquant au château-fort dont il omet de nous donner le nom, mais qui a du lui apparaître â une faible distance de Saint- Rambert. D'après les auteurs, l'aventure amoureuse du prince Djem eut lieu en Dauphiné où il fit un long séjour, entouré des égards dus a son rang.

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mine à travers des marais que les laiches, paille naturelle, rendent précieux aux agriculteurs du pays. On aperçoit enfin, à droite au fond de la plaine, un rideau de noires forêts dans les montagnes. On monte une colline rapide, dont le château de M. d'Angeville, ancien officier supérieur au service (l'Espagne, occupe le sommet. C'est le-père de M. d'Angeville, député distingué du Bugey depuis 18:50, et de MHe d'Angeville1 qui osa, la première entre les femmes, tenter et accomplir l'ascension du Mont-Blanc et donner son nom à l'héroïsme de son sexe. De là, la vue est superbe.

« La route ensuite se poursuit à travers le Bugey montagneux, pays très aride et très pittoresque qui rappelle les paysages de Calabre peints par Salvator Rosa »

« La ville de Belley élève à vos pieds ses clochers majestueux. A une ou deux lieues de distance, le château-fort de Pierre-Châtel, grisaille sur un cap du Rhône. Le Rhône lui-

1 M"° Henriette d'Angeville lii son ascention célèbre au Mont-Blanc, par les Grands Mulets, en septembre 1838. C'était la tante du colonel de mobiles d'Angeville qui commanda, pendant la guerre 1870-1871, le premier bataillon de l'Ain ou bataillon de Belley.

même bleuit dans la plaine et écume dans les plaines du Dauphiné.

« Nous rencontrâmes M. d'Angeville le père sortant à cheval de son château ', caracolant vers la ville. Il nous salua et nous adressa la parole, car il avait reconnu à ma figure d'enfant, au visage charmant de ma jeune mère et au bagage qui chargeait la voiture, que c'était une pieuse mère de famille conduisant son fils au collège, alors fameux, de Belley. Ayant su son nom, ma mère lui remit une lettre qu'elle avait de M. de Cordon pour lui. II la lut, et, lui ayant conseillé- l'hôtel Chevalier 2, il mit son joli cheval andalou au galop et partit pour nous annoncer »

« Du sommet d'une dernière colline on aperçoit à ses pieds la ville de Belley ; elle répand confusément ses maisons bâties de pierres grises dans une plaine ondulée aboutissant au

1 Le château de Lompnes, près Hauteville. Lamartine a écrit « sortant à cheval » pour « sorti à cheval », car il dut rencontrer M. d'Augeville assez loin du château de Lompnes, tout au moins près de Tenay.

2 Hôtel Chevalier ou de l'Union, ancienne maison Guillet, possédée aujourd'hui par M. Martin (d'Andert), tournée au Midi sur la place des Terreaux.

Rhône. Un faubourg à toits de chaume ou d'ardoises ébréchées ; une place irrégulière où sont les halles et les auberges; une large rue presque toujours déserte, un lourd et noir clocher de cathédrale, à l'extrémité de la rue une porte gothique ouvrant sur la campagne; à gauche de la place, une plate-forme entourée d'un parapet, plantée de tilleuls séculaires et servant de promenoir aux oisifs et aux enfants, complète la capitale de province. On n'y entend d'autre bruit que le marteau du forgeron matinal et le pas de la mule ferrée sur le pavé; le paysan aux longs cheveux el au large chapeau sans forme du Bugey, la chasse devant lui, chargée de sacs de farine de son moulin ou du charbon de sa forêt »

« Nous descendîmes lentement la colline et nous ne tardâmes pas à entrer dans le faubourg de Belley. Le premier grand édifice à droite était le collège des Jésuites ou Pères de la Foi. Une grande cour, pleine de bruits joyeux, le séparait de la grande route. « Voici tes futurs « amis, me dil ma mère, demain je te présen- « te rai à eux. »

« A l'angle de cette cour, s'élevait la façade

architecturale d'une belle église. La porte s'ouvrait sur la rue qui montait de la ville. On voyait que c'était une église à deux destinations, divisée par une cloison en planches, le haut pour les élèves, le bas pour la ville. Ma mère me fît mettre à genoux à côté d'elle et pria avec componction. Quelques larmes mouillèrent ses beaux yeux pendant sa prière que je n'entendis pas, mais on voyait qu'elle remerciait Dieu de l'avoir conduite à cet asile de salut pour son fils. Elle me fit aussi balbutier quelques prières dont je ne compris pas le sens; puis nous remontâmes en voiture et nous allâmes descendre sur la place de la ville à l'auberge choisie où M. d'Angevilie nous avait annoncés et nous installa dans un bel appartement. Mme de Champdor, sa cousine, vint après le dîner rendre visite à ma mère et l'inviter, ainsi que moi, de la part de sa mère,

à dîner pour le lendemain »

Ainsi se trouvent racontés par Lamartine luimême son arrivée au collège de Belley et ce voyage pendant lequel eut lieu son premier tressaillement de poète, le premier important colloque de son âme avec l'Infini. Nous ne

connaissons pas de plus touchant spectacle que celui de cette mère et de ce fils se dirigeant à petites journées, à travers des sites superbes qui les enchantent, vers la modeste petite ville où ils espèrent trouver la science et la vertu.

Physionomie de Lamartine enfant ; historique du Collège de Belley; les premiers jours dans cette Maison.

j[ nous en jugeons d'après le récit de Lamartine et un dessin au crayon de Mme Carra de Vaux, née des Roys, sa tante maternelle, qui le représente enfant, c'était, lorsqu'il vint à Belley , un bon et gros gardon, aux joues pleines, aux cheveux épais, en broussailles, à l'œil éveillé quoique méditatif. « J'étais alors, dit-il, un des plus beaux enfants qui aient jamais foulé de leurs pieds nus les

pierres de nos montagnes Des yeux d'un

bleu noir comme ceux de ma mère, des traits accentués, mais adoucis par une expression un peu pensive comme l'était la sienne, un éblouissant rayon de joie éclairait tout co

visage, des cheveux très souples et très fins, d'un brun doré comme l'écorce mûre de la châtaigne. »

Le collège où cet enfant entra le 22 octobre 1803, avait été fondé par un legs de M*r du Dousset , évêque de Belley , mort en 1745 (legs de 60.000 fr.), et un autre legs postérieur de M. Favier, curé de Flaxieu (paroisse voisine). M*r de Tinseau, successeur de Mgr du Dousset, s'empressa de le confier à la Congrégation des chanoines réguliers de Saint-Antoine. Des lettres patentes, enregistrées le 10 février 1753 au Parlement de Dijon, confirmèrent son établissement.

La construction de l'édifice fut adjugée le 1er octobre 1756, sous MKr Cortois de Quincey. Les plans, non entièrement exécutés, sont de M. de Saint-André, ingénieur du roi. Les travaux étaient terminés en 1764.

En octobre 1770, les Antonins, n'ayant pu tenir leurs engagements et fournir le nombre de professeurs nécessaires, furent remplacés par les Joséphistes. A l'époque de la Révolution le collège était très florissant, comme en fait foi le livre des dépenses conservé aux Archives départementales de l'Ain. Les choses

allèrent bien jusqu'en Tannée 1792, où une partie des Joséphistes se retira pour ne pas prêter serment à la Constitution civile du clergé. Quelques-uns cherchèrent un refuge en Suisse et Ton en retrouve peu de temps après, à Saint-Maurice, dans le Valais. Le collège disparut pendant la tourmente révolutionnaire.

Les Pères de la Foi y vinrent en 1803, sous le Consulat, conduits par le Père Desbrosses, supérieur. Quand Lamartine y fut amené par sa mère, le collège de Belley était complètement réorganisé et devait, dès le principe, lui ménager d'agréables surprises. L'accueil gracieux, avenant, des maîtres et des élèves, l'aspect grandiose de la maison, ses belles dépendances , le régime qu'on y suivait , exercèrent un effet assez considérable sur cet enfant de 13 ans, sensible et épris de liberté, pour qu'il acceptât, sans trop de peine, d'être de nouveau séparé de sa mère et éloigné du foyer paternel.

Laissons le poète-écrivain continuer, dans ses Mémoires et ses Souvenirs et Portraits, le récit de son installation à Belley. Dans ses récits, Lamartine met, avant tout, une note

personnelle , une expression dame qui en augmentent l'intérêt. Un membre de l'Académie française, M. Eugène-Melchior de Vogué, le constatait récemment dans la Revue des Deux-Mondes : « Je retrouvais partout, dit-il. le genre d'exactitude qui lui est propre : une interprétation fidèle sans vérité photographique; nul souci de la précision extérieure du détail, le don de tirer au dehors la beauté particulière enfermée dans chaque chose. »

Aussi nous empressons-nous de lui rendre la parole :

« Le Père Génisseau, informé de notre arrivée, vint le soir rendre une première visite à ma mère. Il fut très aimable et très gai. Il était pèie temporel de l'établissement des Pères de la Foi. Ses fonctions consistaient à nouer et à entretenir tous les rapports extérieurs du collège avec les parents des «'■lèvus. Il était aussi le père économe de la maison; il achetait le pain, le vin. la viande. les légumes, choisissait et renvoyait les domestiques et les ouvriers. Pour une maison dont le personnel montait au moins à trois ou quatre cents personnes, le travail étail immense. II était toujours en route, sur un cheval qui le portait dans tous les pays, vêtu

moitié en religieux, moitié en mondain : une redingote noire, des bottes molles, une cravache, un chapeau rond. Son caractère et sa figure répondaient à ses fonctions; poli, jovial, serviable, prévenant, rieur même, il était un intermédiaire agréable entre le monde et le couvent. Semblable à ces curés à deux faces, également bien dans la société et dans l'Eglise, il donnait le désir d'être sous ses lois. Il paraissait comprendre et aimer les enfants. Ma mère fut touchée de son accueil. Il fut convenu que je serais admis le lendemain chez le supérieur du collège qui était le Père Debrosse.

« Ma mère m'y conduisit, en effet, le lendemain. Le Père Debrosse était un bel homme, de bonne compagnie, mais de peu d'esprit, qui gouvernait par le bon sens sa maison. Il était très vertueux, très pieux, mais très modeste. Il reçut ma mère avec beaucoup d'égards et s'informa de moi avec assez d'indifférence. On voyait qu'il ne s'inquiétait pas beaucoup de mes antécédents et même qu'il s'en rapportait au milieu dans lequel j'allais être immergé, à la règle, aux excellents professeurs qu'il me donnerait, pour me ramener au bien, si j'en avais été éloigné. La conversation fut longue

mais point sévère. Il nous confia ensuite au Père Génisseau pour nous faire visiter en détail la maison et les jardins. Tout était d'un ordre parfait. On entendait sortir des portes le murmure sourd que surmontait la voix du professeur et qui annonçait l'emploi studieux du temps. Les dortoirs étaient bien aérés, les salles à manger propres et sans luxe, les cours sablées, les jardins réservés aux Pères ombragés et bien tenus. Un manège, une salle d'armes complétaient les moyens d'instruction. Rien ne paraissait coûter trop cher; le gain n'était évidemment pas l'objet de l'établissement, c'était l'homme lui-même : on ne s'informait pas de ce qu'il rendait, mais de ce qu'il devenait. C'était un collège des âmes. Ce caractère frappait à première vue: il prédisposait à l'estime , il était écrit sur le visage calme et réglé des professeurs et des frères servants qu'on rencontrait dans toute la maison. Cette maison n'avait rien de commun avec la maison commerciale de Lyon ou de Paris. J'en sortis, après cette première visite, fier de mon éducation future.

« Je revins à l'hôtel Chevalier avec ma mère et nous allâmes dîner avec M. d'Angevillc chez

Mmc de Champdor. Je ne sais comment, mais un mot dont je ne connaissais pas le sens me frappa dans la conversation de ces dames et me fit comprendre que j'avais été précédé d'une certaine renommée à laquelle je n'avais pas encore pensé. « Oh ! dit Mme de Champdor à ma mère, pendant le dîner, les Pères sont enchantés du cadeau que vous leur faites en leur confiant l'éducation de votre fils, car on dit que c'est un matador. » Ce mot espagnol, qui signifie rabatteur du monstre dans les combats de taureaux, me fit relever la tête. On me regarde donc comme quelque chose, me dis-je à moi-même quand on m'eût expliqué le sens de ce mot après le dîner.

« Ma mère demeura quelques jours à Fhôtel pour m'accoutumer h la distance qui allait nous séparer et pour me recommander aux personnes de bonne compagnie de la ville. Je visitais avec elle le château-fort de Pierre- Châtel, prison d'Etat qui me fit une impression sinistre elles beaux sites des environs, remarquables par le caractère mixte d'âpreté et de pittoresque qui marque ces paysages, presque castillans : vallées, collines, rochers, précipices, pentes douces, bruyères, cascades écu-

mantes, fontaines, ruisseaux, fleuves imposants comme le Rhône, châteaux gothiques, montagnes alpestres telles que le mont Colombier, horizon sauvage ou majestueux se perdant dans les neiges énernelles de la Savoie, tout cela imprimait au ciel et à la terre une physionomie qui ouvrait l'âme du spectateur et qui préparait un renouvellement de l'intelligence. Aussi, en peu de jours, on se sentait un autre homme... »

« Je sortais d'une autre maison d'éducation toute vénale, dans un sombre et sordide faubourg de Lyon. Les maîtres y étaient froids comme des geôliers, les enfants aigris et méchants comme des captifs. Tout y était contrainte ou terreur, violence ou révolte. J'y ai pris l'horreur de ces bercails d'enfants. Le mal du pays ou plutôt le mal du foyer natal me dévorait. Je m'attendais, hélas! à retrouver les mêmes chaînes et les mêmes supplices au collège de Belley. Je fus agréablement surpris d'y trouver dans les maîtres et dans les disciples une physionomie toute différente. Les maîtres me reçurent des mains de ma mère avec une bonté indulgente qui me prédisposa moi-même au respect. Les écoliers,

au lieu d'abuser de leur nombre et de leur supériorité contre les nouveaux venus, m'accueillirent avec toute la prévenance et toute la délicatesse qu'on doit à un hôte étranger et triste de son isolement parmi eux : ils m'abordèrent timidement et cordialement , ils m'initièrent doucement aux règles, aux habitudes, aux plaisirs de la maison; ils semblèrent partager, pour les adoucir, les regrets et les larmes que me coûtait la séparation d'avec ma mère. En peu de jours j'eus le choix des consolateurs et des amis. A cet accueil des maîtres et des élèves, mon cœur aigri ne résista pas; je sentis ma fibre irritée se détendre et s'assouplir avec une heureuse émulation. La discipline volontaire et toute paternelle de la maison, un autre régime firent de moi un autre enfant. Je ne puis pas dire que j'aimai jamais cette captivité du collège ; né et élevé dans la sauvage liberté des champs, les murs me furent toujours odieux; ils pèsent sur mon âme encore aujourd'hui ; je vis dans l'horizon plus que dans moimême... »

Lamartine revient ailleurs sur ces premières impressions :

« On n'éprouvait point, en entrant dans ce vaste rassemblement de jeunesse, cette espèce de refroidissement qu'on éprouve dans les collèges ou dans les régiments, où chacun, fier de ce qu'il a souffert en quittant sa famille. veut se venger en en faisant souffrir autant au nouveau venu. Au contraire, on ne voyait que des visages bienveillants et des physionomies gracieuses... Il me sembla que j'entrais dans une autre famille. Mes larmes mêmes ne furent pas sans un mélange de douceur. Cela me rendit bon dès le premier jour. Quelques Pères attendris par la grâce de ma mère, en retrouvant ses traits dans mes traits, me parlèrent avec bonté et augurèrent bien d'une physionomie si sensible. Cela me disposa à les aimer aussi. Quand ma mère partit, j'étais déjà apprivoisé. Ce moment fut dur, mais ne fut pas sans espoir. Je vois d'ici sa voiture monter lentement la route1 qui allait la ramener à Mâcon par les gorges de Saint-Ramberl ; j'aperçois le mouchoir blanc qu'elle agitait par

1 La grande route de Bellej à Ambérieu el a Màoon longeait autrefois la face extérieure «le la chapelle ainsi i|ue la porte d'entrée du collège. Elle traversait ensuite le plateau <|ui domine la ville au couchant.

la portière pour me dire un dernier adieu. Tout le jour, je fus triste; mais mes camarades ne se moquèrent pas de ma tristesse... »

Mme de Lamartine signale sur son journal son départ de Belley. Lamartine ne s'approcha pas de la porte pour voir passer sa mère ; il n'aperçut sa voiture que lorsqu'elle eût dépassé le collège et commencé l'ascension du coteau de Brailles.

« 27 octobre.

« Je suis allée ce matin contempler, à travers les guichets de la cour du collège des Jésuites, mon pauvre enfant. Je l'ai vu ensuite au milieu de tous les élèves à la messe. Il m'a dit qu'il était content de sa réception par ses maîtres et par ses camarades. Je suis allée dans la journée faire une visite à l'abbé de Montuzet, ancien prieur de mon chapitre de chanoinesses de Salles (Beaujolais). Le soir je suis repartie pour Mâcon. En passant devant la cour du collège des Jésuites, j'ai vu du fond de ma voiture les élèves qui jouaient et j'ai entendu leurs cris de joie. Heureusement Alphonse ne s'est pas approché des grilles pour voir passer ma voiture ; il aurait trop pleuré

et moi aussi. Il vaut mieux ne pas amollir ces pauvres enfants destinés à devenir des hommes. J ai pleuré toute seule au fond de ma voiture, sous mon voile, une partie du jour. »

La Nature et la Religion, sources de la Poésie

^jâmartine se plait à dépeindre la beauté de la nature bugiste , la pittoresque situation du collège de Belley, les douces et religieuses émotions ressenties dans ses murs. Pour que, dans les dernières années de sa vie, ces premières impressions d'enfance se soient conservées si vivaces, il faut qu'elles aient été bien profondes.

Les souvenirs du jeune âge, il est vrai, sont inoubliables ; leur permanence tient à la fraîcheur de l'âme, à sa sensibilité exquise, au caractère même de la mémoire qui retient d'autant mieux les choses qu'elles l'émeuvent et l'intéressent davantage, à la tranquillité de l'enfant qui ne connaît encore ni les troubles, ni les nombreuses distractions du monde, enfin à l'ardeur avec laquelle son esprit, pour qui

tout est nouveau, s'attache à tout ce qui fixe son attention. Mais ce phénomène se présente chez Lamartine avec une intensité vraiment exceptionnelle. Pour qu'il y revienne, comme il le fait dans quatre ou cinq de ses ouvrages, il faut qu'il ait pris et laissé une partie de luimême sur ce sol et dans ce collège aimés. Entre notre pays et lui se sont formés des liens mystérieux qui n'ont jamais pu se rompre. Les extraits des Mémoires et des Souvenirs et Portraits, que nous allons citer en les coordonnant , montrent assez quelles furent les sources, où il puisa les principes générateurs de la poésie.

« Bien que le collège soit adhérenl à la ville, il n'a ni la tristesse morne, ni l'enceinte obscure d'un édifice borne par d'autres édifices ou par des rues. Bâti sur la pente de la colline qui conduit à Belley, il est la première maison du faubourg. Grâce à cette situation suburbaine il participe de tous côtés à la vue, à l'air libre, à la solitude de la campagne. De toutes ses fenêtres le regard tombe, ou sur des jardins plantés de bouquets de charmilles, ou sur un coteau où les vignes hautes d'Italie sont entrecoupées de larges sillons de cultures et

d'arbres fruitiers, amandiers, pêchers, aux fleurs précoces, aux feuilles sans ombre, ou sur de vertes prairies fuyantes à l'horizon, dans lesquelles paissent de blanches génisses.

« Les longs corridors, les hauts dortoirs, la vaste église attenante à l'édifice, les portiques et les cours espacées sur lesquelles s'ouvrent les salles d'étude donnent à tout l'ensemble de ce bâtiment l'aspect d'une magnifique abbaye de cénobites épris des champs, plutôt que la physionomie murale d'une prison d'enfants, physionomie trop habituelle à ces monuments d'étude.

« A l'exception des heures où nous étions penchés, le livre ou la plume à la main, sur nos tables, nous pouvions plonger librement nos regards et nos pensées sur le ciel, sur la campagne, sur les spectacles agrestes et délicieux cà l'enfance. Nous pouvions nous croire dans la liberté des champs et des demeures paternelles. Les Jésuites qui gouvernaient cette maison d'éducation (sous le nom de Pères de la Foi) n'épargnaient rien, il faut le reconnaître, pour donner, à leur enseignement et à leur discipline, l'agrément et même la grâce du foyer tant regretté où l'enfant avait laissé

sa mère, ses sœurs, ses vergers, ses horizons du premier âge. »

« En traversant, par un large vestibule, ce gros bâtiment, on arrivait à un magnifique perron, dominant de beaux jardins. Les jardins longeaient d'abord les bâtiments ; les fenêtres de l'édifice ouvraient toutes sur ces allées d'arbres fruitiers et sur ces carrés de légumes et de fleurs. Le silence et les odeurs suaves montaient dans les chambres des ecclésiastiques. Au-dessus, c'était un vaste dortoir, où deux rangs de rideaux séparaient nos lits. Le mien était à l'angle du dortoir; une fenêtre me séparait, de l'autre côté, des lits de mes camarades. En écartant un coin du rideau, je plongeais librement mes regards dans les jardins, puis sur la vallée ou prairie qui leur faisait suite. Le hasard de cette place me parut un don de Dieu. .Je l'en remerciai comme d'une faveur; il m'était si doux de contempler en silence, la nuit, la lune mélancolique flottant sur la cime des hauts peupliers; le jour, les premières lueurs du matin. Je me croyais à Milly.

« Après le jardin potager, on aperçoit l'entrée d'un long bocage de charmilles réservé pour

la promenade solitaire des Pères et des professeurs. On en voyait toujours un ou deux, en redingote noire, un livre à la main, lire leur office s'ils étaient prêtres, ou leurs livres classiques s'ils nous préparaient les leçons. On eût dit des ombres errantes dans les champs Elyséens. Cette vue inspirait le recueillement et l'étude ; on y sentait aussi la piété...

« L'aile de l'édifice qui tournait à gauche, pour envelopper la cour du côté de la ville, était consacrée à d'immenses salles pour l'étude en commun, avant ou après les classes. L'église était à côté ; on y descendait par un escalier dérobé pour y assister aux cérémonies pieuses. Elles étaient célébrées avec beaucoup de dignité et beaucoup de pompe. La musique, exécutée par les plus habiles d'entre nous, les costumes, les chants, les attitudes, le silence, les parfums d'encens, les figures recueillies des prêtres et des enfants de chœur nous y communiquaient à tous une espèce de contagion sacrée. Je n'y vis jamais un scandale ou même une inconvenance. Un ange gardait la maison de Dieu. Le grand ressort des Pères de la Foi était là. La conscience de leurs élèves y avait son sanctuaire. C'était le saint des

ii LAMARTINE A BELLEY

saints de l'édifice. Les dimanches surtout et. les jours de fête, on y respirait un air surhumain. Tout le monde y changeait de visage ; on en sortait béatifié... »

« Après la nature ce fut la religion qui me fit un peu poète. »

J'en retrouve les traces dans ce passage des Confidences qui peint vaguement ces premières sensations de l'Infini dans un cœur d'enfant.

« Ces sensations de la nature se mêlaient de « jour en jour davantage dans mon àme avec « les pensées et les visions du ciel. Depuis que « l'adolescence, en troublant mes sens, avait o inquiété, attendri et attristé mon imaginait tion, une mélancolie un peu sauvage avait « jeté comme un voile sur ma gaieté naturelle <> et donné un accent plus grave à mes penu sées comme au son de ma voix. Mes impressions étaient devenues si fortes, qu'elles en « étaient douloureuses. Cette tristesse vague « que les choses de la terre me faisaient « éprouver, m'avaient tourné vers l'Infini. o L'éducation éminemment religieuse qu'on « nous donnait chez les Jésuites, les prières « fréquentes, les méditations, les sacrements, « les cérémonies pieuses répétées.. . exerçaient

« sur des imaginations d'enfants ou d'ado- « lescents de vives séductions. Les ecclésias- « tiques qui nous les prodiguaient s'y aban- « donnaient les premiers eux-mêmes avec la « sincérité et la ferveur de leur foi. J'y avais « résisté quelque temps, sous l'impression « des préventions et de l'antipathie que mon « premier séjour dans le collège de Lyon « m'avaient laissées contre mes premiers mai- « très. Mais la douceur, la tendresse d'âme « et la persuasion insinuante d'un régime plus « sain, sous mes maîtres nouveaux, ne tardè- « rent pas à agir, avec la toute-puissance de « leur enseignement, sur une imagination de « quinze ans. Je retrouvai insensiblement « auprès d'eux la piété naturelle que ma mère « m'avait fait sucer avec son lait. En retrou- « vant la piété, je retrouvai le calme dans mon « esprit, l'ordre et la résignation dans mon " âme, la règle dans ma vie, le goût de l'étude, « le sentiment de mes devoirs, la sensation de « l'a communication avec Dieu, les voluptés de « la méditation et de la prière, l'amour du « recueillement intérieur et ces extases de a l'adoration, en présence de l'Eternel, aux- « quelles rien ne peut être comparé sur la

« terre, excepté les extases d'un premier et « pur amour. Mais l'amour divin, s'il a des « ivresses et des voluptés de moins, a de plus « l'infini et l'éternité de l'Être qu'on adore ! « Il a de plus encore sa présence perpétuelle « devant les yeux et dans l'âme de l'adorateur. « Je le savourai dans toute son ardeur et dans « toute son immensité...

« Ma physionomie en fut modifiée; la légè- « reté un peu évaporée de l'enfance y fit « place à une gravité tendre et douce, à cette « concentration méditative du regard et des « traits qui donne l'unité et le sens moral au « visage. Je ressemblais à une statue de l'ado- « lescence enlevée un moment de l'abri des « autels pour être offerte en modèle aux jeunes « hommes. Le recueillement du sanctuaire « m'enveloppait jusque dans mes jeux el dans « mes amitiés avec mes camarades. Ils m'ap- « prochaienl avec une certaine déférence, ils « m'aimaient avec réserve.

« J'ai peint dans Joeelyn, sous le nom d'un « personnage imaginaire, ce que j'ai éprouvé « moi-même de chaleur d'âme contenue, d'en- « thousiasme saint répandu en élancements de « pensées, en épanchements et en larmes

« d'adoration devant Dieu, pendant ces brù- « lantes années d'adolescence, dans une mai- « son religieuse. Toutes mes passions futures « encore en pressentiment, toutes mes facultés « de comprendre, de sentir et d'aimer encore en « germe, toutes les voluptés et toutes les dou- « leurs de ma vie encore en songe, s'étaient, « pour ainsi dire, concentrées, recueillies et « condensées dans cette passion de Dieu , « comme pour offrir au Créateur de mon être, « au printemps de mes jours, les prémices, les « flammes et les parfums d'une existence que « rien n'avait encore profanée, éteinte ou éva- « porée avant lui.

« Je vivrais mille ans, que je n'oublierais « pas certaines heures du soir où, m'échap- « pant pendant la récréation des élèves jouant « dans la cour, j'entrais par une petite porte « secrète dans l'église déjà assombrie par la « nuit et à peine éclairée au fond du chœur « par la lampe suspendue du sanctuaire ; je « me cachais dans l'ombre plus épaisse d'un « pilier; je m'enveloppais tout entier de mon « manteau comme dans un linceul; j'appuyais « mon front contre le marbre froid d'une ba- « lustrade, et plongé, pendant des minutes que

«je ne comptais plus, dans une muette mais « intarissable adoration, je ne sentais plus la « terre sous mes genoux ou sous mes pieds. « et je m'abîmais en Dieu, comme l'atome « flottant dans la chaleur d'un jour d'été « s'élève, se noie, se perd dans l'atmosphère, « et, devenu transparent comme l'éther, parait « aussi serein que l'air lui-même et aussi « lumineux que la lumière. »

« De telles extases, que je goûtai alors sans songer à les exprimer, sont la puberté de l'âme; elles sont aussi la poésie elle-même dans sa substance la plus éthérée. Du jour où je 1rs eus savourées dans la coupe enivrante do mon mysticisme d'adolescent, je sentis en moi comme une confuse révélation de poésie nouvelle. La mythologie classique de l'Olympe ne me donnait pas de tels enivrements ; je sentais que ces fables étaient mortes et qu'on nous faisait jouer aux osselets «avec les os d'une poésie sans moelle, sans réalité et sans cœur. Je m'ennuyais de ce néant de mensonges : le vrai m'attirait : je le pressentais dans la nature et dans son auteur... »

Les vives impressions ressenties en face de la nature par Lamartine adolescent, la manière

dont il en rend compte, expliquent le jugement que porte sur lui M. Ferdinand Brunetière. M. Brunetière déclare que Lamartine « est chez nous le poète de la nature, le seul peutêtre que nous ayons, en tous cas, le plus grand. » « Il Test, ajoute-t-il, pour n'avoir pas appris à décrire la nature, mais pour avoir commencé par la sentir. C'est la sincérité de ses impressions qui en fait non seulement la profondeur ou l'intimité, mais encore dans notre poésie la presque unique originalité. Et la sincérité de ses impressions, à son tour, il en doit la meilleure part à son éducation, cette éducation que l'on reçoit involontairement des choses et qui fait en chacun de nous le fond durable et persistant de tout ce que nous sommes. »

Autour du jeune Lamartine, tout, en effet, était beau, tout était vrai, tout était sincère : la nature avec les magnifiques spectacles que lui offrait notre Bugey, la douce et respectueuse confraternité des camarades, le recueillement et la foi des professeurs, comme le cœur de cette sainte mère qui, de Mâcon ou de Milly, suivait attentivement les diverses phases de sa vie de collège et dont l'image n'était jamais absente de son esprit.

Vie scolaire de Lamartine ; professeurs et camarades.

ja première chose que firent ses nouveaux maîtres fut d'apprécier son

\?<^£l degré d'instruction.

« Les Pères de la Foi m'essayaient de classe en classe, pour connaître ma vraie force; je montais, je descendais en peu de leçons; il n'était pas facile de me mesurer au juste. La raison était précoce, l'attention inégale; je décourageais les professeurs. A la fin, on me fixa en troisième, cette classe indécise où l'on peut être encore un enfant dans l'étude des langues et un homme de goût dans la rhétorique.

« II y avait là un Père de la Foi qui contribua beaucoup à me fixer auprès de lui. C'était un prêtre de bonne compagnie et d'estimable

caractère, qui n'avait du prêtre que l'habit et la vertu, mais qui, dans tout le reste, était un homme du monde; il s'appelait le Père Béquet. Je n'ai jamais su précisément trou il venait, dans quelle maison et surtout dans quelle famille distinguée il avait pris cette physionomie délicate, ces manières choisies, ce regard fin et doux, ce parler gracieux, qui le faisaient remarquer, aimer et préférer à tous. Il n'avait aucun pédantisme. Son ton dans la classe était, pour les petits comme pour les grands, le ton d'un père de famille qui instruisait ses propres enfants; il badinait même en reprenant; il. grondait, mais c'était avec un sourire; jamais nous ne le vîmes en colère. Ses corrections étaient celles d'une mère. Si elles eussent coûté ou une humiliation ou une larme à l'un de nous, il aurait rougi et pleuré lui-même. Aussi, l'heure de la classe, que l'on n doutait ailleurs, était-elle une véritable heure de plaisir chez lui; on étudiait, on s'amusait; mais on riait avec décence et modestie, pour ne pas répondre à l'aménité du maître par l'inconvenance des écoliers. Tout le monde. dans la classe du Tèi-e Béquet, prenait le ton de la meilleure compagnie. Sa piété même était

souriante ; on voyait, quand c'était son tour de nous dire la messe, qu'il se contenait pour être plus respectueux et plus édifiant. Nous n'en étions que plus édifiés nous-mêmes; la gravité de son visage était la meilleure leçon. L'office fini, on n'en parlait plus. L'ombre de Dieu avait passé; sa figure redevenait lumineuse et aimante comme avant. Ses meilleurs amis dans les jardins, dans les cours, dans les promenades, étaient les plus âgés, les plus distingués de ses élèves; il causait familièrement avec eux. Il se formait ainsi un groupe choisi d'opinions au moyen duquel il communiquait à toute la classe une distinction de sentiments et une finesse de goût qui devenaient une sorte de confraternité d'élégance. Il va sans dire que je m'attachai à ce centre. « Le Père Béquet résumait en lui tout l'enseignement du collège. Comme il devint professeur de seconde et qu'il me suivit ainsi jusqu'à la rhétorique, mes compagnons et moi, nous n'eûmes pas d'autre maître pendant trois ans. et les aimables vertus de son enseignement devinrent les grâces d'état de cette époque de notre vie. Il eut été un charmant Fénelon de l'éducation d'un prince, il resta un Fénelon de

hasard clans une école de montagne. Ses supérieurs le rappelèrent, je crois, en Belgique, quand Tordre fut dispersé en France par Fouché...

« Un professeur de physique et de mathématiques, entré par piété chez les Pères de la Foi, ressemblait par sa douceur et ses vertus au Père Béquet. Son nom était Dumouchel. Il avait l'intelligence assez grande, assez clairvoyante pour voir quelque chose à travers la nature : c'était Dieu. Mais il le voyait sans ombre et sans superstition, comme l'effet voit sa cause, et il nous le faisait voir ainsi. Les mathématiques étaient sa langue ; il ne discutait pas, il démontrait. Il n'était point prêtre... » M. Dumouchel était sorti de l'école polytechnique où il avait été camarade de promotion d'Arago.

« Un autre jeune homme de Belgique, le Père Wrintz, était un enfant amoureux de Mirabeau. Il se nourrissait d'illusions tendres et féminines. Notre imagination l'aimait...

«Venait ensuite h- Père Varlet, savant homme de la nature des anciens moines. Il était instruit, mais sévère et peu parleur: il méditait sans cesse. On lui avait assigné, outre la classe

de rhétorique, à laquelle il était peu propre, les fonctions de confesseur habituel de cette jeunesse. Il s'en acquittait avec scrupule et rigueur, mais sa conscience tremblait autant que la nôtre ; il était bon néanmoins , mais toujours silencieux... »

Il y en avait un autre, lePèreXXX., qui « était certainement un brave homme, mais le plus désagréable des honnêtes gens ». On l'avait chargé de la classe de philosophie. Avec une figure rébarbative, des cheveux roux qui se dressaient en vergette sur son front, des yeux obliques, un sourire amer et dur, il ne lui avait pas été possible de se faire aimer, soit de Lamartine, soit de ses camarades.

Ils ne pouvaient l'aimer surtout en le comparant avec son collègue..., un autre professeur, qui avait été officier dans les armées de la République. « Celui-ci était un homme naïf, instruit, doux. Il avait été converti par je ne sais quel miracle qu'il ne cessait de nous raconter comme une preuve de l'intervention divine dans les destinées d'un homme de foi. Il était fort aimé, malgré sa naïveté, car cette naïveté était honnête et sincère...

« Un autre, qu'on appelait l'abbé Letour-

neur, et qui était fils d'une marchande d'oranges de la rue de Sèvres, à Paris, avait tout l'esprit qui court dans le ruisseau de cette capitale. Un miracle de démocratie l'avait fait élever par des prêtres charitables dans un séminaire de faubourg. Son intelligence alerte l'y avait fait distinguer... Les Jésuites l'avaient remarqué et convoité. Il était entré chez eux avec ardeur ; il n'avait pas tardé à leur plaire et à les éblouir. Il était propre à tout... C'était la dévotion éloquente et l'épigramme sacrée contre les plaisanteries philosophiques du monde... Il quitta l'ordre, il resta pieux et devint évoque... Je n'ai jamais rencontré un homme plus aimable...

« L'inflexibilité religieuse de l'ordre était personnifiée dans le Père Debrossc, qui en était le supérieur. Ce n'était point un homme de premier mérite, mais de première vertu. Il était d'un parfait bon sens, cela suffit pour gouverner. Il dirigeait tout ce petit monde sans violence et sans partialité. Chacun (Mail sûr de sa justice. Sa figure calme, douce <-t grave, disait ce^qu'il était. Un changement de directeur eut été une révolution dans la mai-

PROFESSEURS ET CAMARADES o7

son. Tout y était l'ordre et la paix maintenus dans une liberté suffisante... »

Tels sont les professeurs dont Lamartine a gardé le plus vivant souvenir et qu'il signale dans ses Mémoires et ses Souvenirs et Portraits. Ces professeurs étaient ceux des classes de sciences et de lettres.

Mais les pères de famille trouvaient réunis au collège de Belley toutes les ressources, tout le personnel que réclame une éducation complète. Rien de ce qui pouvait former et embellir l'âme, développer et assouplir le corps, n'avait été omis. L'escrime, l'équitation et les divers exercices physiques étaient menés de front, avec les travaux intellectuels et les pratiques morales destinées à tremper les caractères.

Parmi les arts d'agrément, la musique recevait une direction spéciale d'un jeune artiste plein de talent, M. François Dupart (1775-1853). Lorsque, en 1804, il fut appelé au collège de Belley, M. François Dupart jouissait déjà d'une légitime réputation : à l'âge de quatorze ans il s'était engagé comme petite flûte dans la musique du royal Dauphiné qu'avait dirigée son père; il avait fait toutes les campagnes de la République, celle de l'Argonne tavec

Dumouriez), où il avait connu le duc de Chartres (Louis-Philippe) ; celle de Hollande (avec Pichegru), etc., etc. ; celles d'Italie (avec Bonaparte), où il était chef de musique à vingt ans ; celle de Naples (avec Championnetj, etc.. Il venait de quitter Tournon (Ardèche) pour habiter Thoissey Ain), lorsque les Pères de la Foi le mandèrent auprès d'eux, à Belley.

M. Charles Dupart (fils de François) — un autre artiste et compositeur qui laissa dans notre ville de vives sympathies et de nombreux regrets — nous a raconté que son père avait donné des leçons de flûte à Lamartine. Mais rien ne le lui avait fait distinguer parmi ses camarades; s'il ne s'était pas illustré dans la suite, M. Dupart n'en aurait peut-être jamais parlé à son fils.

Nous connaissons les professeurs de Lamartine; il va nous faire connaître maintenant ses amis. Son choix fut bientôt l'ait.

« Le lendemain, j'avais déjà des amis. Je les pris d'abord à leur ligure, c'est ce qui trompe le moins. Les premiers furent des Italiens de Turin, d'Alexandrie, d'Asti, Sambuy, Allieri •,

1 On trouve, dans le* Poésies inédites «le Lamartine, des stances dédiées à son ami César Allieri sur l'ombre de son oncle Victor Allieri, le poète tragique,

Ghilini. Ils étaient de grandes maisons de leur pays..., Alfieri, grand et beau comme le poète son oncle, était fils du marquis Alfieri, attaché à la maison de Savoie, et qui fut ambassadeur, après la Restauration, auprès des Bourbons... Alfieri, avec qui je restai lié depuis, devint président du Sénat Piémontais... Il y jouit de l'influence due à son esprit et de la considération acquise par son mérite. Sambuy, de race militaire, suivit la même carrière, sous Bonaparte, et s'y distingua. Quant à Ghilini, sa destinée était écrite sur sa figure, la plus douce et la plus gracieuse qu'il fût possible d'admirer sur une statue de jeune homme. Il était difficile de ne pas l'aimer à première vue. Sa mère et ses sœurs ne pouvaient pas avoir des yeux plus bleus, un teint plus blanc et plus transparent que le sien, une physionomie plus grave et plus modeste. Il fut choisi pour page de laCléopàtre napoléonnienne, la belle princesse Borghèse, à Turin. Je ne sais plus quand la mort le cueillit, mais c'était un rameau de la tige humaine destiné à fleurir sur le versant des Alpes françaises... » Donner les noms des camarades de Lamartine au collège de Belley , serait citer les

familles les plus connues de Belley et de la région. M. François Dupart, le professeur de musique dont nous parlons plus haut , se souvenait d'avoir eu comme élèves , avec Lamartine, MM. de Mépieu, de Virieu, d'Arloz ', Terme (depuis maire de Lyon et député), etc.. Lamartine conserva des relations très amicales avec M. Jenin (plus tard maire et conseiller général de Virieu-le-Grand). Il correspondit avec lui et son nom revient souvent dans ses lettres ainsi que ceux de Laboré 2 (docteur Alexandre Laboré, père de deux religieux très distingués, l'un Jésuite, l'autre Dominicain , Guichard de Bienassis, Aymon de Virieu, Louis de Vignet, Revoux, Rombeau, Labbé, Revel,Galtier,Ghilini, Charles de Remondage,

1 Comte Alexandre d'Arloz, père de M. Louis d'Arloz (dernier propriétaire du château de Crammont, près Ceyzérieu), et grand-père des MM. dArloz existants.

• Le docteur Alexandre Laboré était né à Lyon en 1789. C'est aussi à Lyon qu'il est pieusement décédé en octobre 1874, après avoir fourni dans la médecine une longue et heureuse carrière durant laquelle il demeura toujours lidèle aux principes et aux enseignements de sa jeunesse.

L'ainé de ses quatre enfants, le R. P. Francisque Laboré, entra dans la Compagnie de Jésus. L'unique survivant est le R. P. Amb. Laboré, provincial des Frères Prêcheurs à Lyon.

Saint-Pulgent ' (père de M. de Saint-Pulgent, chanoine de la Primatiale à Lyon, et oncle de M. de Saint-Pulgent, préfet de l'Ain sous le second Empire).

Alexandre Laboré, nous écrit son fils le R. P. Amb. Laboré, « fut, en effet, le condisciple de Lamartine chez les Pères de la Foi, ainsi qu'on nommait alors les Pères de la Compagnie de Jésus. Le souvenir de ces années de collège ne s'effaça jamais de son esprit, et, jusqu'à Ykge le plus avancé, il aimait à redire quelle cordiale amitié l'avait uni à Lamartine et aussi quelle reconnaissance affectueuse il gardait à ses premiers maîtres. »

D'après la lettre qu'a bien voulu nous écrire M. le chanoine Saint-Pulgent et les souvenirs particuliers de son père, Lamartine « avait au collège quelque chose de rêveur et d'abstrait qui faisait qu'il ne se mêlait pas trop à la partie vivante et un peu tapageuse des élèves. »

En revanche, il s'était fait déjà une réputa-

1 Jean-Baptiste-Marie Chamboduc de Saint-Pulgent. Né au château de Saint-Pulgent, commune de Saint-Martin-la- Sauveté (Loire). Homme juste et bon, d'une grande fermeté, il fut maire de sa commune pendant 55 ans et décoré de la Légion d'honneur comme doyen des maires de son département.

tion de beau parleur. Le petit Alphonse avait fidèlement retenu les vieilles légendes de son pays natal, racontées en patois le soir à la veillée. M. Félix Reyssié nous apprend que, sur le verso d'un dictionnaire latin tout dépenaillé, conservé à Saint-Point, un de ses condisciples, au bas du nom de « Lamartine » a écrit « Diseur de contes ».

Les trois camarades de collège avec lesquels il contracta les liens de la plus intime amitié furent Aymon de Virieu, Prosper Guichard de Bienassis et Louis de Vignet. Leur amitié naquit de la sympathie des caractères et de la conformité des aspirations intellectuelles, mais surtout de l'affinité qui rapproche les hommes de talent ou de génie. Nous reparlerons d'eux plus loin.

Lamartine avait trouvé les maîtres, l'éducation, le milieu qui convenaient à sa nature et à son cœur. A sa grande satisfaction et à celle de ses parents, il prit très vite sa part au inouwm Mit général de cet excellent collège; après sa première année scolaire (1803-1804), il sortit transformé sous tous les rapports.

Aux vacances, sa mère revint le chercher

et écrivit à Belley sur son journal la note suivante :

« 14 septembre 1804.

« Je suis à Belley, d'où je dois ramener Alphonse pour ses vacances; je l'ai vu dans la cour en arrivant, il a été aussi ému que moi : il est devenu tout-à-coup si pâle que j'ai cru qu'il allait s'évanouir. Ah! comme nous nous sommes embrassés !

« Il doit jouer un rôle d'orateur demain, dans les exercices que les Jésuites font faire à la fin de l'année d'étude, en public, à tous les meilleurs écoliers. Cela me trouble autant que si c'était moi qui devais faire le discours. »

Formation et développement de la pensée chez Lamartine ; ses vues sur l'éducation littéraire et les exercices classiques.

KgE la ville de Belley, où ses idées se développaient, se précisaient, prenaient un corps, Lamartine se reportait jusqu'à la terre natale, jusqu'à Milly : son cœur y recueillait les souvenirs de sa tendre enfance et son imagination s'y emplissait de figures empruntées à la vie champêtre. Là, il avait vécu au milieu des moutons et des génisses, de l'existence des bergers, ou chanté sur les coteaux avec les vignerons.

Là sa mère avait épié jour à jour sa pensée « pour la tourner, à sa première apparition, vers Dieu, comme on épie le ruisseau à sa

source pour le faire couler vers le pré où l'on veut faire reverdir l'herbe nouvelle ». Elle lui avait enseigné, une à une, ces lettres mystérieuses qui, par leur assemblage, composent les syllabes, les mots, la phrase et, ô prodige de transformation! la pensée. Ses premiers respects pour le livre, « milieu surhumain » où s'opère ce phénomène, lui étaient venus a d'où vient toute révélation aux enfants », de sa mère.

Elle avait « la piété d'un ange dans le cœur et l'impressionnabilité d'une femme sur les traits ». Son visage, où la beauté physique et la sainteté de ses pensées* luttaient ensemble, comme pour s'accomplir l'une par l'autre », témoignait de la vie intense de son âme, quand, le soir, ayant déposé son aiguille, elle prenait sur une tablette, à côté de son lit, un volume

de dévotion qu'elle tenait do M des Roys.

« Sa physionomie, ordinairement si ouverte et si répandue sur tous ses traits, changeait tout à coup d'expression ; elle se recueillait comme la lueur d'une lampe quand on la couvre de la main contre le vent. »

« Ses lèvres articulaient à peine un léger et imperceptible mouvement ; mais ses yeux,

baissés tour à tour sur la page ou levés vers le ciel, la pâleur et la rougeur alternative de ses joues, ses mains qui se joignaient quelquefois en déposant pour un moment le livre sur ses genoux, Témotion qui gonflait sa poitrine » et qui se révélait par une respiration plus forte qu'à l'ordinaire, tout faisait conclure à l'intelligence enfantine du futur poète qu'elle disait à ce livre des choses inentendues de lui, mais bien intéressantes.

Ce fut le premier sentiment littéraire de Lamartine. Avant d'entreprendre ses études classiques, il avait compris de la sorte à demi qu'il existait, par ces livres sans cesse feuilletés sous les mains pieuses de sa mère, « je ne sais quelle littérature sacrée », par laquelle, au moyen de certaines pages qui contenaient sans doute des secrets au-dessus de son âge, « celui qu'on nommait le bon Dieu s'entretenait avec les mères et les mères s'entretenaient avec le bon Dieu ». Alors, il n'avait d'autres maîtres que son père et sa mère : « Je les voyais lire et je voulais lire; je les voyais écrire et je leur demandais de m'aider à former mes lettres... »

De bonne heure son goût pour la lecture

devint très vif. On avait peine à lui trouver assez de livres appropriés à son âge. Ce fut encore sa mère qui le guida dans le choix de ces derniers : elle modérait en lui l'impatience de connaître et ne lui livrait les livres que peu à peu et avec discernement. La Bible abrégée, les ouvrages de Mme de Genlis, ceux de Berquin, des morceaux de Fénelon et de Bernardin de Saint-Pierre, la Jérusalem délivrée, Robinson, quelques fragments de tragédie lus par son père à la veillée, lui fournirent les premiers sucs nourriciers de sa jeune intelligence.

Lamartine, dans la préface des Méditations, exprime le plaisir qu'il ressentit en entendant lire Mérope, de Voltaire, par son père dont la voix était « sonore, douce, grave, vibrante comme les palpitations d'une corde de harpe ». Il dit avec quelles délices il retrouvait, sur les rayons poudreux du salon de famille, la Jérusalem délivrée, du Tasse, et le Télémaque, de Fénelon. Mais il réprouve, dans l'enseignement en général, les poésies froides qui ne disent rien au cœur et à l'àme. Il n'aime, ni « les pitoyables rapsodies du Père Ducerceau et de Mme Deshoulières », ni les épîtres de Boileau sur Y Equivoque, sur les bruits de Paris et sur

les mauvais dîners du restaurateur Mignot, ni surtout, du même auteur, les satires et les plaisanteries de sacristie. Et il se demande ce que peut être la poésie d'un peuple « qui ne donne, pour modèle du beau dans les vers, à sa jeunesse, que des poëmes burlesques et qui, au lieu de l'enthousiasme, enseigne la parodie à des cœurs et à des imaginations de quinze ans ». Ce qui le rebuta le plus dans son enfance — nous lui laissons exprimer son opinion avec toute son originalité et son indépendance, bien qu'elle ait dû s'atténuer un peu dans la suite — c'étaient les fables de La Fontaine qu'on lui faisait apprendre de mémoire, selon la coutume; fables aux vers « boiteux, disloqués, inégaux, sans symétrie ni dans l'oreille, ni sur la page... ». « Ces histoires d'animaux, ajoute-t-il, qui parlent, qui se font des leçons, qui se moquent les uns des autres, qui sont égoïstes, railleurs, avares, sans pitié, sans amitié, plus méchants que nous, me soulevaient le cœur. Les fables de La Fontaine sont plutôt la philosophie dure, froide et égoïste d'un vieillard que la philosophie aimante, généreuse, naïve et bonne d'un enfant : c'est du fiel, ce n'est pas du lait pour

70 LAMARTINE A BELLEV

les lèvres et pour les cœurs de cet âge. Ce livre me répugnait; je ne sais pas pourquoi. Je l'ai su depuis : c'est qu'il n'est pas bon. Comment le livre serait-il bon ? l'homme ne l'était pas. On dirait qu'on lui a donné par dérision le nom du bon La Fontaine. La Fontaine était un philosophe de beaucoup d'esprit, mais un philosophe cynique. Que penser d'une nation qui commence l'éducation de ses enfants par les leçons d'un cynique? Cel homme qui ne connaissait pas son fils, qui vivait sans famille, qui écrivait des contes orduriers en cheveux blancs pour provoquer les sens de la jeunesse, qui mendiait, dans des dédicaces adulatrices, l'aumône des riches financiers du temps pour payer ses faiblesses; cet homme dont Racine, Corneille, Boileau, Fénelon, Bossuet, les poètes, les écrivains ses contemporains, ne parlent pas ou ne parlent qu'avec une espèce de pitié comme d'un vieux enfant, n'était ni un sage, ni un homme naïf. Il avait la philosophie du sans-souci et la naïveté de l'égoïsme. Douz«> vers sonores, sublimes, religieux d'Athalie, m'effaçaient de l'oreille toutes les cigales, tous les corbeaux et tous les renards de cette ménagerie puérile.

J'étais né sérieux et tendre, il me fallait dès lors une langue selon mon âme. Jamais je n'ai pu, depuis, revenir de mon antipathie contre les fables...

« Les beaux versets des psaumes de David, que notre mère nous récitait le dimanche en nous les traduisant pour nous remplir l'imagination de piété, me paraissaient aussi une langue bien supérieure à ces misérables puérilités de La Fontaine et je comprenais que c'était ainsi qu'on devait parlera Dieu. »

Lamartine montra tout enfant sa prédilection pour les vers. Quand son père lui avait fait, le soir, quelque lecture poétique, il se disait en lui-même : « Voilà une langue que je voudrais bien savoir, que je voudrais bien parler quand je serai grand ».

Et quand neuf heures sonnaient « à la grosse horloge de noyer de la cuisine » et qu'il avait fait sa prière et embrassé son père et sa mère, il repassait, en s'endormant, ces vers « comme un homme, qui vient d'être ballotté par les vagues, sent encore, après être descendu à terre, le roulis de la mer et croit que son lit nage sur les flots. » Il cherchait toujours, de préférence, des ouvrages qui contenaient des

vers, parmi les volumes oubliés sur la table de son père ou sur le piano de sa mère, au salon. Mais son esprit indépendant et son imagination ne se pliaient, qu'avec une certaine gène, aux dures exigences des exercices classiques. Il en fait l'aveu dans ses ^<>iifr,,irs et Portraits et dans la préface des Méditations :

« Bientôt les premières études de langues commencées sans maîtres dans Ja maison paternelle, puis les leçons plus sérieuses et plus disciplinées des maitres dans les écoles, m'apprirent qu'il existait un monde de paroles, de langues diverses : les unes qu'on appelait mortes et qu'on ressuscitait si laborieusement pour y chercher comme une moelle éternelle, dans des os desséchés par le temps ; les autres qu'on appelait vivantes et que j'entendais vivre en effet autour de moi...

« Les enfants voudraient qu'il n'y eût pas d'autre langue que celle qu'ils balbutient, entre-coupée de baisers, sur le sein de leurs nourrices ou sur les genoux de leurs mères... »

« La peine qu'un malheureux enfant se donne à apprendre une langue morte el à chercher, dans un dictionnaire, lésons français du mot qu'il lit, en latin ou en grec, dans

Homère, dans Pindare ou dans Horace, lui enlève toute la volupté de cœur ou d'esprit que lui ferait la poésie même, s'il la lisait couramment en âge de raison. Il cherche au lieu de jouir. Il maudit le mot sans avoir le loisir de penser au sens. C'est le pionnier qui pioche la cendre ou la lave dans les fouilles de Pompéï ou d'Herculanum pour arracher du sol, à la sueur de son front, tantôt un bras, tantôt un pied, tantôt une boucle de cheveux de la statue qu'il déterre... »

Les ardents désirs de Lamartine, son enthousiasme de poète et d'artiste, sa passion du beau et du vrai, causent son antipathie pour le travail d'interprétation que l'on impose à l'élève. Il voudrait pouvoir découvrir les pensées et les images cachées sous un texte ardu, aussi aisément qu'on contemple « les divinités de l'art du Vatican ou du palais Pitti à Florence ». Mais bientôt il n'éprouve plus la même peine à traduire, de leur langue dans la nôtre, les chefs-d'œuvre des auteurs anciens. Ces exercices si propres à donner de la précision à la pensée, de la concision k la phrase, il les goûte, il les savoure et s'aperçoit qu'ils lui procurent de nobles jouissances.

« Cependant, malgré la dureté de l'apprentissage, je commençais à trouver, de temps en temps, un plaisir sévère à ces récits pathétiques, à ces belles pensées qu'on nous faisait exhumer, mot à mot, de ces langues mortes ; un souffle harmonieux et frais en sortait, de temps en temps, comme celui qui sort d'un caveau souterrain muré depuis longtemps et dont on enfonce la porte. Une image champêtre ou un sentiment pastoral de Virgile, une strophe gracieuse d'Horace ou d'Anacréon, un discours de Thucydide, une mâle réflexion de Tacite, une période intarissable et sonore de Cicéron, me ravissaient, malgré moi, vers d'autres temps, d'autres lieux, d'autres langues et me donnaient une jouissance un peu âpre, mais enfin une jouissance précoce de ce qui devait enchanter plus tard ma vie. C'était, je m'en souviens, comme une consonnance, encore lointaine et confuse, entre mon âme e1 ces âmes qui me parlaient ainsi à travers les siècles.

« De ce jour la littérature, jusque là maudite, me parut un plaisir un peu chèrement acheté, mais qui valait mille fois la peine qu'on nous imposait pour l'acquérir... »

« A l'époque où j'entrais dans la vie, Bonaparte était déjà consul. Ma famille m'interdisait de le servir; mes traditions paternelles m'auraient porté à la carrière des armes ; il n'y fallait pas penser.

a On se borna à me faire poursuivre ces études classiques , sans but déterminé, qui sont le premier aliment de nos intelligences et l'exercice de nos jeunes facultés. Le mécanisme des langues n'eut ni attrait, ni difficulté pour moi jusqu'aux classes véritablement lettrées où l'on traduit et où l'on compose. Là ce n'est plus la mémoire seulement, c'est l'intelligence, l'imagination et le goût qui entrent en jeu. Je commençais à trouver du charme dans ces leçons parce que j'y trouvais l'exercice de ma propre imagination et de mon propre discernement. La poésie d'Homère, de Virgile, d'Horace, de Racine, de Boileau, de J.-B. Rousseau, entrait à petite dose choisie et épurée dans ces études. Cette langue antique, toute composée de syllabes sonores et d'images rayonnantes, m'étonnait et me ravissait : il me semblait n'avoir entendu jusque là que des mots ; mais ici c'était de la musique dans l'oreille, de la peinture dans les yeux,

de l'enivrement dans tous les sens. .Tétais comme un musicien inné à qui Ton ferait entendre pour la première fois un instrument à vent ou à cordes où ses mélodies intérieures prennent tout à coup une voix réelle. J'étais comme un peintre encore sans palette devant qui on découvrirait lentement la Transfiguration, de Raphaël.

« C'était surtout la partie descriptive et pastorale de ces poésies et de ces images qui m'enivrait ; c'est tout simple : j'étais né dans les champs; mes premiers spectacles avaient été les ombres des bois, les lits des ruisseaux, les grincements de la charrue faisant fumer les gras sillons au lever du soleil dans le brouillard d'automne, les génisses dans l'herbe, les chevreaux sur les rochers, les bergers et les bergères accroupis sur les gazons au pied des bloes de grès, à l'entrée des cavernes, autour des feux de broussailles dont la fumée bleue léchait la colline et se fondait dans le firmament. •!•' devais retrouver, avec délices, dans les descriptions de Théocrite, de Virgile, de Gessner, les images connues et embellies par l'imagination de ces poètes.

« Et, à ce sujet, je ne puis m'empêcher de vous faire observer, en passant, que l'enfant, l'adolescent, le jeune homme, l'homme fait, prendraient bien plus de goût à la littérature et à la poésie, si les maîtres qui la leur enseignent proportionnaient davantage leurs leçons et leurs exemples aux différents âges de leurs disciples ; ainsi, aux enfants de dix ou douze ans chez lesquels les passions ne sont pas encore nées, des descriptions champêtres, des images pastorales, des scènes à peine animées de la nature rurale, que les enfants de cet âge sont admirablement aptes à sentir et à retenir; aux adolescents, des poésies pieuses ou sacrées qui transportent leur âme dans la contemplation rêveuse de la Divinité, et qui ajournent leurs passions précoces en occupant leur intelligence à l'innocente et religieuse passion de l'Infini ; aux jeunes gens, les scènes dramatiques, héroïques, épiques, tragiques, des nobles passions de la guerre, de la patrie, de la vertu, qui bouillonnent déjà dans leur cœur; aux hommes faits, l'éloquence, qui fait déjà partie de l'action, l'histoire, la philosophie, la littérature froide qui pense, qui raisonne, qui juge ; la satire, jamais ! littérature de haine et de

combat, qu'il faut plaindre l'homme d'avoir inventée.

« Un enseignement littéraire, ainsi gradué sur l'âge, sur le goût, sur les forces, sur la température des années de votre vie auxquelles elle s'adapte rationnellement, donnerait à l'enfance, à l'adolescence, à la jeunesse, à l'âge mûr, un attrait bien plus naturel et bien plus universel pour les belles choses de l'esprit, en harmonie avec l'âge et le sexe des disciples... »

C'est vers 1856 que Lamartine écrivait ces lignes où il expose ses vues sur l'éducation littéraire et la grande oeuvre de l'enseignement. La plupart des notes que nous citons, proviennent de cette même époqiir. l'époque de sa laborieuse retraite. Ses travaux littéraires et ses retours vers le passé portaienl naturellement son esprit vers ses années de collège et ses chères études classiques.

« Les années austères de ces études, continue-t-il, s'écoulèrent ainsi. Les premiers essais de composition littéraire, qu'on nous faisait écrire en greCj en latin, en français, ajoutèrent bientôl à ce plaisir passif le plaisir actif de produire nous-mêmes, à l'applaudissement

de nos maîtres et de nos émules, des pensées, des sentiments, des images, réminiscences plus ou moins heureuses des compositions antiques qu'on nous avait appris à admirer. Je me souviens encore du premier de ces essais descriptifs, qui me valut à mon tour l'approbation du professeur et l'enthousiasme de l'école. »

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Première composition littéraire

►n nous avait donné, pour texte libre et vague, une description du printemps à la campagne. Le plus grand nombre de mes condisciples étaient nés et avaient été élevés dans les villes; ils ne connaissaient le printemps que par les livres. Leur composition, un peu banale, était pleine des images des Bucoliques : des ruisseaux, des troupeaux, des oiseaux, des bergers assis sous des hêtres et jouant des airs champêtres sur leurs chalumeaux ; des prairies émaillées de fleurs sur lesquelles voltigeaient des nuées d'abeilles et de papillons. Tous ces printemps étaient italiens ou grecs ; ils se ressemblaient les uns les autres, comme le même visage répété par vingt miroirs différents.

« J'avais été élevé à la campagne, dans

l'âpre contrée que je viens de décrire; je n'avais vu, autour de la maison rustique et nue de mon père, ni les orangers à pommes d'or semant leurs fleurs odorantes sous mes pas, ni les clairs ruisseaux sortant à gros bouillons de l'ombre des forêts de hêtres pour aller épandre leur écume laiteuse sur les pentes fleuries des vallons, ni les gras troupeaux de génisses lombardes enfonçant jusqu'aux jarrets leurs flancs d'or ou d'albâtre dans l'épaisseur des herbes, ni les abeilles de l'Ilymette bourdonnant parmi les cytises jaunes et les lauriers-roses.

« A moins d'emprunter toutes mes images à mes livres, ce qui me répugnait comme un larcin et comme un mensonge, il me fallait donc décrire d'après nature l'aride et pauvre printemps de mon pays. Je ne trouvais dans cette indigente nature aucune des couleurs poétiques que la nudité de la terre et l'éraillement de mes rochers décrépits me refusaient,

« Je résolus de me passer de, la nature imaginaire et de peindre le printemps dans les impressions, dans le cœur et dans les travaux des villageois, tel que je l'avais vu pendant mes heureuses années d'enfance au

hameau où j'avais grandi. Je pensais bien que ma composition serait la plus sèche et que le maître et les condisciples auraient pitié de la pauvreté de mon pinceau. Cependant, je pris la plume avec mes rivaux et j'écrivis en toute humilité, mais avec tout l'effort de style dont j'étais capable, ma première composition. Au lieu de la fiction toujours froide, la mémoire des lieux aimés, toujours chaude, fut ma muse, comme nous disions alors; elle m'inspira...

« J'ai retrouvé, il y a peu de temps, cette composition d'enfant, écrite d'une écriture ronde et peu coulante, dans un des tiroirs du secrétaire de noyer de ma mère : mes maîtres la lui avaient adressée pour la faire jouir des progrès de son enfant. Je pourrais la copier ici tout entière; je me contente de l'abréger sans y rien changer. J'avoue que, si j'avais à l'écrire aujourd'hui, je la ferais peut-être plus magistralement, mais je ne la ferais peut-être pas avec plus de sentiment du vrai sous la plume.

<i Voici mon chef-d'œuvre :

« Le coq chante sur le fumier du chemin, « au milieu de ses poules qui grattent de

« leurs pattes la paille, pour y trouver le grain « que le fléau a oublié dans l'épi, quand on l'a « battu dans la grange. Le village s'éveille à « son chant joyeux. On voit les femmes et les « jeunes filles sortir, à demi-vêtues, des portes « des chaumières, et peigner leurs longs che- « veux avec les peignes aux dents de buis qui « les lisse comme des écheveaux de soie. « Elles se penchent sur la margelle du puits, « pour s'y laver les yeux et les joues dans le « sceau de cuivre que la corde enroulée autour « de la poulie criarde élève du fond du rocher « jusqu'à leurs mains.

« Le vent attiédi de mai souffle, semblable à « l'haleine d'un enfant qui se réveille ; il sèche, « sur leurs visages et sur leurs cous, les mè- « ches humides de leurs cheveux. On les voit « ensuite se répandre dans leurs petits jardins « bordés de sureaux, dont la fleur ressemble « à la neige qui n'a pas encore été touchée du « soleil ; elles y cueillent des giroflées qu'elles « attachent par une épingle à leurs manches, « pour les respirer tout le jour en travaillant.

« Les hirondelles qui sont revenues, depuis « peu de jours des pays inconnus, où elles ont « un second nid pour leurs hivers, n'ont pas

« encore pris leur vol ; elles sont rangées les « unes à côté des autres sur les conduits de a fer blanc qui bordent le toit, afin d'y saluer « de plus haut le soleil qui va paraître, ou d'y « tremper leur bec dans l'eau que la dernière « pluie y a laissée : on dirait une corniche « animée qui fait le tour du toit. Elles ne font « entendre qu'un imperceptible gazouillement, « semblable aux paroles qu'on balbutie en « rêve, comme si ces charmants oiseaux, qui « aiment tant la demeure de l'homme, avaient « peur de réveiller les enfants encore endor- « mis dans la chambre haute.

« Enfin le soleil écarte là-bas, du côté du « Mont-Blanc, d'épais rideaux do brouillards « ou de nuages ; l'astre s'en dégage peu à peu « comme un navire en feu qui bondit sur les « vagues en les colorant de son incendie. Ses « premières lueurs, qui le devancent, teignent « les hautes collines d'une traînée de lumière « rose ; cette lueur ressemble aux reflets que « la gueule du four, où pétillent le buis et le « sarment enflammés, jette sur les visages « des femmes qui font le pain. Elle ne brille « pas glaciale comme pendant l'hiver sur le « givre des prés ; elle chauffe la terre et elle

« essuie la rosée qui fume en s'élevant des « brins d'herbe et du calice des fleurs dans les « jardins. Le caillou que le rayon a touché est « déjà tiède à la main ; lèvent lui-même sem- « ble avoir traversé l'haleine de l'aurore du « printemps; il souffle sur les collines, comme <i notre mère, quand nous étions petits et que a nous rentrions tout transis de froid, soufflait « sur nos doigts pour les dégourdir.

« Le soleil monte de plus en plus ; il atteint « déjà la cime du clocher, dont il fait briller la « plus haute pierre comme un charbon : la « cloche, ébranlée par la corde à laquelle se « suspendent les petits enfants au signal du « sonneur, répond à ce premier rayon de soleil « par un tintement de joie qui fait tressaillir « et envoler les colombes et les moineaux de « tous les toits.

« Les femmes qui tirent l'eau du puits, ou « qui la rapportent à la maison dans un sceau « de bois sur leurs tètes, s'arrêtent à ce son « de la cloche ; elles courbent leurs fronts en « soutenant le vase de leurs deux mains « levées, de peur que leur mouvement ne fasse « perdre l'équilibre à l'eau; elles adressent « une courte prière au Dieu qui fait lever un

« jour de printemps. Les murmures, les bruits, « les voix du chemin, cessent un moment, et, « à travers ce grand silence, on entend la « nature muette palpiter de reconnaissance et « de piété devant son Créateur.

« Mais déjà les chèvres et les moutons, « impatients qu'on leur ouvre les noires éta- « blés, où on les renferme pendant la neige, « bêlent de plus en plus haut pour qu'on les « ramène à leur montagne accoutumée. La « mère de famille descend précipitamment « l'escalier raboteux de la chaumière; on « entend résonner ses sabots de hêtre ou de « noyer sur les marches. Elle lève le loquet « de bois de rétable; elle compte ses agneaux <• et ses cabris à mesure qu'ils s'embarrassent « entre ses jambes pour sortir les premiers « de leur prison; elle les donne à conduire « aux enfants.

« Les petits bergers, armés d'une branche « de houx où pendent encore les feuilles , « prennent, avec leurs chèvres, le sentier de « rocher qui mène aux montagnes ; ils s'amu- « sent, en montant, à cueillir les rameaux du « buis, que le printemps rend odorant comme « la vigne, et à cueillir au buisson les fruits

88 LAMARTINE A UELLEY

« verts de cet arbrisseau, qui ressemblent à « de petites marmites à trois pieds, amusement « et étonnement de leur enfance. Bientôt on « les perd de vue derrière les rochers, et ils « ne reviendront que le soir, quand les chèvres « et les brebis traîneront sur les pierres leurs « mamelles gonflées de lait.

« Pendant que les troupeaux montent ainsi « vers les cimes, on voit briller dans les chau- « mières, à travers les portes ouvertes, la « flamme de fagots allumés par les femmes « pour tremper la soupe du matin à leurs « maris, avant d'aller ensemble à la vigne. « Après la soupe mangée sur la table luisante « de noyer, entourée de bancs de même bois, « on voit les vieilles femmes sortir toutes « courbées par l'âge et le travail. Elles se « rassemblent et s'asseyenl sur les troncs " d'arbres couchés le long des chemins, ados- « ses au mur échauffé par le soleil levant;

• ■lies y filent leurs longues quenouilles « chargées de la laine blanche des agneaux. « Ces quenouilles sont entourées d'une ti « rouge qui serpente autour de la laine. Elles « gardent les petits enfants en causant entre a elles des printemps d'autrefois.

« Le jeune homme et la jeune femme sortent « les derniers de la maison, en glissant la clef « par la chatière sous la porte. L'homme tient « à la main ses lourds outils de travail : le « pic, la pioche; sa hache brille sur ses épaules. « La femme porte un long berceau de bois « blanc dans lequel dort son nourrisson en « équilibre sur sa tête ; elle le soutient d'une « main et elle conduit de l'autre main un « enfant qui commence à marcher et qui « trébuche sur les pierres.

« On les suit de l'œil dans les vignes des « coteaux voisins. Ils déposent le berceau de « l'enfant endormi dans une charrière (petit « sentier creux entre deux champs de vigne), « à l'ombre des feuilles larges, étagées de « nœud en nœud, sur les sarments nouveaux « de Tannée. L'homme rejette sa veste ; la « jeune femme ne garde que sa chemise de « toile épaisse et forte comme le cuir; ils « prennent la pioche clans leurs mains Mlées, « et on entend résonner partout sur les colli- « nés, les coups de la pioche de fer luisant, sur « les cailloux qui l'ébréchent. La chemise de « la femme (haletante de peine) se colle sur sa « poitrine et sur ses épaules, comme si elle

« sortait d'un bain dans la rivière. Au moindre « cri de son nourrisson qui s'éveille, elle « court s'accroupir auprès du berceau, entr'ou- « vre sa chemise et donne son lait à l'enfant « après avoir donné sa sueur à la vigne.

« Quand le soleil est au milieu du ciel, elle « déplie un linge blanc qui préserve le pain et « le fromage du sable que le vent y jette; elle « étend sur la tranche de pain noir le blanc « laitage à moitié durci, entouré de la feuille « de vigne et semé des grains luisants du sel « gris. Ils mangent, essoufflés, l'un à coté de « l'autre, comme deux voyageurs lassos d'une « longue marche, au bord du fossé de la roui''. « échangeant à peine quelques rares paroles « sur les promesses que le printemps l'ait à la « vendange.

« Au pied d'un cep qui l'a distillée l'automne « précédent, une bouteille rafraîchie par l'< >ni- « bre leur verse goutte ;'i goutte la force et la « joie. Ils s'endorment après sur la terre qui « fume de chaleur, la tète appuyée sur leurs « bras recourbés, ri ils repuisent leur vigueur « dans les rayons brûlants de ce soleil qui « sèche leur jeune sueur.

« Le soir, on les entend redescendre, en

« chantant, de tous les sentiers des collines; « et les petits bergers qui redescendent, avec « leur troupeau, de la montagne, ramènent à « la jeune femme, pour le repas du soir, sa « chèvre favorite , les cornes enroulées de « guirlandes de buis. »

Après avoir donné cette narration, premier indice sérieux de ses aptitudes littéraires, Lamartine ajoute :

« La composition déjà trop longuement citée se terminait par un hymne au printemps qui gonfle les bourgeons de la vigne, qui promet la grappe, qui distille lentement dans les veines du pampre le vin que l'automne répandra en pourpre sous l'arbre du pressoir, cette liqueur qui réjouit le cœur de l'homme jeune et qui fait chanter le vieillard lui-même, en ranimant dans sa mémoire ses printemps passés.

« Mais je n'en copie pas davantage ; ces balbutiements d'enfant n'ont de charme que pour les mères.

« Quoi qu'il en soit, cette première composition littéraire échappée à une imagination de

douze ans parut aux maîtres et aux élèves supérieure au moins, par sa naïveté, aux redites classiques de mes condisciples : on y reconnaissait l'accent, on y entendait le cri du coteau natal sous le soleil aimé du pauvre villageois à midi.

a Ma description enfantine eut le prix, non de style mais de candeur et de sincérité descriptives. Deux maîtres tendres et vénérés dont les vicissitudes de la vie et de la fugitive opinion (aura.) n'ont point refroidi en moi la mémoire, le Père Béquet et le Père Varlet, professeurs des classes littéraires chez les Jésuites, me témoignèrent depuis ce jour une prédilection presque paternelle que je serais ingrat d'oublier. On peut changer d'esprit, on ne doit pas changer de cœur. Ces professeurs aimés me cultivèrent avec une grande sollicitude , comme un enfant qui promettait au moins un amour instinctif pour les lettres : ils étaient idolâtres du beau dans le style. Moimême (je dois l'avouer ici avec toute humilité aujourd'hui! , je fus si étonné, si satisfait du tableau que j'avais fait de mon hameau natal, sur mes pauvres collines calcinées, que j'en conçus je ne sais quelle estime précoce et trop

sérieuse pour moi-même. Je lus et relus vingt fois ma première composition ; je l'envoyais*à ma mère par Tordre de mes maîtres ; on la lut à la fin de Tannée, à la cérémonie publique de la distribution des prix au collège des Jésuites, devant les mères et les enfants qui l'applaudirent. Elle ne sortit jamais entièrement de ma mémoire ; et je n'ouvris jamais dans un autre âge le tiroir du secrétaire de ma mère sans la relire tout entière avec une certaine satisfaction de ma précocité. Je puis même dire que, de mes trop nombreux ouvrages, c'est peut-être cet enfantillage qui m'a donné le plus de conscience anticipée de mes forces. Je sentis ce que sent un élève en peinture qui jette Técume de la palette de son maitre contre la muraille de Tatelier, et qui se trouve à son insu avoir fait de ces taches quelque chose qui ressemble à un tableau. Il se croit peintre et il s'admire lui-même, au lieu d'admirer le hasard qui a tout fait. » (Souvenirs et Portraits).

Quant à nous, qui nous somme? donné pour but de suivre ici la pensée de Lamartine dans ses premiers élans et de faire connaître les produits de sa vie intellectuelle au collège de

Belley, nous ne pouvions ne pas transcrire cette première composition littéraire. Elle dénote une science d'observation bien rare, mais qui s'explique chez un enfant habitué de bonne heure, par sa mère et son éducation elle-même, à réfléchir et à penser. Elle montre en outre chez le débutant de collège un amour du naturel dans le style, une saveur d'honnête et bon réalisme qui présagent le chantre inspiré de la nature.

Les bons Pères qui professaient alors à Belley se montrèrent, en l'applaudissant, supérieurs à leur époque, car la littérature en était encore généralement aux fades périphrases. aux images incolores des écrivains de la dernière période du xvm" siècle. La réaction contre le style impersonnel et maniéré de certains auteurs n'avait pas encore ramené le monde littéraire au langage simple el vrai du grand siècle, à ses immortels modèles;

Le mérite des Jésuites est d'avoir apprécié l'essai de Lamartine à sa juste valeur.

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Premiers essais poétiques

>out ce qu'il y a de grand dans la poésie, la peinture, la sculpture, la musique, descend du ciel et y remonte. « Il y a un Dieu ! dit Lamartine, dans une de ses pages les plus tendres et les plus sentimentales, il y a un éternel amour dont le nôtre n'est qu'une goutte. »

Cultiver dans l'enfant les inclinations religieuses de son âme, les nobles facultés qu'il découvre en lui, lui montrer les magnifiques tableaux que présente la nature, et, de la contemplation du monde moral et matériel, l'élever jusqu'à Dieu, c'est faire de cet enfant un poète. La religion, qui relie l'homme au Maître suprême, est un échange entre le premier et le second : d'un côté la prière; de l'au-

tre la grâce vivifiante. C'est le cri de l'exilé vers la patrie absente, l'appel du fils à son père ; c'est le chant joyeux ou plaintif de notre âme qui, tantôt jouit par avance de l'immortalité bienheureuse et tantôt retombe impuissante sur la terre. De ce concert, moitié humain et moitié divin, la poésie est l'instrument le plus parfait.

Lamartine, si pieusement élevé par la plus pieuse des mères, connut bientôt les élans de l'enthousiasme suivis des sombres retours sur lui-même. Tout en agrandissant par l'étude la sphère d'activité de sa raison, il rêvait*, il éprouvait cette douloureuse mélancolie qui naît de nos aspirations non satisfaites el apporte à la jeunesse son premier désenchantement.

Mais de ces prostrations momentanées, de ces. souffrances intimes de son âme résultait pour sa nature ardente une force d'ascension plus grande et un désir plus vif d'atteindre l'idéal inconnu.

Sous les chaudes effluves de la foi chrétienne ou mues par l'admiration que lui causait l'aspect de Belley et de ses alentours, les pensées du jeune poète prenaient peu à peu leur essor, se coloraient aux reflets du ciel e\ s'éclairaient

de mille rayons. Un langage intérieur, un rhythme mystérieux vibrait déjà en lui et, débordant de son âme, cherchait à se traduire au dehors en phrases mesurées et poétiques.

Le collège de Belley se prêtait merveilleusement à la formation d'un poète, ainsi qu a ses premiers essais. S'il y avait encore des murs entre la nature et lui « au moins il y avait au-delà de ces murs l'horizon champêtre et pittoresque. » Son lit, dans le dortoir élevé, était, comme nous l'avons vu, « à l'angle de la vaste salle, auprès d'une fenêtre ouvrant sur le coteau et sur les prairies en pente à demivoilées de saules et de frênes. »

« Au printemps, raconte-t-il, les senteurs des fleurs de pêchers, de vignes, d'amandiers, y montaient pour m'enivrer des suaves réminiscences de mon pays. J'y entendais le rossignol darder dans la nuit taciturne ces notes tantôt éclatantes, tantôt plaintives, qui semblent avoir, dans une seule voix, toutes les consonnances de la joie et de la tristesse de la nature. Ces notes plongent si avant dans le cœur, que l'oiseau-poète de l'amour est aussi l'oiseau-poète de l'infini. Comment un si petit cœur peut -il contenir, exprimer,

remuer de telles ondes de sensations dans l'air, qu'il remplit de ses gémissements ou de ses hymnes ?

« Les vents sonores, qui sortent des forêts et qui semblent conserveries bruissements de leurs feuilles, tintaient par bouffées contre les vitres et me faisaient frissonner de délices et de souvenirs dans ma couche. Quand la lune se répandait comme une silencieuse inondation de la lumière du ciel sur les prairies, je me soulevais sur le coude pour m'égarer en idée d'arbre en arbre et de ruisseau en ruisseau dans ces vallées ; des flots de pensées ou plutôt d'ombres de pensées, montaient de ces horizons à mon came. Je ne pouvais plus m'endormir : je plaignais ceux qui dormaient à côté de moi, et j'écoutais avec une secrète pitié la respiration régulière de toutes ces poitrines assoupies, qui répondaient du dedans aux mélodies des oiseaux, des moissons, des feuillages, des cascades du dehors. Il y avait alors en moi des océans de choses vagins dont je ne savais ni la nature, ni le nom et qui étaient déjà poésie.

« J'ai conservé par hasard et j'ai retrouvé récemment, au fond d'une vieille malle pleine de papiers à demi-rongés par les rats, dans le

grenier de mon père, quelques vers au rossignol de ces nuits d'été à Belley, que je ne me souvenais pas d'avoir composés ; mais l'écriture à peine formée, le papier jaune et raboteux du collège, attestent bien que ces vers furent un des premiers jeux de mon imagination. Je vous demande indulgence pour les rimes et pour les césures ; mais j'y trouve déjà le germe de la mélancolie, cet infini du cœur qui, ne pouvant pas s'assouvir, s'attriste.

Que dis-tu donc à la lune, Pauvre oiseau qui ne dors pas ?

Cesse ta plainte importune ; Silence, ou gémis plus bas.

Tu vois bien qu'elle n'écoute Ni la cascade, ni toi, Et qu'elle poursuit sa route Sans te répondre; mais moi,

De la fenêtre où je veille Tout pensif, à tes accords, Pendant qu'ici tout sommeille, Mon âme s'enfuit dehors.

Ah ! si j'avais donc tes ailes, O mon cher petit oiseau !

Je sais bien où tu m'appelles, Mais regarde ces barreaux !...

Je crois que mes sœurs absentes T'ont dit là-bas leur secret, Et que les airs que tu chantes Sont tristes de leur regret.

Ah ! dis moi de leurs nouvelles, Gris messager de la nuit ; Sous l'églantier rose ont-elles, Au printemps, trouvé ton nid ?

Ont-elles penché leur tête Et jeté leurs cris joyeux En voyant, toute inquiète, Ta femelle sur ses œufs '!...

Ont-elles épié l'heure Où tes petits sont éclos, Tout près de notre demeure, Pour jouir de tes sanglots ?

Dis-moi si tu les vois toutes Folâtrer, comme jadis, Dans l'herbe où tu bois les gouttes Qui tombent du paradis.

Dis-moi si le sycomore

Prend ses feuilles de printemps ;

Si ma mère y vient encore

I tarder ses jolis enfants ;

Si sa voix qui les appelle, A des accents aussi doux ; Si la plus petite épelle Le livre sur ses genoux;

Si sa harpe dans la salle Fait toujours, à l'unisson, Tinter, comme une cigale, Les vitres de la maison ;

Si la source où tu te penches, Pour boire avant le matin Dans le bassin des pervenches, Jette un sanglot argentin;

Si ma mère qui l'écoute.

En retenant mal ses pleurs, De ses yeux mêle une goutte A l'eau qui pleut sur ses fleurs;

Et si ma sœur, la plus chère, En regardant le ruisseau, Voit l'image de son frère Passer en rêve avec l'eau.

« Je ne lus ces vers qu'à mes deux amis, Aymon de Virieu et Louis de Vignet. Ils se récrièrent sur mon prétendu talent ; ils copièrent mon chef-d'oeuvre pour le montrer à

leurs parents; mais nous nous gardâmes bien de le laisser voir à nos maîtres, car on nous interdisait, avec raison, de composer des vers français avant d'avoir des idées ou des sentiments à exprimer dans cette langue. L'amusement oiseux de la césure et de la rime nous aurait dégoûtés des études élémentaires et sérieuses auxquelles on appliquait nos mémoires et notre intelligence. Cependant l'encouragement de mes deux amis, plus âgés que moi, suffisait pour me confirmer dans le goût prématuré des vers... »

La poésie qu'on vient de lire indique combien cet enfant pieux savait aimer et se souvenir. Un souffle pur, comme la brise de nos montagnes, inspira ses premiers essais. Il pense à sa mère, à ses petites sœurs qu'il a laissées, là-bas, à Milly, dans la demeure paternelle auprès des arbres et des ruisseaux de la terre natale. Et s'adressant au rossignol qui, lui aussi, ne dort pas, il lui demande s'il vient des rives de la Saône et s'il a vu à Milly les êtres qui lui sont chers ! Quel charme dans cette poésie enfantine ! Quelle récompense pour la mère qui, non seulement lui avait donné la vie, mais encore tout son cœur, toute

sa foi. Malgré les courtes révoltes du caractère indépendant de son fils, elle pouvait, en lui voyant des sentiments aussi purs, aussi délicats, se réjouir de la réalisation de cette maxime : « Fils pieux, fils aimant ».

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Les Vacances de Lamartine : le château de Bienassis.

f^yj^QMME nous l'apprend son journal, dans ^Cw^r sa note du 14 septembre 1804, citée plus Énër^à haut et écrite à Belley, Mraede Lamartine vint chercher son fils, après sa première année de collège, pour l'emmener en vacances. Il partit tout fier d'être sorti victorieux des premières épreuves de sa vie et tout rayonnant sous ses premiers lauriers.

« J'eus beaucoup d'éclat et une quantité de prix à la fin de l'année. Vignet les partagea avec moi. Ma mère était venue pour assister à la distribution et à la solennité. On joua une comédie de collège. Vignet et moi nous avions les principaux rôles; nous fûmes très applaudis. Je me souviens toujours du transport d'admiration que j'inspirai à un vieux militaire enthousiaste qui était venu couronner un de ses

neveux. « Ah ! s ecria-t-il, en m'entendant réciter un discours que j'avais composé pour mon rôle dans la pièce, en voilà un qui sera un fameux général ! » Toute la gloire humaine se résumait pour lui dans une baïonnette. On me ramena triomphant. La voiture ne pouvait contenir mes couronnes déjà fanées et mes volumes immortels. Milly me fit bientôt oublier toutes ces vanités : j'y retrouvai dans Claude Chanut mon ami, et dans Jeannette mon amour. » Claude Chanut était le très honnête vigneron du père de Lamartine, et Jeannette, sa fille, la petite amie d'enfance du futur poète « Bienassis fit écrire à ma mère, par la sienne, pour m'engager à venir passer quelques jours dans son petit château des environs de Crémieu. Viricu devait, de son côté, venir du Grand-Lcmps partager cette fête. On me l'accorda : j'y allai. Le jour que j'arrivai à Bienassis, où mes deux amis m'avaient précédé, ne s'effacera jamais de mon souvenir. Du plus loin que je fus aperçu du haut de la tourelle du château, j'entendis partir des coups de fusil, et je vis flotter des mouchoirs de poche. Je hâtai le pas et je fus bientôt dans les bras de mes camarades. M""' de Montlevon

me reçut en mère. On voyait que son fils (Guichard de Bienassis) était roi dans la maison... »

La bienveillance avec laquelle furent accueillis Lamartine et Aymon de Virieu, les mit complètement à l'aise. Ils connurent bientôt toutes les parties de la maison, le verger, les jardins , les fontaines et même les forêts giboyeuses.

Malheureusement Bienassis avait trouvé , dans le château de sa mère, une petite chambre attenante au grenier et dont son père, M. de Montlevon, avait fait une bibliothèque. Cette bibliothèque était fermée à clef par sa mère, mais la clef était suspendue à un clou d'or dans la chambre maternelle. Une jeune fille de quinze ans, qui servait de demoiselle de compagnie et de femme de chambre à Mme de Montlevon, glissait quelquefois à Bienassis la clef fatale. Il entrait alors furtivement dans la bibliothèque et emportait, en cachette, une provision de mauvais livres, très dangereux à son âge.

Bienassis ne tarda pas à conduire en silence ses deux amis dans le grenier réservé de son père. Ils entrèrent, avec la légèreté du jeune

âge, dans ce local où les attendait le fruit défendu.

« Nous nous jetâmes sur les rayons de cette bibliothèque avec ardeur et tremblement. Nous nous plongions... dans cet océan d'eau trouble, ne sachant ce qu'il fallait admirer ou réprouver davantage ; mais nous étonnant de ce que la tête avait osé penser, de ce que la plume avait osé écrire. Nous emportâmes chacun un volume de nos livres de prédilection dans notre poche, pour amuser ou pour enchanter nos loisirs clans nos chambres ou à l'ombre des bois. Nous étions entrés innocents, nous sortions coupables : un tour de clef nous avait livré l'arbre du bien et du mal; les fruits divers étaienl dans nos mains, à nous de choisir. Le goût du bien nous éclairait encore, mais nous aurions eu besoin que des yeux exercés eussent fait pour nous le triage de cette mosaïque dangereuse, dans laquelle la seule curiosité nous introduisait, sans autre guide que le plaisir. Nous éprouvions bien un remords de ce plaisir défendu, mais ce remords s'évanouissait devant une passion nouvelle ; et nous étions comme des baigneurs en été, qui. en se jetant aux Ilots de la mer, éprou-

vent au premier moment le frisson des ondes, puis, bientôt ne sentent plus que la volupté de l'immense élément. Tels nous sortîmes de la bibliothèque cachée de Bienassis, où la corruption nous fut révélée par les livres... »

Après la chasse, les lectures, vinrent les grandes excursions.

« Puisque nous sommes libres en Dauphiné, nous dîmes-nous, allons voir ses merveilles. — Nous allâmes à la grotte de la Balme, merveilleuse caverne, par laquelle on entre dans le sein ténébreux de la terre. Cela ressemblait à toutes les voûtes caverneuses décrites par les poètes et dont nous étions à la fois curieux et saturés au collège. Des lacs sombres où l'eau des voûtes se distille en gouttes sonores ; des barques pour les traverser; des stalactites gigantesques qui leur servent de ciel ; des passages fangeux par où l'on se glisse sous les voûtes pour pénétrer plus avant aux lueurs des torches; puis d'autres lacs et d'innombrables stalactites, jusqu a ce que la monotonie du spectacle vous lasse et que les ténèbres vous fassent désirer de revoir le jour : voilà tout ce que nous en eûmes. Cela m'a suffi pour me dégoûter à jamais des

grottes et préférer le jour de Dieu au demijour des grenouilles. Nous conçûmes néanmoins, en revenant, le projet de visiter la Grande-Chartreuse, la vallée du Graisivaudan et Grenoble. Mme de Montlevon ne nous refusa pas son cheval et sa voiture.

« Le lendemain, conduits par son domestique, nous partîmes la nuit, en chantant joyeusement les cinq ou six airs de romances héroïques ou mélancoliques que nos familles nous avaient appris et que les échos des collines du Dauphiné répétaient. L'enthousiasme de la jeunesse nous faisait délirer. On eût dit une carriole d'insensés , ivres des premières ivresses de la liberté. Partout où nous nous arrêtions dans les auberges de village, nous répandions l'étonnement et la joie communicative. Nous visitâmes ainsi Voreppe, Voiron et nous entrâmes enfin dans Grenoble d'enchantement en enchantement.

Notre ami Bienassis y avait un cousin célèbre, M. Comte, qui nous reçut à merveille... »

Après un séjour prolongé au château de Bienassis jusqu'à la fin des vacances, « nous revînmes par le Grand-Lemps , habitation infiniment plus austère de Mme de Virieu et de

sa fille. C'était un couvent dans une maison de proscrits. Nous en respectâmes le silence. Nous en partagions les prières. C'était la maison des premiers chrétiens. MIIe Stéphanie de Virieu rappelait, par ses talents et sa grâce, ces belles vierges qui enchantaient et sanct'fiaient les demeures des martyrs dans le temps des persécutions de Rome, fleur sur un tombeau, dont le parfum embaumait les souvenirs de sa sainte mère. Cette vie ascétique nous faisait rougir des mauvais livres du grenier de Bienassis.

« Ainsi les aspects contraires du monde nous apparaissaient dès le début de la vie. Ici, les vertiges du siècle philosophique et libertin dans le grenier de Mme de Monllevon ; là, les larmes, la piété, le deuil dans le salon du Grand-Lemps. Nous rapportions ces deux impressions au retour... »

A partir de ce moment le château de Bienassis devint leur quartier général, à Virieu, à Vignet et à Lamartine. Pendant les trois années qui suivirent, ils y passèrent une partie de leurs congés et de leurs vacances.

Les vacances de 1804 passées au château de Bienassis furent le premier écueil affronté par

l'âme pure de Lamartine. Il allait entrer dans sa quinzième année. C'est pour l'enfance une heure louche et pleine de périls. Mais Lamartine était, plus que beaucoup d'autres, armé contre les séductions corruptrices et il n'en fut pas profondément atteint.

La deuxième année (1804-1805): Aymon de Virieu, Louis de Vignet et Guichard de Bienassis.

Ç^)2C^Juivoxs Lamartine dans le récit de son Q^cSûk) départ de Bienassis après les vacances kSrSl de 1804 :

« Je rentrai troublé, mais non perverti, à Milly. La piété de ma famille ne tarda pas à me ramener au repentir. Les Pères de la Foi me firent oublier la bibliothèque du Dauphiné. Les premiers jours de novembre me retrouvèrent à Belley. Cette année 1804-1805 fut une année sainte. Mon imagination, touchée des exemples de ma mère et de la sainteté de vie de mes professeurs, se tourna tout entière vers le bien. J'en eus les délices et même le

fanatisme Jamais je ne pourrai oublier les

jours d'étude, les heures de prière, les nuits de méditation, les délices d'extase que je

goûtai dans l'accomplissement de tous mes devoirs en vue de Dieu. Qui pourrait dire les enthousiasmes dont j'étais saisi en hiver au milieu des neiges, sur la glace des marais sillonnés par mes patins, volant embrassé par l'air comme par les ailes des esprits invisibles ; ou bien au printemps, assis sous les charmilles, dans la tiédeur calme d'un air immobile, lançant au ciel en silence les ardeurs pieuses de mon âme heureuse de la paix de ma conscience ; au bruit de la charrue montant sur la colline prochaine; au pétillement de la gerbe tombant sous la faucille et que la main des enfants ramasse sur le sol brûlant. Non, rien n'égalera ces délices... »

L'amour de Dieu, l'amour de l'étude, l'amour du devoir et la paix de la conscience, la succession régulière des jeux et promenades aux heures de travail, la contemplation pieuse de la nature, jointe à l'adoration du Créateur, une intuition précoce de l'idéal et des grandes choses de rame : voilà ce qui faisait le bonheur de Lamartine. Parmi les jeux, il n'oublie pas de mentionner les patinages qui, de tous temps, ont été en honneur au collège de Belley, les délicieux congés de patins si attendus, si acclamés par tous.

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