DE VIRIEU, DE VIGNET ET GUICHA.RD
où les matérialistes de nos jours trouvent les origines ou les symptômes du génie. Ses cheveux blonds, bouclés, frisés autour de son front, lui donnaient l'apparence d'un buste antique d'empereur romain dans sa fleur. Ses yeux animés d'un merveilleux éclat avaient une splendeur qu'on ne pouvait contempler sans être ébloui. C'était de l'esprit à plein jet, jaillissant d'une source intarissable. Son nez irrégulier ne répondait pas à ces formes du haut du visage ; les narines trop ouvertes lui donnaient un peu d'ironie. En revanche, la bouche fine et riante, merveilleusement enchâssée dans des lèvres minces, lui rendait ce que les yeux avaient promis, une distinction fabuleuse.
« Son caractère était, comme ses traits, mixte et très difficile à fixer. Il y avait de l'énigme en lui ; mais cela même sollicitait à le regarder davantage. Ou ne savait si sa figure tenait plus de Rabelais que de Socrate. Ce qui était de Rabelais, dans Virieu enfant, amusait et inquiétait ; ce qui était de Socrate attirait ; le tout ensemble séduisait. Il me produisit ce double effet, car le côté rabelaisien m'a toujours déplu et le côté socratique m'a toujours
charmé. Aussi ma sensation fut toujours double en le regardant, le sel et le sucre sur les lèvres ; mais je ne pouvais toutefois m'en détacher.
« Quant à moi, il était évident que je lui faisais une impression toute différente... Il était gai, j'étais triste ; turbulent, j'étais calme; railleur, j'étais sérieux; sceptique, j'étais pieux. Mais il avait un cœur très tendre sous son apparente rudesse, et un esprit supérieur qui aspirait pour ainsi dire de haut toute chose... Je contribuai beaucoup à modifier sa nature dans le bon sens et à le ramener, sur la fin de ses jours, du côté des choses divines, et plus peut-être qu'il n'était conforme à la raison pratique. Il mourut ainsi, et je l'en félicite. Son esprit merveilleux avait suffi pour le ramener au Dieu de son enfance. Mais, à cette époque, il flottait encore, et cela me déplaisait. Toute sa métaphysique se terminait en plaisanterie ; moi, je ne riais plus dès qu'il s'agissait des choses sérieuses. Ma mère m'avait appris à ne jamais rire de moi-même qui me sentais un peu l'œuvre de la Providence. Mon visage devenait grave et mécontent, dès que Virieu tournait à la dérision et au doute. Ce mécon-