DE VIRIEU, DE VIGNET ET GUICHARD
fier la haute opinion qu'on avait de lui, il sortait comme la foudre du nuage, il nous dépassait tous...
« Louis de Vignet était souvent dominé par l'humeur ; notre intimité était versatile comme elle; moi, je n'avais pas de mauvaise humeur dans ce temps-là. Quand il revenait, il me trouvait tel qu'il m'avait laissé. C'était certainement, à ces défauts près, l'homme le plus grand que j'eusse rencontré dans mes études. Je le retrouvai de même quelques années après. Il changea beaucoup et souvent à son avantage... »
Quant à Guichard de Bienassis (Nicolas- Prosper), né à Bienassis, commune de Ville- Moirieu (Isère) (1789-1855), il était le fils unique d'une bonne et aimable veuve qu'on appelait Mme de Montlevon. Elle avait reçu en héritage de son mari, le petit château de Bienassis, où les amis de son fils se donnaient rendez-vous. Ce château est situé à une demi-lieue de la petite ville de Crémieu (Isère).
Bienassis était une nature sensible. A moitié bourgeois par sa mère, à moitié noble par son père, il avait des opinions qui tenaient des deux origines, mais il préférait la bourgeoisie. Il était avant tout « homme d'humanité pure. »
Lamartine raconte ainsi comment se contractèrent ses amitiés de collège :
« Bien que nos maîtres évitassent, autant que cela se pouvait, sans nuire aux amitiés particulières, si utiles aux hommes, les intimités dangereuses entre nous et les conversations occultes; bien qu'ils préférassent, dans les récréations et dans les promenades, le nombre trois au nombre deux, parce que trois est toujours innocent et que deux est quelquefois suspect, nous ne tardâmes pas à nous réunir ou par deux, ou par trois, ou par groupes, et à former des sociétés privées dans la grande société générale. Mes premiers camarades furent d'abord donnés par le hasard de 1 âge, de la taille, du voisinage dans la classe et dans la salle d'étude ; puis, au bout de peu de jours, par le choix et par l'instinct . ■
Aymon de Virieu, Louis de Vignet, Guichard de Bienassis furent ces amis de choix et d'instinct. Leur amitié se conserva sans altération, non seulement durant les quatre années que Lamartine passa au collège de Belley, mais pendant toute leur vie.
Etat maladif de Lamartine : promenades avec le Père Varlet.
$ous lisons dans le journal de Mme de Lamartine, à la date de Tannée 1805, les notes suivantes, qui sont un mélange de satisfaction et de crainte à l'égard de son fils :
« 12 mai 1805.
«... Mon mari me donne six cents francs par mois, et toutes les provisions en nature provenant de nos deux terres, pour tenir le ménage et pour payer la pension d'Alphonse. Cela est bien plus que suffisant. Je suis toujours dans l'admiration de toutes les providences de Dieu pour nous, et toujours dans la disposition de lui rendre, quand il voudra et comme il voudra, tout ce qu'il me donne... »
i24 LAMARTINE A BELLEY
« 20 août 1805 (Mâcon).
« Cette jolie chambre où je me suis établie hier est probablement le dernier changement d'appartement que je ferai ; j'y mourrai, sans doute (elle y mourut en effet). Alphonse est arrivé hier. Je vais avoir bien de la peine avec cet enfant, difficile à gouverner, et ses deux sœurs déjà grandes. Cependant, quand je me vois entourée de ces six beaux enfants ' , je me sens fière et contente ! Je supplie le bon Dieu de me donner les lumières et le caractère nécessaires pour accomplir ma tâche envers eux. »
A l'âge critique où était arrivé son fils, âge si pénible, au moral comme au physique, on s'explique les alarmes de Mme de Lamartine. Il traversait une période de croissance, redoutable à cause de l'état maladif qu'elle produisait en lui. Cette situation accidentelle contribua toutefois à développer davantage ses pressentiments de poète, en rendant nécessaires les soins spéciaux qui lui furent donnés au collège de Belley.
1 Un garçon : Alphonse, et cinq filles : Cécile, Eugénie, Césarine, Suzanne et Sophie, que Roycr-Collard appelait < une nichée de colombes. »
« Une croissance rapide et une imagination qui croissait en proportion plus accélérée encore que mes années m'avaient jeté dans des langueurs et des pâleurs qui alarmaient mes maîtres. Ils avaient, je dois le reconnaître, une prédilection vraiment maternelle pour leur élève favori. Le médecin du collège, consulté par eux, leur dit qu'il fallait me fortifier par quelques gouttes d'un vin généreux, de qualité supérieure à la fade boisson de mes condisciples, par un air moins enfermé que celui des cours et des salles, et par quelques heures d'un vigoureux exercice dans la campagne. Un des Pères Jésuites, professeur de belles-lettres, d'une santé délicate aussi, fut chargé par ses supérieurs de me conduire deux ou trois fois par semaine dans ces lointaines excursions à travers les montagnes du Bugey.
« Ce professeur de belles-lettres s'appelait le Père Varlet. Il était du pays de Calvin, de cette Picardie, pays âpre où la terre froide, la culture uniforme, l'horizon bas, triste et sans autre borne que l'éternel sillon succédant à un sillon semblable, semblent refouler l'imagination de l'homme en lui-même et lui faire
creuser l'infini, cet horizon intérieur de lame. La religion, qui est extérieure et sensuelle dans le Midi, est morne et contemplative dans ces climats. Le Père Varlet avait l'austérité de foi et de physionomie de l'homme de son pays.
« C'était un prêtre de quarante-cinq ans, d'une taille grêle et un peu courbée par l'habitude de lire en marchant, ou de restqr courbé longtemps sur l'autel en adoration fervente et tremblante devant l'hostie qu'il venait de consacrer.
« Cette ferveur ascétique était le caractère dominant de son visage. Ses yeux bleus et vifs, presque toujours perdus dans des regards qui ne voyaient de l'horizon que le ciel, étaient quelquefois si invinciblement retournés en sens inverse de la vision ordinaire , qu'ils semblaient regarder en dedans plus qu'en dehors. Sa conscience, sans cesse et scrupuleusement examinée, était son seul horizon : le monde extérieur n'existait pas pour lui: sa piété, toute littérale, n'avait ni épanchement, ni onction, ni jouissance. C'était par obéissance qu'il s'égarait avec moi, presque sans rien voir, sous les allées des bois, aux bords des
torrents et sur les montagnes de ce beau pays pendant ce printemps. On lui traçait le matin son itinéraire, ici ou là, et il allait parce qu'on lui avait dit d'aller. Il ne m'adressait pas deux paroles pendant les demi-journées que devaient durer nos promenades. Je marchais à quelque distance derrière lui, cueillant les fleurs, découvrant les nids, écoutant les merles, regardant l'écume des ruisseaux floconner sur les roches de leurs lits profonds, sans m'occuper davantage de lui que je m'occupais de l'ombre de mon corps, qui marchait devant moi quand je tournais le dos au soleil couchant.
« Il tenait toujours un livre ouvert à la main ; ce n'était pas un livre profane : c'était bien assez pour lui de les lire et de les expliquer par devoir aux élèves de sa classe à l'heure des leçons. Toute cette littérature païenne et mythologique n'avait aucun charme pour lui. Ce livre était son bréviaire, son psautier, ou V Imitation de Jésus-Christ, ou quelque livre latin de dévotion à l'usage de son ordre et recommandé par ses supérieurs. Il s'arrêtait de temps en temps, sans même s'en apercevoir, pour faire le signe de la Croix
après l'antienne, avec une telle componction de visage, qu'on voyait sa tète découverte, prématurément chauve, fumer de zèle, plus que de sueur, au soleil. Il ne vivait réellement pas sur la terre : sa conversation, comme disent les mystiques, était toute avec les anges ; mais c'étaient des anges sévères qui ne souriaient jamais aux charmes terrestres de la création.
a Tel était l'homme à qui ses supérieurs avaient assigné le rôle, importun sans doute, de me conduire, pour ma santé et pour la sienne, à travers les plus beaux sites de cette pittoresque contrée. Il n'y avait pas de guide plus mal choisi pour faire voir la belle nature, car lui-même ne voyait que son livre. Cette prodigieuse contention d'une pensée unique, dans un homme qui n'a certainement pas une heure de détente ou de délassement dans sa vie, ne devait cependant pas abréger ses jours, car il y a très peu de temps que j'ai reçu une lettre d'un de ses neveux qui me recommandait quelque chose ou quelqu'un en son nom. Cette lettre me disait que le saint vieillard ne m'écrivait pas lui-même, parce qu'il pensait que les opinions et les événements avaient
élevé trop de barrières entre lui et moi. Il se trompait bien : les opinions et les événements ne prescrivent pas contre les devoirs du cœur. Quelques mois après, son neveu m'écrivit de nouveau pour réapprendre la mort de son oncle. Il avait vécu, ou plutôt il avait pensé et prié jusqu'au-delà de quatre-vingts ans; pur esprit qui ne laissait pas une pensée à la terre ; elle n'avait été pour lui qu'un marchepied de son autel. La seule dépouille qu'il y laissa était son manteau de prêtre et sa pincée de cendres... »
Le Père Varlet, tout absorbé dans ses méditations sur les psaumes et dans ses prières balbutiées à demi-voix, « me gardait seulement à vue comme le chevrier garde le chevreau qu'on lui a confié et qu'il doit ramener au bercail.
« Quelquefois il s'arrêtait au bord d'un ruisseau, à l'ombre d'un bois ou sur un tertre de gazon, pour essuyer sa sueur et pour respirer entre deux psaumes.
« Pendant ces haltes, je m'asseyais moimême à quelque distance de mon guide, ou bien je m'égarais dans les prés et dans les clairières pour cueillir les muguets et les
violettes qui embaumaient le printemps. Mais, le plus souvent, le long et obstiné silence de mon guide, la componction de son visage et de son attitude, le livre qu'il feuilletait, le mouvement imperceptible de ses lèvres qui prononçaient à demi-voix ses hymnes, les ténèbres de la forêt, le bruit des feuilles sous mes pieds, la fuite de l'eau gazouillant entre ses rives, le chant des oiseaux, les senVeurs vives et enivrantes des simples de ces collines, me portaient aussi à la contemplation. A défaut d'autres passions que mon cœur ne pressentait pas encore , je concevais une sourde et fervente passion de la nature, et, à l'exemple de mon surveillant muet, au fond de la nature, j'adorais Dieu.
« Je me souviens que je composais des prières fleuries, toutes formées, comme d'autant de graines de chapelet, des plus jolies fleurs champêtres cueillies ça et là sur ma route, et enfilées, en alternant les couleurs, par un fil arraché à mes bas. Les violettes y représentaient les saintes tristesses du repentir; les muguets, l'encens qui s'élève de l'autel ; l'aubépine, la miséricorde qui pardonne et sourit après les sévérités divines ;
l'églantine, la joie pieuse qui rentre dans le cœur et qui l'enivre; l'œillet rouge de poète y représentait le cantique ; les marguerites et les boutons d'or, les voluptés et les passions méprisables du monde, qu'il faut fouler aux pieds, sans les voir ou sans les compter, en marchant au ciel. Je m'amusais et je m'édifiais moi-même ainsi. En revenant vers la ville, je roulais entre mes doigts et entre mes pensées les dizaines de ce chapelet végétal, et je le jetais sur la route à moitié fané, en repassant la grande grille du collège, pour en recommencer un autre le lendemain. »
Cantique sur le torrent de Thoys ; émotions littéraires de Lamartine.
Qj^rrcjuELQUEFOis aussi je composais en siifârcTr lence des psaumes enfantins, à l'imiiZyfêi tation de ceux de David, que j'entendais sans cesse murmurer par le Père Varlet récitant son bréviaire. J'en ai conservé quelques strophes incomplètes que j'avais données à mes sœurs en revenant à la maison aux vacances, et que j'ai retrouvées, il n'y a pas longtemps, en feuilletant les modèles d'écriture et de dessin livrés aux rats dans un cabinet noir de notre maison paternelle. Les voici : on y verra la pente et la première goutte de ce ruisseau de poésie qui devint plus tard des Harmonies. L'enfant est le germe d'un homme.