‹ Le sejour de Lamartine `a Belley (volume 2)Chapitre 9 sur 15 · PRÈS DE BELLEY · texte numérisé non relu

PRÈS DE BELLEY

(Les éditeurs des œuvres de Lamartine ont, par erreur, imprimé Tuisy au lieu de Tlioys.)

Qu'as-tu vu là-haut, torrent suant d'écume, Pour reculer d'effroi comme un coursier rétif. Pour te cabrer d'horreur dans le ravin qui fume, Pour te briser hurlant de récif en récif?

Tes bonds, tes secousses,

Les cris que tu pousses

Dans leur nid de mousses,

Font peur aux oiseaux ;

La mère qui tremble,

Aux branches du tremble

Appelle et rassemble Ses petits, tout trempés de la poudre des eaux !

L'aigle seul, assez fort pour lutter avec l'onde, Se précipite en bas du sommet du rocher; Il se rit de ta peur, il te brave, il te sonde; Il remonte, il descend comme un hardi nocher.

Son aile intrépide

Bat le roc humide,

Se renverse et ride

Ton flot qui s'enfuit ; L'abîme répète Le cri qu'il te jette ; Son duvet reflète L'éclair de son soleil, qu'il porte dans ta nuit !

As-tu donc vu là-haut ton Dieu dans le nuage, Torrent épouvanté, pour te sauver ainsi? Du Jéhovah des eaux as-tu vu le visage ? Du froid de ses frissons es-tu resté transi ?

Fuis ! c'est ton maître et ton juge !

Fuis ! c'est le Dieu sans refuge

Qui sécha l'eau du déluge,

Qui refoula le Jourdain ;

Qui, pour ouvrir une route

A son peuple ingrat qui doute,

Prit la mer, et la tint toute

Un jour au creux de sa main !

Tu n'es qu'un élément; mais moi, je suis un homme! Tu fuis, et moi j'adore, ô stupide torrent ! Quoi ! tu ne sais donc pas le nom dont il se nomme ? Quoi ! tu ne lis donc pas dans ton flot transparent ?

Moi, je le lis sans nuages

Dans le livre à mille pages

Que la nature et les âges

Déroulent incessamment; Dans les syllabes divines Qui luisent sur les collines, Majuscules cristallines Dont l'étoile l'imprime au bleu du firmament.

Ah ! si tu le savais, flot sans yeux et sans âme, Tu ne t'enfuirais pas avec ces cris d'horreur, Tu ne te fondrais pas comme l'eau sur la flamme, Tu ne remplirais pas ces rocs de ta terreur ! Tu courrais de cime en cime, De sa gloire grandir l'hymne; Tu t'étendrais dans l'abîme Comme un limpide miroir; Et ses anges sur leur plume Lui feraient monter ta brume Comme l'encens qu'on allume Monte en sentant le feu du creux de l'encensoir.

Et des petits oiseaux l'harmonieuse troupe Aux soupirs de tes bords viendrait s'unir en chœur, Boirait ta goutte d'eau comme dans une coupe, Et riderait ton sein d'un battement de cœur. Ton écumo vagabonde, Le limon, la feuille immonde, Qui roulent avec ton onde,

Ne terniraient plus tes flots ; Las de ta fuite insensée, Ta vague, en sa main bercée, Serait, comme ma pensée, Tout lumière au dehors, au dedans tout repos !

Et les enfants viendraient, penchés sur tes eaux vives^ Regarder ce que Dieu sous la vague accomplit, Et le sacré vieillard qui me guide à tes rives S'assoirait pour prier sur les fleurs de ton lit.

Et de ses saisons passées

Les images retracées

Feraient jouer ses pensées

Autour de ses cheveux blancs,

Comme, quand l'hiver assiège

Le chaume qui les protège,

On voit dehors, sur la neige, Au seuil de leurs maisons, jouer de blonds enfants.

Mais tu ne me réponds que par des coups de foudre ; Tu ne fais que du vent, de l'écume et du bruit ; Ton flot semble pressé de se réduire en poudre Et d'échapper au vent dont l'aile te poursuit !

Cours donc où va le tonnerre,

Et le tremblement de terre,

Et l'aigle échappé de l'aire,

Et le coursier qui dit : Va !

Toutes choses insensées, Par un vague instinct chassées, Et qui semblent si pressées D'échapper à Jéhovah !

Mais moi, l'enfant du Père et que ce nom rassure, Je m'y sens attiré d'un invincible aimant. Ce nom chante pour moi dans toute la nature, Et mon cœur, sans repos, le sait même en dormant. Ainsi, fatigué de veille.

L'enfant de chœur qui sommeille, Du cierge qu'ourdit l'abeille Laisse vaciller le feu ; Sur le parvis qu'il traverse, En dormant sa main le berce :

La torche en vain se renverse; La flamme se redresse et monte encore à Dieu '

« Je montrai un jour, en revenant à la ville, ce petit cantique au vieux prêtre. Il ne put s'empêcher de dérider les plis toujours un peu sévères de sa bouche; il applaudit même à deux ou trois de mes images, surtout à celles des saintes pensées des vieillards comparés a

des enfants qui jouent en hiver sur la neige sans sentir le froid, et à celle de l'enfant de chœur assoupi qui laisse pencher le cierge sans que la flamme cesse de monter à Dieu.

« Il me demanda de lui écrire plus correctement ce cantique pour le faire lire au Père Debrosse, supérieur du collège; mais il ne le lut point dans la classe, sans doute de peur de manquer à la discipline anti-poétique de nos leçons.

« Les Jésuites cependant en eurent connaissance ; ils m'en firent plusieurs fois compliment depuis, pendant les récréations, et, après leur dispersion, on dut retrouver cette ébauche, parmi les papiers du Père Debrosse, dans les balayures du collège.

« Cette ébauche ne méritait pas un autre sort. La poésie se compose de trois choses : sentiment, peinture, musique. Dans ce cantique d'enfant, il n'y avait encore que de la musique et un peu de peinture. Le rhythme m'enivrait déjà ; mais le rhythme seul ressemble à ce chef d'orchestre qui bat la mesure avec son archet pendant les silences de la mélodie... »

« Cependant les aspects tour à tour riants

ou grandioses qui se déroulaient à mes yeux d'enfant, pendant ces longues excursions de quatre ou cinq heures dans ce beau pays, avant-scène des Alpes, me remplissaient l'imagination d'images d'autant plus imprimées en moi, que le silence obstiné de mon guide me permettait moins de distractions. Il me rendait contemplateur par force.

« Cette belle et pittoresque nature était comme un livre qu'on m'aurait contraint à lire pendant un certain nombre d'heures par jour, en déchiffrant tout seul le sens. Je n'étais que trop prédisposé à m'y absorber tout entier : je m'y plongeais par tous mes sens : ciel sur ma tête, herbes et fleurs sous mes pieds; Alpes lointaines, Rhône rapide, cascades écumantes, horizons sinistres ou gracieux sous mes regards ; bruit des eaux, des feuilles, des oiseaux, des insectes à mes oreilles, ombres des forêts sur mon front; odeurs enivrantes des prés fauchés du matin, séchant en meules sur les revers des coteaux, bains d'air rafraîchissants ou attiédis qui rendaient à tous mes membres la première élasticité de l'enfance ; sentiment d'une telle légèreté et d'une telle volatilisation de corps, qu'il me semblait que

la brise n'avait qu'à souffler pour m'emporter, avec l'insecte ailé ou avec la feuille flottante, dans l'océan bleu de l'air des montagnes circulant autour de moi.

« Ces impressions auraient rendu le rocher poète. Je le devenais davantage chaque jour, mais je ne savais guère encore ce que c'était que la poésie.

« Une lecture que nous fit exceptionnellement dans notre salle de rhétorique un de nos maîtres les plus aimés, le Père Béquet, m'en apprit davantage que tous les vers classiques de Virgile ou d'Horace interprétés péniblement jusque là. Je revois d'ici le lieu, la place, le jour et l'heure. Toutes les grandes lectures sont une date de l'existence ! »

On s'en souvient, « le Père Béquet n'était nullement comme le Père Varlet, un cénobite pétrifié dans sa cellule par son austère piété ou comme le limaçon fossille dans sa coquille : c'était un homme du monde. Il était entré tard dans l'ordre ; et, après une vie répandue, il avait voulu recueillir la maturité de sa vie et utiliser à l'instruction littéraire de la jeunesse ses talents et ses goûts, goûts et talents d'un lettré accompli. La littérature était pour lui la

moitié de l'existence, sa piété même était littéraire. Il croyait que l'esprit humain est comme la glace de cristal et que, plus on le polit, plus il reflète de divinité dans ses œuvres.

« Nous l'aimions tous, surtout les plus grands et les plus lettrés d'entre nous. Il était plutôt pour nous un condisciple avancé en années qu'un maître. Ses conversations familières avec nous dans les jardins, pendant les heures de délassement, étaient les meilleures et les plus charmantes de ses leçons. Son goût raffiné tenait un peu de la douce et exquise mollesse de son caractère. Ce caractère était gracieusement imprimé sur sa physionomie. Son visage était presque toujours déridé, non par un rire bruyant et ouvert, mais par ce sourire fin et pensif qui semble relever sur les lèvres une demi-pensée et un demi-mot. On voyait que ce qu'il contemplait eu mi-même était toujours bon, spirituel, agréable à luimême et aux autres. Ses lèvres en avaient contracté un pli : c'était la réticence de la bonté qui médite un plaisir à faire ou une amabilité à dire.

« L> seul défaut littéraire de cet excellent

homme tenait à ses qualités de cœur et d'esprit : il y avait un peu d'effémination dans son goût et de fleurs dans son style. Il y a un genre d'ornementation gothique qu'on appelle le gothique fleuri ; le style du Père Béquet était du français fleuri. On juge de son attrait pour M. de Chateaubriand, le grand génie de cette magnifique corruption du style.

« M. de Chateaubriand venait de faire paraître le Génie du Christianisme. Les Jésuites, très favorisés alors par l'Empire et par le cardinal Fesch, oncle de Napoléon, saluèrent le Génie du Christianisme avec moins d'enthousiasme que le parti de l'Empire et le parti royaliste ne l'avaient salué; ils ne se dissimulèrent pas que le secours apporté en apparence par ce livre à la religion était un secours dangereux, plus poétique que chrétien, et que les sensualités d'images et de cœur par lesquelles l'écrivain alléchait pour ainsi dire les âmes, étaient au fond très opposées à l'orthodoxie littéraire et à la sévérité du dogme et de l'esprit chrétien. Mais, tout en élaguant très prudemment du livre les parties romanesques ou passionnées trop propres à allumer ou à efféminer les passions précoces

de leur jeunesse, ils le laissèrent circuler à demi dose dans leurs collèges. Un abrégé en deux volumes, épuré d'Attala, de René et plusieurs autres chapitres trop remuants pour des âmes déjcà émues, furent mis par eux dans les mains de leurs maîtres d'étude. A titre de professeur de belles-lettres, le Père Béquet posséda le premier exemplaire. Il était trop ravi pour renfermer en lui-même son ivresse et trop communicatif pour ne pas nous associer à son bonheur. »

Une classe et une lecture mémorables du Père Béquet ; Influence , de Chateaubriand ; retour à Mâcon en 1806.

jn jour de printemps, les rayons du soleil de mai entraient, avec les senteurs des jardins et des prés, par la fenêtre ouverte de la classe, au rez-de-chaussée; la sève rajeunie de la saison circulait dans nos veines comme dans les plantes ; ces lueurs, ces odeurs, ces bourdonnements d'insectes, ces parfums de la campagne apportés par les bouffées du vent tiède, appelaient toutes nos pensées au dehors.

« Je ne sais quel vague ennui, phénomène ordinaire du printemps sur les hommes sédentaires, se trahissait en nous par l'inattention, les nonchalances d'attitude, les bâillements mal contenus sur les bancs de bois de la" salle.

Le Père Béquet lui-même, très indulgent de sa nature, semblait atteint comme nous de cette sorte de somnolence générale; il nous lisait et nous commentait, sans goût et sans verve, je ne sais quels vers ou quelle prose des livres classiques dont les images et les pensées étaient aussi usées, pour lui et pour nous, que le parchemin taché d'encre de nos livres d'étude.

« Un autre livre broché en papier de couleur était fermé sous son bras, entre son habit noir et son coude : on voyait qu'il y pensait malgré lui; son regard, distrait de ses textes grecs et latins ouverts sur le pupitre de sa chaire, se détournait involontairement et tombait obliquement sur le livre pressé contre son cœur.

« Nous-mêmes nous regardions avec curiosité ce livre, dont la couverture inusitée excitait notre étonnement. Nous avions comme le pressentiment ou comme l'attente de quelque chose d'extraordinaire contenu dans ce mystérieux volume.

« Tout à coup le Père Béquet ferme ses livres grecs et latins. Il nous dit que la classe était finie par exception pour cette matinée,

mais que , pour remplir plus agréablement l'heure qui nous restait avant la sortie, il allait nous faire une lecture dans un livre mondain qui venait de paraître, et dont l'auteur, inconnu jusque-là, s'appelait Chateaubriand.

« Ce petit prologue, prononcé avec l'accent d'un homme qui annonce une bonne nouvelle à son auditoire et qui fait entendre plus qu'il ne dit, réveilla tout à coup notre attention. La sérénité du jour de fête entrant par la fenêtre grillée de la classe, le chant des oiseaux sous la charmille, l'espoir d'aller bientôt nousmêmes respirer librement dans ces allées l'air du printemps, nous prédisposaient au plaisir. Nous fermâmes donc nos livres d'étude dans nos pupitres, et, les coudes appuyés sur la table, la tête dans nos mains, nous prîmes l'attitude des disciples qui écoutent le maître dans le tableau de V Ecole d'Athènes de Raphaël.

« Mes amis, nous dit alors le bon professeur, « je vais faire une chose inusitée, peut-être « répréhensible, je vais tenter sur vos esprits « une épreuve de goût; je vais voir si l'im- « pression qu'un livre tout moderne m'a faite

« ce matin, en parcourant ses pages, est une « illusion de la nouveauté, ou si c'est une admi- « ration légitime et motivée pour des images « et pour un style aussi réellement beaux que « l'antique où nous cherchons ensemble le « beau. Ecoutez avec attention les pages que je a vais vous lire, recueillez bien vos impressions « et vos jugements ; je vous interrogerai ensuite « sur vos propres sentiments et je vousdonne- « rai, pour sujet de composition demain, l'ana- « lyse raisonnée de ces pages. Ceux d'entre « vous qui préfèrent, à cause de leur âge plus « tendre, les promenades et les jeux de cette « belle matinée à des délassements d'esprit, « peuvent se retirer ; les autres resteront libre- « ment avec moi pour jouir d'autres plaisirs. » « La foule s'élança dans les jardins avec des cris de joie qui se confondirent avec les gazouillements des oiseaux libres des charmilles ; huit ou dix adolescents des plus âgés ou des plus lettrés restèrent, retenus par la confiance qu'ils avaient dans le goût délicat du maître et par leur attrait déjà prononcé pour les plaisirs de l'esprit. J'étais du nombre ; mes deux rivaux et mes deux amis, Louis de Vignet et Aymon de Virieu, se groupèrent

avec moi au pied de la chaire. Nous étions tout regards et tout oreilles pour le phénomène promis... »

« Le Père frappa sur son livre et commença : « Il est un Dieu. L'impie seul a dit : « Il n'y « a pas de Dieu. » La grandeur des idées, la pompe des mots nous saisirent. La voix solennelle du Père, les larmes qui semblaient poindre de son cœur ou trembler dans sa poitrine, la nouveauté de ces accents, la sainteté de ces délices, enivraient nos oreilles et captivaient nos imaginations. Nous entendîmes ce que nous n'avions jamais entendu, le beau dans le vrai, le sentiment dans la grandeur, le mouvement du cœur dans l'harmonie des langues ; il n'y avait pas besoin de nous provoquer au silence. Le silence se faisait de lui-même par la peur de perdre une de ces magnifiques phrases qui nous parlaient de l'inconnu. Le mystère, traduction de l'infini dans la nature, achevait toutes ces majestés de la parole. La grâce y était aussi merveilleuse que la grandeur. La femme y tenait de l'ange. Attala était la divinité des forêts; nos cœurs l'adoraient sans la comprendre... » « L'heure sonna trop prompte à la lugubre

horloge de la chapelle : nous aurions voulu que le temps n'eût plus d'heures; le grand peintre d'impressions et le grand musicien de phrases nous avait enlevé le sentiment du temps écoulé. Le livre était fermé que nous lui demandions encore des pages. Nous remerciâmes le maître de nous avoir fait anticiper ainsi sur le plaisir que nous nous promettions, en sortant à la fin de l'année d'études, de lire à satiété ces volumes. Ces quelques gouttes n'avaient fait qu'irriter notre soif. Nous n'eûmes pas d'autre entretien tout le reste du jour; nous en rêvâmes la nuit ; nous en recherchâmes les mélodies de pensées dans notre mémoire au réveil... »

Pendant longtemps « la promesse de nous lire encore quelques fragments de ce merveilleux ouvrage fut le plus infaillible encouragement au travail que nos professeurs pussent nous offrir. J'étais certainement un des plus touchés, parce que les trois notes, qui étaient nées avec moi, la religion, la mélancolie et la famille, étaient aussi les notes les plus neuves et les plus divines du génie de Chateaubriand... »

« De ce moment, le nom de M. de Château-

briand fut une fascination pour nous; il remplit notre esprit d'un éblouissement d'images et notre oreille d'un enivrement de musique qui nous donnait le vertige de la poésie. Il fit le même effet sur Béranger plus avancé en âge.

« Pourquoi ? parce que, indépendamment des beautés réelles de ce style, ce style était neuf, et qu'il y a, dans la nouveauté, une primeur de sensations qui est à elle seule une beauté littéraire. De même que chaque peuple, chaque civilisation et chaque siècle, portent leurs pensées, ils portent aussi leur style. M. de Chateaubriand nous révélait le style du dixneuvième siècle : style composite, comme le genre d'architecture auquel on applique ce nom ; style qui mêle tous les genres, qui associe le raisonnement, l'éloquence, l'élégie, le lyrisme, la peinture, la poésie, et qui recouvre le tout d'un vernis magique de paroles musicales pour faire illusion souvent sur le peu de solidité du fond.

« Aussi les œuvres de M. de Chateaubriand furent-elles un des premiers livres sur lesquels nous nous précipitâmes, comme sur la proie de nos imaginations, à la fin de nos études, en rentrant dans les bibliothèques de

famille. Je dirai ailleurs, en examinant le mérite de ce grand prestidigitateur de style, ce que René et Attala, Les Martyrs, donnèrent de délire à mon imagination ; mais je dois dire aussi que, dès ces premières lectures au collège, tout en étant plus ému peut-être qu'aucun autre de mes condisciples de la peinture, de la musique et surtout de la mélancolie de ce style, je fus plus frappé que tout autre aussi du défaut de raisonnement, de naturel et de simplicité qui caractérisait malheureusement ces belles œuvres. Je me souviens qu'un jour, assis avec quatre de mes condisciples sur un tronc d'arbre au bord du Rhône, nous lûmes pendant toute la récréation quelques chapitres du Génie du Christianisme et que nous en fûmes émus jusqu'aux larmes d'admiration. Quand le livre fui fermé, nous nous interrogeâmes les uns les autres sur nos impressions réfléchies; tout le monde s'écria que c'était le plus beau des livres qui fût jamais tombé sous nos yeux dans le courant de nos lectures. « Et toi ? me demandèrent mes camarades. — Moi, répondis-je. je pense comme vous; c'est bien beau, mais ce n'est pas du vrai beau encore. — Et pourquoi ? ajoutèrent-ils. — Parce que

c'est trop beau, parce que la nature y disparait trop sous l'artifice, parce que cela enivre au lieu de toucher; et, s'il faut tout vous dire, en un mot, ajoutai-je, parce que les larmes que nous venons de verser en lisant ces pages, sont des larmes de nos nerfs et non pas des larmes de nos coeurs. »

* Mes amis se récrièrent alors sur la sévérité de ce jugement précoce, qu'ils ont ratifié depuis ; ils m'ont rappelé bien souvent plus tard cette précocité de bon sens qui se laissait séduire, mais qui ne se laissait pas tromper par ce grand génie de décadence.

« Cependant, M. de Chateaubriand fut certainement une des mains puissantes qui m'ouvrirent, dès mon enfance, le grand horizon de la poésie moderne.

« C'est ainsi que, d'abord la nature, puis rimagination, puis la piété, puis l'amour, me donnèrent les premiers instincts et les premières leçons de poésie. Je n'ai jamais eu une pensée dont je ne trouve la racine dans un sentiment ; tout vient du cœur : Nascuntur j)oetœ. J'ai trouvé l'autre jour cette inscription au crayon , et signée seulement d'une initiale, sur la vieille porte vermoulue de

ma maison de village, à Milly. L'anonyme a raison ... »

Dans le chapitre des Souvenirs et Portraits, spécialement consacré à Chateaubriand, Lamartine complète sa pensée par ces lignes :

« Quand parut le Génie du Christianisme, j'étais au collège des Jésuites. Je fus ébloui, mais non convaincu. Tout jeune que j'étais, cela me fit l'effet d'un beau thème de rhétorique.

« Qu'était-ce donc que ce génie inconnu qui se révélait tout à coup aux hommes ? Voici ce que nous entendîmes murmurer ça et là par nos maîtres, en rentrant, curieux, des bords escarpés du Rhône à la ville :

« C'était un gentilhomme qui ne sortail d'aucune école que de celle de la mer, des forêts vierges du nouveau monde. On le disait jeune comme les prodiges, qui n'ont point d'ancêtres, sauvage comme les prophètes qui ne ressort ont que d'eux-mêmes et de Dieu, triste comme les immensités. 11 avait paru tout à coup à son siècle, un livre à la main.

« Ce livre était bien plus qu'un chef-d'œuvre, c'était un mystère; c'était bien plus encore, c'était un sentiment, une résurrection, un

passé évoqué de toutes les tombes, de tous les coeurs. On ne lui demandait pas d'où il venait, mais on pleurait en le revoyant, comme en revoyant une ombre.

« Quel ascendant un pareil livre ne devaitil pas prendre au premier pas sur un monde renversé, bouleversé, dépouillé, égorgé, qui ne savait plus que croire, que sentir, que dire, et qui attendait une voix d'en-haut pour reprendre haleine ? Jamais une pareille réaction n'avait été mieux préparée ici-bas.

« L'énigme de l'auteur se mêlait à l'énigme de l'ouvrage... »

Lamartine lui-même prenait part, d'une façon toute particulière, à cette réaction religieuse du commencement de ce siècle. Avec les grandes leçons de ses maîtres, avec les chants de la nature qui correspondaient aux chants intimes de son âme, le mouvement religieux dont les œuvres de Chateaubriand étaient l'indice autant et plus que la cause, l'éleva de suite aux plus hauts sommets et captiva son cœur. C'est l'idée religieuse qui rayonna sur son âme au début comme aux confins de sa vie.

Aussi grand poète et sous quelques rapports

156 LAMARTINE A DELLEY

plus vraiment poète que Victor Hugo, il avait, par-dessus toutes choses, beaucoup de cœur. Or, le cœur rectifie le jugement et Lamartine, malgré des faiblesses passagères, garda sa raison presque toujours intacte. Cette émotion qu'il ressentait au collège de Belley en face du vrai, du beau, du bien, il l'éprouva sans cesse. Elle fut sa sauvegarde durant sa carrière si mouvementée et si brillante ; elle le garantit contre les atteintes dégradantes du scepticisme et lui épargna de trop violents écarts. Ses aventures de jeunesse elles-mêmes, ses chutes, sans être justifiables, semblaient perdre ce que les mobiles humains ont de bas et d'avilissant. Son esprit — ce qui est un danger pour les âmes naïves et ardentes qui lisent certains de ses ouvrages — a tout poétisé, tout idéalisé. Si l'écolier de Belley, déjà à sensible aux beautés littéraires, ne devint pas le roi des poètes, il mérita de recevoir une appellation non moins flatteuse, et, on peut le redire, Lamartine c'cit la poésie.

Lamartine aurait eu, s'il fût né cinquante ans plus tard, une religion plus positive et plus philosophique : il serait devenu le chef d'un centre catholique français. Comme l'a si

bien fait ressortir M. E.-M. de Vogué, il a été le prédécesseur des âmes généreuses qui fondent ce grand parti français et l'un des premiers ouvriers des grandes choses qui se préparent aujourd'hui. Mais religieux lui aussi, quoi qu'il en dise, à la mode sentimentale et fleurie de Chateaubriand, il régna par le sentiment plus encore que par la raison.

A l'époque où le Père Béquet fit à Lamartine et à ses camarades de classe la lecture du Génie du Christianisme et de divers fragments de Chateaubriand, le jeune poète avait achevé la plus grosse partie de ses études. Il était en rhétorique.

Cette classe de rhétorique met en relief ses aptitudes. Ses connaissances augmentent, son jugement se mûrit, son âme semble devenir plus religieuse, ses succès sont très nombreux à la fin de l'année. Sa mère s'en montre extrêmement satisfaite, comme son Manuscrit le constate, mais elle craint pour l'avenir :

« 25 septembre, Milly (1806).

« Alphonse devait arriver de son collège ; j'allais le 17 le recevoir à Màcon. Il arriva

seul le soir. Je l'ai trouvé beaucoup mieux que je ne l'espérais ; il est plus grand que moi d'une main, un peu maigre et un peu pâle, mais fort quoique élancé. C'est d'ailleurs un excellent enfant ; les Jésuites, ses maîtres, se louent de ses facultés ; il revient chargé de premiers prix et de couronnes, discours latin, discours français, version latine, poésie latine, et il est, malgré cela, très modeste. Ce qui me fait plus de plaisir encore, c'est qu'il parait avoir de l'inclination maintenant à la piété. Que Dieu le bénisse et lui conserve ces précieux dons, seuls capables de le rendre heureux ! J'ai couru, après l'avoir bien embrassé, à l'église, pour remercier Dieu avec larmes de son retour et de tant de faveurs qu'il me fait. « J'ai présenté Alphonse à toute la famille, à Montceau ', avec un peu d'orgueil. Seulement je ne lui trouve pas le ton aussi doux que je voudrais ; je crains de l'éloigner de moi qu'il aime tant en le grondant là dessus, et d'un autre côté je crains de le gâter par

1 Domaine île la famille do Lamartine, lot d'une tante du poète (Marie-Anne-Charlotle-Eugénie), connue sous le nom <ic M"'' de Lamirtine, une sainte femme, très bienfaisante. Lamartine hérita du château do Montceau en 1833.

trop de condescendance. Mon Dieu, qu'il est difficile de faire un homme ! Nous sommes, mon mari et moi, bien tourmentés de ce que nous allons en faire. Il adore l'état militaire qui est celui de son père ; mais cette guerre contre la Prusse dévore tant et tant de jeunes gens ! et puis la licence des armées est si mortelle à l'innocence ! que Dieu nous éclaire ! »

L 'âme éminemment sensible de Mrae de Lamartine est tout entière dans ces lignes. L'irrésolution de ses parents, qui fut si préjudiciable à son fils, y apparaît déjà. Lamartine se tracera lui-même sa voie, mais au prix de quelles difficultés et de quels périls!

A travers ces difficultés et ces périls, sa sensibilité naturelle se développera^encore. Il aura de grandes crises, de grandes souffrances morales, mais ce sont elles qui lui arracheront ses gémissements les plus poétiques, ses soupirs les plus tendres.

Il le déclare lui-même, chacune de ses poésies fut véritablement sentie : témoins ses Adieux au collège de Belley, pressentiments des écueils et des passions du monde, plainte mélancolique et douce qui s'échappa natu-

Tellement de son cœur lorsqu'il eut franchi le seuil de cette maison où il avait connu les joies les plus vives et les plus pures de son existence.

La dernière année scolaire de Lamartine (1806-1807); •on départ du collège de Belley.

jelon le récit que nous avons donné plus haut, Lamartine vint au collège de Belley, quelques jours après la rentrée des classes, en l'année 1803 et c'est le 22 du mois d'octobre qu'il fut confié par sa mère aux religieux dont il se loue si vivement. Il fit sa troisième en l'année 1803-1804, ses humanités ou seconde en l'année 1804-1805, sa rhétorique en Tannée 1805-1806, sa philosophie en l'année 1806-1807. Enfin, comme on a dû le remarquer, son principal professeur fut l'excellent et distingué Père Béquet qui, de la troisième, le suivit en humanités et en rhétorique. Quant à la philosophie, on sait qu'elle lui fut enseignée par le Père Vrindts.

La succession des cours , merveilleuses étapes pour le jeune poète, lui apporta des joies intimes de plus en plus douces et de plus en plus élevées. Son année de troisième avait été son année d'acclimatation à un milieu scolaire nouveau, acclimatation d autant plus facile que ce milieu convenait particulièrement à sa nature et aux nobles propensions de son âme. Après cette année qui fut aussi pour Lamartine une année de résurrection morale, il ne connut plus que des heures charmantes, que les enivrements de la pensée et les jouissances supérieures de l'esprit.

« Cet état de mon âme dura trois ans, interrompu seulement par des études qui n'étaient que des badinages, des excursions à la fin de Tannée qui n'étaient que des triomphes, et des vacances à Milly, à Bienassis ou au Grand-Lemps, qui n'étaient que des essais dans la vie. Mais, malgré ma félicité continue, l'amour de la liberté prévalait encore sur ces délices; je ne pouvais m'arracher aux rêves encore plus pénétrants de vie indépendante. Le gouvernement de l'empereur Napoléon venait en aide à ces rêves; car, à chaque instant, le bruit se répandait au collège de

Belley que les Pères de la Foi allaient être expulsés de leur établissement et qu'une querelle existait entre le cardinal Fesch et l'Empereur à leur sujet, à la suite de laquelle ils seraient contraints d'abandonner leur excellent collège et de nous rendre à la liberté... »

D'ailleurs « je n'ai jamais pu discipliner mon âme à la servitude, quelque adoucie qu'elle fût par l'amitié, par la faveur de mes maîtres, parla popularité bienveillante dont mes condisciples m'entouraient au collège. Cette liberté des yeux, des pas, des mouvements, longtemps savourée à la campagne, me rendait les murs de l'école plus obscurs et plus étroits. J'étais un prisonnier plus heureux que les autres, mais j'étais toujours un prisonnier. Je ne m'entretenais avec mes amis, dans les heures de libre entretien, que du bonheur de sortir bientôt de cette réclusion forcée et de posséder de nouveau le ciel, les champs, les bois, les eaux, les montagnes de nos demeures paternelles. J'avais la fièvre perpétuelle de la liberté, j'avais la frénésie de la nature... »

Que de fois, dans le dortoir, il s'approchait de la haute fenêtre, la plus voisine de son lit et qui, comme il aime à le répéter, ouvrait « sur

une verte vallée du Bugey, tapissée de prairies, encadrée par des bois de hêtres et terminée par des montagnes bleuâtres sur le flanc desquelles on voyait flotter la vapeur humide et blanche de lointaines cascades! »

« Souvent, quand tous mes camarades étaient endormis, quand la nuit était limpide et que la lune éclairait le ciel, je me levais sans bruit, je grimpais contre les barreaux d'un dossier de chaise, dont je me faisais une échelle, et je m'accoudais des heures entières sur le socle de cette fenêtre pour regarder amoureusement cet horizon de silence, de solitude et de recueillement. Mon âme se portait avec d'indicibles élans vers ces prés, vers ces bois, vers ces eaux; il me semblait que la félicité suprême était de pouvoir y égarer, à volonté, mes pas, comme j'y égarais mes regards et mes pensées; et si je pouvais saisir dans les gémissements du vent, dans les chants du rossignol, dans les bruissements des feuillages, dans le murmure lointain et répercuté des chutes d'eau, dans les tintements des clochettes des vaches sur la montagne, quelques-unes des notes agrestes, des réminiscences d'oreille de mon enfance à Milly, des larmes de souvenir, d'extase, tom-

baient de mes yeux sur la pierre de la fenêtre, et je rentrais dans mon lit pour y rouler longtemps en silence, dans mes rêves éveillés, les images éblouissantes de ces visions... »

« Cette aspiration incessante vers la famille et vers la nature était même au fond un stimulant plus puissant que l'émulation. Au terme de chaque cours d'étude accompli, je voyais en idée s'ouvrir la porte de ma prison. C'est ce qui me faisait presser le pas et devancer mes émules. Je ne devais les couronnes dont j'étais récompensé et littéralement surchargé à la fin de Tannée qu'à la passion de sortir plus vite de cet exil où l'on condamne l'enfance. Quand je n'aurais plus rien à apprendre au collège, il faudrait bien me rappeler à la maison.

« Ce jour arriva enfin. Ce fut un des plus beaux de mon existence. Je fis des adieux reconnaissants aux excellents maîtres qui avaient su vivifier mon âme en formant mon intelligence et qui avaient fait, pour ainsi dire, rejaillir leur amour de Dieu en amour et en zèle pour l'âme de ses enfants. Les Pères Debrosses, Varlet, Béquet, Wrintz surtout, mes amis plus que mes professeurs, restèrent

toujours dans ma mémoire comme des modèles de sainteté, de vigilance, de paternité, de tendresse et de grâce pour leurs élèves. Leurs noms feront toujours pour moi partie de cette famille de l'âme à laquelle on ne doit pas le sang et la chair, mais l'intelligence, le goût, les mœurs et le sentiment... »

Donc, après Tannée qu'on appelle de philosophie, « je sortis du collège... Je n'en sortis pas sans reconnaissance pour mes excellents maîtres; mais j'en sortis avec l'ivresse d'un captif qui aime ses geôliers sans regretter les murs de sa prison. J'allais me plonger dans l'océan de liberté auquel je n'avais pas cessé d'aspirer. Oh ! comme je comptais heure par heure ces derniers jours de la dernière semaine où notre délivrance devait sonner ! Je n'attendis pas qu'on m'envoyât chercher delà maison paternelle ; je partis en compagnie de trois élèves de mon âge qui rentraient dans leurs familles comme moi, et dont les parents habitaient les environs de Mâcon. Nous portions notre petit bagage sur nos épaules, et nous nous arrêtions, de village en village et de ferme en ferme, dans les gorges sauvages du Bugey. Les montagnes, les tor-

rents, les cascades, les ruines sous les rochers, les chalets sous les sapins et sous les hêtres de ce pays tout alpestre, nous arrachaient nos premiers cris d'admiration pour la nature. C'étaient nos vers grecs et latins traduits par Dieu lui-même en images grandioses et vivantes, une promenade à travers la poésie de sa création. Cette route ne fut qu'une ivresse. »

Lamartine partit ainsi de Belley, en septembre 1807, après quatre années d'internat. C'est tout à la ioie de vivre et aux rêves de son esprit enthousiaste, que retourna auprès de sa famille à Milly ', petit village voisin de Mâcon, celui que la Providence destinait à devenir le plus grand poète lyrique du siècle.

Avant de s'éloigner du célèbre collège, Lamartine eut à subir , ainsi que son ami Aymon de Virieu, une thèse publique de philosophie.

De nos jours, les habitants de Belley et les étrangers se plaisent encore à remarquer dans le grand corridor du premier étage du collège, deux tableaux où apparaît le nom de Lamartine.

1 Milly est à 14 kilomètres de Màcon. Ce village se voit à gauche de la route conduisant de Màcon à Cluny.

— L'un de ces deux tableaux donne les thèses de philosophie soutenues en Tannée 1807. Nous allons le reproduire, moins le long exposé des thèses tirées des Prolégomènes, de la Logique , de la Métaphysique, de la Morale :

« Thèses Philosophica?.

Has thèses, Deo duce et auspice

Deiparâ, tueri, conabuntur : Joannès Goullard, Luydunensis, Alphonsius de Lamartine, Matisconensis, Marlialis Pernet, ex Aqua-Sparta, Jacobus-Maria Revel, Clusiensis, Sylvester Rombau, ex Monfe-Rotondo, Aymont de Virieu, Parisiensis, In auld Scholv Dellicensis, die septimâ sep-

tembris, 1807, horû un)};} matutinâ et tcriiâ

postmeridianâ.

Arbiter erit J. P. J. Vrindts, Vh'dosophiœ

professor.

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