PROFESSEURS ET CAMARADES
Lamartine avait trouvé les maîtres, réducatioii, le milieu qui convenaient à sa nature et à son cœur. A sa grande satisfaction et à celle de ses parents, il prit très vite sa part au mouvement général de cet excellent collège; après sa première année scolaire (1S0:>-1S04). il sortit transformé sous tous les rapports.
Aux vacances, sa mère revint le chercher et écrivit à Belley, sur son journal, la note suivante, où elle donne encore aux Pères de la Foi le nom de Jésuites, ])ien qu'en réalité, comme nous Tavons vu, ils ne le fussent pas alors :
« 14 septembre 1804.
« Je suis à Belley, d'où je dois ramener Alphonse pour ses vacances ; je l'ai vu dans la cour en arrivant, il a été aussi ému que moi : il est devenu tout à coup si pale que j'ai cru qu'il allait s'évanouir. Ah î comme nous nous sommes embrassés !
« Il doit jouer un r(jle d'orateur demain, dans les exercices que les Jésaites font faire à la tin de rann(''e d'étude, en public, à tous les meilleurs écoliers. Cela me trouble autant que si c'était iwA (pu devais taire le discours. »
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Formation et développement de la pensée chez Lamartine ; ses vues sur l'éducation littéraire et les exercices classiques.
E la ville de Belley, uii sers idées se développaient, se précisaient, prenaient un corps, Lamartine, comme on s'en est aperçu et s'en apercevra plus <Micore, se reportait jusqu'à la terre natale, jusqu'à Milly ; son C(jeur y recueillait les souvenirs de sa tendre enfance et son imagination s'y emplissait de figures empruntées a la vie cliampètre. Là, il avait vécu, au milieu des moutons et des génisses, de l'existence des bergers, uu chanté, sur les coteaux, avec les vignerons.
Là, sa mère avait épié jour à j(jur sa pensée, « pour la tourner, à sa première apparition, vers Dieu, comme on ('pie le ruisseau à sa source, ])our le faire couler vers le pré où l'on veut faire reverdir l'herbe nouvelle-». Elle lui avait enseigné, une à une. ces lettres mystérieuses (jui. par leur assemblage, composent les syllabes, les mots, la phrase et, o prodige de transformation! la pensée. Ses premiers respects })(jur le livre, « milieu surhumain », où s'opère ce pliénomène, \m étaient venus
« d'oii viont tuiito rr'V('4ati<)ii aux ('rifaiits ». de sa mère.
Elle avait « la jiu'té d'un anye dans le cœur et l'inipressioniiabilité d'une femme sur les traits ». Son visage, où la beautr* physique et la sainteté de ses pensées '< luttaient ensemble, comme pour s'accomplir l'une par l'autre », témoignait de la vie intense de son ame, (piand. le soir, ayant déposé son aiguille, elle prenait, sur une tablette, à coté de son lit, un volume de dévotion, qu'elle teuait de Mme des Roy s. « Sa physionomie, ordinairement si ouverte et si répandue sur tous ses traits, changeait tout à coup d'expression : elle se recueillait comme la lueur d'une lampe, quand on la couvre de la main contre le vent. »
« Ses lèvres ai-ticulaieut à peine un léger et imperceptible mouvement : mais ses yeux, baissés tour à tour sur la ]>age «ju lev(''s vers le ciel^ la pâleur et la rougeur alternative de ses joues, ses mains, qui se joignaient (pielquefois, en déposant, pour un moment, le livre sur ses g'enoux. l'émotion qui gonflait sa poitrine » et qui se révélait par une respiration plus forte qu'à l'ordinaire, tout faisait conclure à l'intelligence enfantine du futur poète qu'elle disait à ce livre de< r'ho<es inentendues de lui mais bien intéressantes.
Ce fut le premier sentiment littéraire «le Laniartin(\ Avant d'entreprendre ses études classiques, il avait compris «le la sorte à demi qu'U existait, par ces livresans cesse feuilletés sous les mains pieuses de sa mère. " je ne sais quelle littérature sacrée ». par la(|uelle. au in«yen de certaines pages, qui contenaient sans doute i\i'< secrets au-dessus de son âge. « Celui (pion nommait le bon Dieu s'entretenait avec les mères et les mères
FORM.VilON ET DÉVELOPPEMENT JNTELLECTUELS 7.")
s'entretenaient avec le l)un Dieu ». Alors,' il n avait d'autres maîtres (jue sou père et sa mère : « Je les V(j\ ais lire et je voulais lire ; je les voyais c'crire et je leur demandais de m'aider à former mes lettres... »
De bonne heure, son goût p(jur la lecture devint très vif. On avait peine à lui trouver assez de livres appropri(''s à son àg(\ Ce fut encore sa mère qui le guida dans le choix de ces derniers : elle modérait en lui Timpatience de connaître et ne lui livrait les livres ([ue peu à peu et avec discernement. La Bible abrégée, les cnivrages de M"'*' de Genlis, ceux de Berquin, des morceaux de Fénelon et de Bernardin de Saint- Pierre, la Jéi-usoleni deUrrée. Roljinson, quelques fragments de tragi'die lus par son père, à la veillée, lui fournirent les premiers sucs nourriciers de sa jeune intelligence.
Lamartine, dans la j»réface des Méditations., exprime le }»laisir qu'il ressentit en entendant lire Mérope, de \'(iltaire. [)ar son père, dont la voix était « sonore, «iouce, grave, vil)rante comme les palpitations d'une corde de harjie ». Il dit avec quelles délices il retrouvait, sur les rayons poudreux du salon de famille, la Je m sale m délicrée, du Tasse, et le Téïémaque, de Fénelon. Mais il réprouve, dans l'enseig'nemeut en général, les [)oésies froides, (jui ne disent rien au cœur et à TànK'. Il n'aime ni <( les i)itoyables rapsodies du Père Ducerceau et de Mme Deshoulières ». ni les épîtres de Boileau sur VFquicofine, sur les ])ruits de I^aris et sur les mauvais dîners du restaurant Mignot. ni surt(jut. du même auteur, les satires et les ]>laisanteries de sacristie. Et il se demande ce que peut être la jtoésie d^un j)eui)le « (^ui ne donne, [)uur modèle du beau dans les vers, à sa jeunesse, que des poèmes burlesques et (pii, au lieu de l'cMithou-
siasnie, ensoigno la ]»arodie à des cœurs et à des imaginations de quinze ans. » Ce qui le rebuta le plus dans son enfance — nous lui laissons exprimer son opinion avec toute son originalité et son indépendance, bien qu'elle ait dû s'atténuer ])eaucoup dans la suite — c'étaient les fables de La Fontaine qu"(jn lui faisait ap[)rendre de mémoire, selon la coutume: fables aux vers « boiteux, disloqués, inégaux, sans symétrieni dans l'oreille, ni sur la page... » « Ces liistoires d'animaux, ajoute-t-il, qui parlent, qui se font des leçons, qui se moquent les uns des autres, qui sont égo'istes. railleurs, avares, sans jàtié, sans amitié, jilus mécbants que nous, me soulevaient le cœur. Les fables «le La Fontaine sont plutôt la ithilosophie dure, froide et égoïste d'un vieillard que la philosopbie aimante, généreuse, na'ive et bonne d^in enfant : c'est du fiel, ce n^est jias du lait })Our les lèvres et pour les cœurs de cet âge. Ce livre me répugnait: je ne sais pas pourquoi. Je l'ai su depuis : c'est qu'il n'est i)as bon. Comment le livre serait-il bon? l'iiomme ne l'était pas. On dirait qu'on lui a donné par dérision le nom du boji La Fontaine. La Fontaine était un pliiloso])he de beaucoup d'esprit, mais un ]»liilosoplie cynique, (^ue ]>enser d'une nation qui commence l'éducation de ses enfants par les leçons d'«iui cynique? Cet bonune qui ne connaissait pas son fils, qui vivait sans famille, qui écrivait des contes orduriers en cbeveux Idancs pour provoquer les sens de la jeunesse, (pli mendiait, dans «les dédicaces adulatrices, l'aumône (\oi^ ricbes financiers du temps jtour payer ses faiblesses; cet liomme dont Kacine. Corneille, Boileau, Fénelon, Bossuet, les j)oètes, les écrivains ses contemporains, ne ]»arlent jtas nu ne jiarlent (pi'avec une espèce de jûtié comme d'un vieux enfant, n'était ni un sage, ni un